Zénobie, vers 230 ap. J-C – vers 275 ap. J-C, Rome Antique, reine guerrière
Chère Zénobie,
Alexandre le Grand, Auguste, Charlemagne, Gengis Khan, Napoléon Bonaparte. Si les fidèles lecteur·ices des chères oubliées ne manqueront pas de mentionner Catherine II de Russie ou Wu Zetian, force est de constater que dans les livres d’Histoire, le mot empereur se décline très rarement au féminin. En tout cas quand il s’agit d’exercer le pouvoir. Pourtant, un des plus grands empires que l’humanité ait connu est passé tout près d’avoir à sa tête une femme. Dommage, impératrice de Rome, ça aurait eu de l’allure.
Tu es née aux alentours de 230 ap JC, dans la riche cité de Palmyre. Située dans l’actuelle Syrie, cette ville est l’un des grands carrefours commerciaux de l’Orient romain, aux portes de l’Empire perse voisin. On ne sait que peu de choses de ta jeunesse, sinon que tu es née dans une riche famille arabe de l’aristocratie marchande locale.
Aux alentours de 250, tu épouses Odénat, gouverneur de Palmyre et de sa région. Il a vingt ans de plus que toi et deux fils nés d’une précédente union. Odénat et toi aurez plusieurs enfants, dont au moins un fils, Wahballat, nés aux environs de 259.
A cette époque, pour l’Empire Romain, ça ne va pas très fort. Depuis la fin de la dynastie des Sévères en 235, les militaires se succèdent sur le trône impérial dans une longue suite de coups d’états. Ces empereurs soldats, aux règnes souvent aussi courts que sanglants, ont bien du mal à asseoir leur autorité alors que les raids des peuples barbares se multiplient aux quatre coins de l’Empire.
En Orient, c’est la dynastie Perse des Sassanides qui cherche à se tailler une part de l’Empire déclinant. Suite à la capture de l’Empereur Valérien par les Perses et face à l’impuissance de son fils et successeur Gallien, c’est Odénat qui se charge de repousser l’invasion, remportant plusieurs victoires qui lui doivent de recevoir de multiples honneurs, dont le titre de vice-roi d’Orient. Il règne de facto sur une grande partie de l’Orient Romain et de l’Ouest de l’empire sassanide.
Mais en 267, Odénat et son fils héritier Herodes sont assassinés par un proche parent, probablement mandaté par l’Empereur Gallien, inquiet de voir grandir le pouvoir de son rival d’Orient. D’autres chroniqueurs affirment que c’est toi qui aurait armé le bras du tueur pour t’emparer du pouvoir. Personnellement je n’y crois guère, mais impossible de trancher ici, les meilleures histoires ont toujours leur part de mystère.
Toujours est-il que tu te retrouves à la tête de l’Etat, occupant le pouvoir pour ton jeune fils Wahballat, âgé de moins de 10 ans. Profitant de l’anarchie qui règne à Rome, tu te lances dans la conquête de vastes pans de l’Empire romain, étendant les frontières de l’Empire de Palmyre au nord jusqu’à l’actuelle Ankara en Turquie et au sud jusqu’à l’Egypte, grenier à blé de l’Empire Romain, dont tu t’empares en 270. Nouveau coup dur pour Rome, qui a déjà perdu de nombreux territoires à l’Ouest, tombés aux mains d’usurpateurs ayant fondé l’Empire des Gaules.
Empire Palmyrénien en 271 ap. J-C
Outre ces succès militaires, tu fais aussi de Palmyre un brillant foyer culturel, y attirant de très nombreux artistes et philosophes.
En août 271, tu décides de faire proclamer ton fils “Auguste” c’est à dire empereur, prenant toi-même le titre d’”Augusta”, impératrice. Ivre de grandeur et de pouvoir, tu décides même de marcher sur Rome pour faire reconnaître ton autorité par le Sénat. C’en est trop pour Aurélien, le nouvel Empereur qui vient d’accéder au trône, moins impuissant que ses prédécesseurs. Bien décidé à mettre fin à tes volontés d’usurpatrice, il lève une immense armée et se lance dans une campagne militaire contre toi et tes troupes.
Malgré ton courage et celui de tes soldats, tu ne peux rien contre la puissance et le savoir militaire de l’armée romaine. Les défaites s’enchaînent et tu dois te replier jusqu’à la ville de Palmyre. Dépourvue de murailles, celle-ci ne saurait être défendue. Tu cherches donc à fuir plus à l’Est en rejoignant l’Empire Perse. Malheureusement, en août 272, tu es capturée par les troupes d’Aurélien, alors que tu t’apprêtes à franchir le fleuve Euphrate.
Ramenée captive à Rome avec ton fils, tu es exhibée devant la foule lors du triomphe d’Aurélien, couverte de lourdes chaines en or. Après cette humiliation, nul ne sait vraiment ce que tu es devenue, même s’il est probable que tu as terminé tes jours dans un long et ennuyeux exil, quelque part aux environs de Rome.
Malgré cette bien triste fin, être passée si près de la gloire éternelle force le respect et l’admiration. Ave, Zénobie, celles et ceux qui vont écrire te saluent!
Je connaissais Auguste, Néron et Hadrien, mais je ne te connaissais pas, Zénobie. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Leur travail est absolument essentiel. Car si nos imaginaires et nos histoires sont largement colonisées par les hommes, elles le sont aussi par des personnes blanches, et c’est tout aussi problématique.
Pour les histoires dont nous nous privons, comme pour les personnes que nous invisibilisons. En particulier les femmes racisées, victimes d’une double invisibilisation et dont il est donc doublement important de raconter les histoires.
En n’oubliant pas que ces portraits ont été écrits depuis le point de vue situé de personnes blanches, et qu’ils auraient sans doute été très différents s’ils l’avaient été par des femmes racisées, qui vivent encore aujourd’hui la double oppression du racisme et du sexisme.
Si j’ai commencé ce texte en vous parlant d’African Heroes, c’est parce que c’est grâce à eux que j’ai appris que Halle Berry était encore aujourd’hui la seule femme noire à avoir reçu l’oscar de la meilleure actrice. C’était en 2002, pour son rôle dans le film« A l’ombre de la haine » de Marc Foster. 1 seule femme noire en 98 cérémonies, vous m’accorderez que c’est fort peu!
Je suis allé voir ce que ça donne du côté des hommes. Ils sont 6 à avoir reçu la précieuse statuette: Sidney Poitier en 1964, Denzel Washington en 2002, Jamie Foxx en 2005, Forest Whitaker en 2007, Will Smith en 2022 et Michael B. Jordan en 2026. C’est toujours très peu mais au moins depuis les années 2000, il semble qu’être doté d’un pénis protège légèrement contre le racisme dans le cinéma.
Avant de crier haro sur les Américain·es et comme je commence à savoir qu’en matière de racisme, derrière tous nos beaux discours nous ne faisons souvent guère mieux qu’eux, j’ai quand même regardé ce que ça donnait côté Français.
Et autant vous dire que c’est tout aussi catastrophique. Le nombre d’actrices noires ayant reçu le César de la meilleure actrice est de … zéro
Et si on élargit la focale aux femmes racisées, on ne trouve que Hafsia Herzi, récompensée en 2025 pour son rôle dans le film « Borgo« de Stéphane Demoustier. Ses talents ne se limitent pas à ceux d’actrice, puisque son film « La petite dernière » a été nommé aux Césars 2026 pour le meilleur film, la meilleure réalisation, la meilleure adaptation, les meilleurs décors, le meilleur montage et la meilleure musique originale, excusez du peu!
Et bien sûr Isabelle Adjani, 5 fois lauréate du César de la meilleure actrice. Mais très honnêtement, saviez-vous que son deuxième prénom était Jasmine et qu’elle était la fille de Mohammed Adjani, un Français d’origine algérienne?
Pour trouver d’autres actrices racisées lauréates aux César, il faut aller chercher du côté des meilleures révélations ou du meilleur second rôle.
C’est aussi pour son rôle dans « La petite dernière » que Nadia Mellitia reçu le César de la meilleure révélation en 2025. Un rôle qui lui a aussi valu le prix d’interprétation féminine au festival de Cannes
Déborah Lukumuena, lauréate en 2017 du César de la meilleure actrice dans un second rôle pour son premier film, « Divines ». Un film de Houda Benyamina qui fut aussi nommé pour le César du meilleur film.
Zita Hanrot, lauréate du César de la meilleure révélation en 2016 pour son rôle dans le film de Philippe Faucon « Fatima »
Mea culpa si j’en ai oublié certaines, mais quoi qu’il en soit, en 51 cérémonies des Césars c’est ridiculement peu, et nous n’avons ici non plus aucune leçon à donner aux Américain·es
Mais alors pourquoi si peu?
Difficile évidemment de répondre à cette question tant les facteurs sont nombreux. Mais voici quelques pistes de réflexion:
Celles et ceux qui ont parcouru la cinémathèque des chères oubliées connaissent déjà les réalisatrices Alice Diop, Ava DuVernay, Euzhan Palcy, Mati Diop, Kaouther Ben Hania ou encore Chloé Zhao (pour ne citer qu’elles). Mais malgré leur immense talent, on manque encore de diversité autant derrière la caméra que devant. Et cela n’est bien sûr pas neutre sur le choix des histoires racontées et des personnes castées pour les incarner
Les actrices racisées sont encore trop souvent assignées à certains rôles à cause des stéréotypes et clichés dont nous refusons de nous défaire. Saluons ici le choix de Lupita Nyong’opour le rôle d’Hélène de Troyes dans la récente Odyssée de Christopher Nolan. Une décision qui bien que tout à fait défendable d’un point de vue historique a mis Elon Musk et tous les suprémacistes blancs en PLS.
Les actrices racisées subissent encore toute une série de discriminations, depuis les auditions jusqu’à l’attribution des prix
Force est de constater que malgré le talent et la mobilisation des premières concernées, par exemple avec l’essai collectif initié en 2018 par Aïssa Maïga« Noire n’est pas mon métier », les choses ne bougent pas beaucoup. Spoiler alert, ce n’est pas mieux à la télévision, au théâtre et dans le monde culturel en général…
En attendant que les choses bougent dans le monde du cinéma, il reste ce qui ne dépend que de nous. Et si pour le choix de notre prochain film, nous décidions de valoriser la diversité du casting?
Après la lecture de ce texte, vous ne pourrez pas dire en tout cas que vous ne savez pas quel film choisir!
On dit qu’il est plus facile de dresser la liste des choses que la Chine n’a pas inventé que l’inverse. Force est de constater que l’énumération des découvertes de l’Empire du Milieu semble sans fin : la poudre à canon, le papier, l’imprimerie, la boussole, le cerf-volant, les allumettes, le parachute, la porcelaine, le gouvernail, le système décimal, l’arbalète, le lance-flammes, les feux d’artifice, ou encore, que mes collègues et ami·es italien·nes me pardonnent cet affront, les pâtes. Mais il est un domaine où la Chine n’a pas fait mieux que l’Occident, c’est le partage du pouvoir entre les femmes et les hommes. Sur près de 5000 ans d’histoire et plus de 2000 ans d’empire unifié, seules 15 petites années, de 690 à 705, se sont écoulées sous le pouvoir d’une impératrice régnante. Et cette impératrice, on l’aura compris chère Wu, c’est toi !
Tu es née Wu Zhao, le 17 février 624 à Lizhou, une ville située dans la région de l’actuel Sichuan, au Sud-Ouest de la Chine. Nous sommes sous le règne de Taizong, deuxième empereur de la dynastie Tang fondée en 618, et qui correspond peu ou prou à l’âge d’or de la civilisation chinoise. Tu es la fille d’un modeste commandant de garnison, mais ton intelligence et ta beauté ne laissent personne indifférent.
A l’âge de 14 ans, tu entres dans le harem de l’empereur Taizong, en tant que concubine de cinquième rang. Il y a là plusieurs centaines de femmes qui toutes espèrent porter un jour le fils du souverain. Mais aussi vigoureux soit-il, on comprend que la probabilité est faible. Tu y passeras 10 années, sans grande aventure à raconter et jusqu’au décès de Taizong, le 10 juillet 649.
Toutes les concubines sont alors condamnées à se raser la tête pour mener une vie de recluse dans un monastère dédié au souvenir de l’empereur. Coup de bol, vient à passer un jour de l’année 652 le nouvel empereur Gaozong, venu rendre hommage à son cher papa. Lorsque le jeune homme te croise au détour d’un couloir, c’est le coup de foudre. Malheureusement, il existe à la cour des Tang un interdit d’inceste très strict pour l’empereur de convoler avec les femmes de son père. Mais cette fois, le destin va te donner un petit coup de pouce.
Il se trouve que l’impératrice Wang, stérile, est atrocement jalouse de la seconde épouse de Gaozong, la belle Xiao, qui a déjà donné un fils à l’empereur. Wang décide donc de contourner l’interdit et de te faire revenir dans le harem impérial pour ravir le cœur de Gaozong. Grand mal lui en prendra, comme nous allons le voir.
Tu ne tardes pas à devenir la favorite de l’empereur, mais cela est loin de satisfaire tes ambitions. En 655, tu accouches d’un enfant impérial mais catastrophe, c’est une fille. Qu’à cela ne tienne, juste après le passage de l’impératrice Wang venue pour te féliciter, tu étrangles l’enfant et fais accuser ta rivale par tes suivantes, toutes acquises à ta cause. Furieux, l’empereur destitue l’impératrice Wang ainsi que la pauvre Xiao, qui n’avait pourtant rien demandé à personne.
Mais c’est loin de te suffire, et tu fais accuser les deux femmes de sorcellerie, obtenant de Gaozong le droit de diriger personnellement leur châtiment. Et tu ne vas pas y aller de main morte, leur faisant trancher les pieds et les mains au-dessus d’une cuve remplie de vin. Tu les maintiendras en vie pendant trois jours, afin de te repaitre de leur lente et terrible agonie. Tu en profites aussi pour faire un petit coup de propre à la cour impériale, en remplaçant les ministres de Taizong et en éliminant de nombreux opposants.
Sans aller jusqu’à ressentir du remords, te voilà telle la Lady Macbeth de Shakespeare visitée par les fantômes de tes victimes, pratiquant toutes sortes de rituels magiques pour essayer de les chasser. Mais le titre d’impératrice consort vaut bien quelques cauchemars.
C’est à ce moment que tu décides de te faire appeler Wu Zetian, ce qui veut dire “selon la volonté du ciel”. Très vite, tu profites de la faiblesse et de la santé fragile de ton mari pour exercer la réalité du pouvoir politique. Dissimulée derrière un rideau placé derrière le trône, tu ne manques pas une miette des auditions impériales, et c’est toi qui prends toutes les décisions importantes.
Tu auras quatre fils avec Gaozong. Les deux aînés Li Hong et Li Xian, sont successivement désignés princes héritiers, mais ils sont bien trop indociles à ton goût. Tu fais alors empoisonner le premier, et bannir puis assassiner le deuxième.
Le 27 décembre 683, Gaozong meurt. Certains murmurent que tu as contribué à accélérer la fin de ce mari à la santé si fragile. C’est en tout cas ton troisième fils Zhongzong qui accède au trône, mais tu le fais vite remplacer par son jeune frère, Ruizong, beaucoup plus malléable. Maintenant que tu as accédé au pouvoir, il est hors de question que tu l’abandonnes. A la cour impériale, ces manigances ne sont bien sûr pas du goût de tout le monde. Une révolte éclate en 684 mais elle est réprimée dans le sang. Tu fais exécuter plusieurs centaines de notables et d’officiers rebelles.
Tu instaures ensuite un régime de terreur basé sur un réseau d’espions extrêmement efficace et sur la délation. Tu fais installer dans le palais et sur les places publiques des urnes de bronze où tout un chacun peut venir déposer des messages de dénonciation. Les opposants présumés sont ensuite soumis à des inquisiteurs chargés de leur extorquer des aveux, grâce à la torture si besoin. Là encore les assassinats se comptent par centaines, voire par milliers. Quelques années plus tard, une fois assise ton autorité, tu te débarrasses à leur tour de ces inquisiteurs devenus inutiles et bien encombrants.
Grande amatrice des plaisirs charnels, et n’étant plus à un scandale près, tu te constitues aussi un harem de jeunes éphèbes. Ma foi, tu ne fais en cela qu’appliquer une stricte égalité des sexes avec tes homologues masculins, convaincus que ce commerce avec des corps juvéniles leur permettrait d’accéder à une forme de jeunesse éternelle.
Le peuple lui se moque bien de ces histoires de palais. Tu supprimes le service militaire, tu baisses les impôts, et le pays connaît sous ton autorité une période de calme et de prospérité d’une durée inégalée. En grande partie grâce à l’efficacité de nouveaux fonctionnaires et ministres que tu recrutes au mérite, en rupture avec le népotisme qui faisait loi au sein de l’ancienne aristocratie. Voilà qui suffit au bonheur de la population, et à te rendre extrêmement populaire.
En 690, tu as 66 ans et plus aucune envie de t’embarrasser de faux semblants. Alors, tu destitues ton fils Ruizong et te fais proclamer empereur (et non impératrice), fondant ainsi ta propre dynastie, celle des Zhou. Afin de légitimer ta prise de pouvoir, tu vas t’appuyer sur la religion bouddhiste, en rupture avec les pratiques taoïstes de la dynastie Tang. Tu te présentes comme l’incarnation terrestre du Bouddha du futur, le sauveur du monde. Tu fais construire de nombreux temples et monastères, et même une gigantesque statue de Bouddha de 17 mètres de haut dont les traits dit-on, s’inspirent de ton visage.
En 704, c’est un ultime scandale qui va entraîner ta chute. Excédés par les frasques incessantes de tes deux favoris et amants, les frères Zhang Yishi et Zhang Changzong, plus jeunes que toi de près d’un demi-siècle, les notables organisent un nouveau coup d’Etat. Les deux frères sont assassinés, et toi, malade, tu n’as plus la force de t’y opposer. Tu es contrainte d’abdiquer pour Zhongzong, l’aîné de tes deux fils survivants, qui rétablit la dynastie des Tang. Tu meurs peu après, le 16 décembre 705, à l’âge de 81 ans.
L’histoire, en Chine comme partout ailleurs, a toujours été écrite par des hommes. Et ils ne sont pas tendres avec les femmes de pouvoir, c’est le moins que l’on puisse dire. Catherine de Médicis injustement accusée d’être l’instigatrice du massacre de la Saint-Barthélemy, Cléopâtre réduite à sa dimension de séductrice de Jules César et Marc Antoine, Catherine II de Russie qualifiée de nymphomane… Pourquoi dépenser autant d’énergie à caricaturer et rabaisser toutes ces grandes femmes d’Etat ?
Je me demande comment une histoire écrite par les femmes présenterait certains de nos “grands hommes”. Prenons un exemple au hasard, Napoléon Bonaparte. Gros CV quand même, le petit caporal devenu Empereur des Français : entre 2 et 2,5 millions de soldats tués en Europe dans ses guerres personnelles, sans compter les pertes civiles ; rétablissement de l’esclavage ; rédaction du code civil, qui légalise l’infériorité féminine et va jusqu’à excuser le féminicide si le mari surprend sa femme en flagrant délit d’adultère dans la maison conjugale. Je m’arrête ici, je ne voudrais pas que l’on m’accuse de lèse-majesté.
Confrontés à ton cas, les historiens et chroniqueurs chinois ont également opté pour un portrait bien sombre. L’essayiste Lin Yutang te classe même parmi les plus grands meurtriers de l’histoire, juste derrière, attention les yeux, Staline, Mao Zedong et Gengis Khan ! Médaille en chocolat, c’est ballot… J’ai choisi en racontant ton histoire de pousser le curseur au maximum, mais j’ai du mal à croire à toutes ces horreurs, qui sentent quand même fort la calomnie. Que tu aies été prête à presque tout pour arriver au pouvoir et pour y rester, que tu aies été mue par une ambition dévorante ne fait guère de doute. Mais finalement, comme la plupart de tes homologues rois et empereurs masculins.
Il n’était en tout cas pas envisageable de t’effacer des tablettes, tant ton demi-siècle de pouvoir coïncide avec une période faste pour la Chine. Renouveau des arts, population en hausse de près de 60%, frontières de l’Empire repoussées à l’Ouest jusqu’aux portes du Tibet et à l’Est jusqu’à la Corée… tous les voyants sont au vert !
Impératrice féministe, tu auras aussi beaucoup fait pour la cause des femmes, développant leur éducation et favorisant leur accès aux examens et aux postes officiels. Avec tes douze décrets, publiés en 674, tu décides notamment de leur dédier des centres de soin, d’organiser des funérailles publiques pour les femmes sans-abris, de créer des hospices pour les vieilles femmes et des maisons pour les jeunes filles. Au grand dam des hommes de la cour, tu décides aussi d’aligner la durée de la période de deuil de la mère sur celle du père. Trois ans pour tout le monde, l’égalité jusque dans la mort !
Consciente également de l’importance capitale des role models féminins (tien tiens…), tu embauches des érudits pour rédiger une série de portraits de femmes illustres. Je peux t’envoyer ma lettre de motivation ?
J’espère de tout cœur, chère Wu, que tu me pardonneras grâce à cet éloge final d’avoir colporté certains éléments de ta légende noire. Que celle-ci soit vraie ou non, je préfère quand même ne pas figurer sur la liste de tes ennemi·es, on n’est jamais trop prudent !
Je ne te connaissais pas, Wu Zetian. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas!
Louise Ackermann(1813 – 1890) est une poétesse française du XIXe siècle, célèbre pour ses textes imprégnés d’un pessimisme profond et d’un athéisme affirmé. Surnommée le « Satan féminin » pour ses positions antireligieuses, elle a résumé sa propre existence par cette phrase : «Une enfance engourdie et triste, une jeunesse qui n’en fut pas une, deux courtes années d’union heureuse, vingt-quatre ans de solitude volontaire »
Pas très feel good tout ça, mais je vous partage tout de même trois de ses poèmes « Adieu à la poésie », « L’Homme » et « Aux femmes »
Adieu à la poésie
Mes pleurs sont à moi, nul au monde
Ne les a comptés ni reçus,
Pas un oeil étranger qui sonde
Les désespoirs que j’ai conçus
L’être qui souffre est un mystère
Parmi ses frères ici-bas ;
Il faut qu’il aille solitaire
S’asseoir aux portes du trépas.
J’irai seule et brisant ma lyre,
Souffrant mes maux sans les chanter ;
Car je sentirais à les dire
Plus de douleur qu’à les porter
L’Homme
Jeté par le hasard sur un vieux globe infime,
A l’abandon, perdu comme en un océan,
Je surnage un moment et flotte à fleur d’abîme,
Épave du néant.
Et pourtant, c’est à moi, quand sur des mers sans rive
Un naufrage éternel semblait me menacer,
Qu’une voix a crié du fond de l’Être : « Arrive !
Je t’attends pour penser. »
L’Inconscience encor sur la nature entière
Étendait tristement son voile épais et lourd.
J’apparus ; aussitôt à travers la matière
L’Esprit se faisait jour.
Secouant ma torpeur et tout étonné d’être,
J’ai surmonté mon trouble et mon premier émoi.
Plongé dans le grand Tout, j’ai su m’y reconnaître ;
Je m’affirme et dis : « Moi ! »
Bien que la chair impure encor m’assujettisse,
Des aveugles instincts j’ai rompu le réseau ;
J’ai créé la Pudeur, j’ai conçu la Justice :
Mon cœur fut leur berceau.
Seul je m’enquiers des fins et je remonte aux causes.
A mes yeux l’univers n’est qu’un spectacle vain.
Dussé-je m’abuser, au mirage des choses
Je prête un sens divin.
Je défie à mon gré la mort et la souffrance.
Nature impitoyable, en vain tu me démens,
Je n’en crois que mes vœux et fais de l’espérance
Même avec mes tourments.
Pour combler le néant, ce gouffre vide et morne,
S’il suffit d’aspirer un instant, me voilà !
Fi de cet ici-bas ! Tout m’y cerne et m’y borne ;
Il me faut l’au-delà !
Je veux de l’éternel, moi qui suis l’éphémère.
Quand le réel me presse, impérieux, brutal,
Pour refuge au besoin n’ai-je pas la chimère
Qui s’appelle Idéal ?
Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes,
De l’éther étoilé contempler la splendeur.
Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes.
J’ai le mien dans mon cœur !
Aux femmes
S’il arrivait un jour, en quelque lieu sur terre,
Qu’une entre vous vraiment comprît sa tâche austère,
Si, dans le sentier rude avançant lentement,
Cette âme s’arrêtait à quelque dévouement,
Si c’était la Bonté sous les cieux descendue,
Vers tous les malheureux la main toujours tendue,
Si l’époux, si l’enfant à ce cœur ont puisé,
Si l’espoir de plusieurs sur Elle est déposé,
Femmes, enviez-la. Tandis que dans la foule
Votre vie inutile en vains plaisirs s’écoule,
Et que votre cœur flotte, au hasard entraîné,
Elle a sa foi, son but et son labeur donné.
Enviez-la. Qu’il souffre ou combatte, c’est Elle
Que l’homme à son secours incessamment appelle,
Sa joie et son appui, son trésor sous les cieux,
Qu’il pressentait de l’âme et qu’il cherchait des yeux,
La colombe au cou blanc qu’un vent du ciel ramène
Vers cette arche en danger de la famille humaine,
Qui, des saintes hauteurs en ce morne séjour,
Pour branche d’olivier a rapporté l’amour.
Et que votre cœur flotte, au hasard entraîné,
Elle a sa foi, son but et son labeur donné.
Enviez-la ! Qu’il souffre ou combatte, c’est Elle
Que l’homme à son secours incessamment appelle,
Sa joie et son espoir, son rayon sous les cieux,
Qu’il pressentait de l’âme et qu’il cherchait des yeux,
La colombe au cou blanc qu’un vent du ciel ramène
Vers cette arche en danger de la famille humaine,
Qui, des saintes hauteurs en ce morne séjour,
Pour branche d’olivier a rapporté l’amour.
Sarah Knout (1905 – 1944), née Ariadna Scriabina, est une poétesse russe et une héroïne de la résistance française contre les nazis.
Fille aînée du compositeur russe Alexandre Scriabine, elle s’exile à Paris en 1922, après la mort de ses parents. Elle intègre alors des cercles littéraires de la diaspora russe et publie ses premiers poèmes, dont très peu nous sont parvenus.
C’est surtout pour son combat dans la résistance que nous la connaissons. Début 1939, elle épouse le poète russe et juif David Knout, qu’elle a rencontré en 1924 et avec qui elle adhère aux idées du mouvement sioniste. En mars 1940, elle se convertit au judaïsme et prend le prénom de Sarah, qu’elle demandera à toustes ses ami·es d’utiliser.
Installé à Toulouse, le couple fonde fondateurs en juillet 1940 de l’organisation « la main forte », une des toutes premières organisations de résistance juive, qui apporte du secours aux Juif·ves interné·es dans les camps du sud-ouest comme Gurs ou Rivesaltes. La main forte deviendra l’armée juive en janvier 1942
Le , Ariadna se rend à un rendez-vous, au 11 rue de la Pomme pour enrôler un nouveau membre dans l’Armée Juive. Avec son camarade Raúl León, elle tombe dans un guet-apens tendu par deux miliciens. Un des deux miliciens part chercher du renfort, laissant le second tenir en respect les deux suspects sous la menace d’une arme. Profitant d’un moment d’inattention, León se saisit d’une bouteille vide et la jette sur le milicien, qui tire instinctivement, tuant Ariadna sur le coup. Blessé aux deux jambes, León réussit tout de même à s’enfuir et fournira plus tard les détails de la mort d’Ariadna.
Toulouse est libérée trois semaines après la mort d’Ariadna. Elle recevra à titre posthume la Croix de guerre et la Médaille de la Résistance
Je n’ai trouvé de ses poèmes qu’un court texte intitulé « L’aube bleue s’est allumée à ma fenêtre », publié en 1924.
L’aube bleue s’est allumée à ma fenêtre
L’aube bleue s’est allumée à ma fenêtre. Ce n’est pas la paresse qui enlace mon corps, Étendu dans un sommeil sans pudeur : C’est la belle vie qui s’est consumée.
Écrasant la mort par la mort — elle est vivante, Changement de peau tel un serpent de sagesse, Ô Moscou victorieuse ! Et moi — je m’allonge sur mon lit de mort !
Je vous partage aussi un autre poème écrit à sa mémoire par son mari David Knout intitulé « A Sarah »
A Sarah
Tu n’es pas née de la tribu de l’épreuve, Le sang d’Israël ne coule pas dans tes veines, Mais des millénaires de faim et de fierté Ont trouvé leur abri dans ton regard altier.
Te voilà devenue plus juive que nous-mêmes, Portant notre douleur comme un diadème, Plus sombre que la nuit, plus pure que l’autel, Face au vent de l’histoire et sous l’œil du ciel.
Tu marches d’un pas sûr vers le feu, vers l’orage, Offrant à notre deuil la beauté de ton âge. Ô ma compagne d’armes, ma sainte, mon amour, La nuit sera terrible avant le point du jour.
Yasmin Ullah (1992 – ) est une poétesse et militante des droits humains née en Birmanie, dans le nord de l’Etat d’Arakan. Elle est membre de la minorité musulmane rohingya, victime depuis 1982 d’une loi d’Apartheid qui leur retire la nationalité birmane et les empêche d’aller à l’école, de voter ou de voyager librement.
Ces persécutions ont abouti en août 2017 au génocide des Rohyigyas, qui a causé la mort de 30 000 personnes et l’exil de 1,2 million d’autres au Bengladesh voisin
D’abord exilée en Thaïlande avec ses parents en 1995, Yasmin Ullah a trouvé refuge au Canada en 2011. Elle dirige aujourd’hui le Rohingya Maìyafuìnor Collaborative Network (RMCN), qui se bat pour la reconnaissance du génocide et la défense des droits des Rohingyas
Voici l’un de ses poèmes « Crash », dont vous pourrez trouver un extrait ici. Vous pouvez également la suivre sur Instagram
Crash
At the shore
Wave after wave
Crashing against rocks
Carrying news
From faraway.
I sat
On one side
This water
So vast
We are
Oceans apart.
How do I
Reconcile
The distance?
How do I
Pull you in
Closer to my chest?
How do I?
Embrace your shaking body
How do I?
At my feet
Waves crashing
Ashore
My people
Whose life revolves
Around water
Vast ocean
Doesn’t seem to
Suffice,
As a safe haven
Is that why
God sent you
Wandering
The earth
Searching?
Is that why
Water
Keeps coming back?
Is that why
Your life
Unravels
Like the Exodus
In the parting red sea?
Where is Moses!
While we flee.
Were we meant to drown?
In this violent
Cycle of floods
Us
Frightened and cold
In our flimsy
Bamboo shelters
With no anchor to hold.
Were our children’s feet
Never meant to
Touch the ground?
Is our life
Too indignant
To remain
In part or in whole?
Was this water
Tears
Of our ancestors?
Were these Waves
At my feet
A prayer
From those lost at sea?
Waves crashing
At my feet,
Tears flowing
In my heart.
How do I,
Save you?
How do I,
Swim across
The vast ocean
Catching you
From falling
Rescue you
From this life?
In this sea
of misery.
How do I?
While Pharaohs roams free
You
Tied down by your knees
Immobile
While they exploit your riches
You
Left at the mercy of their greed
They
Hold counsels to discuss your
Worth
While you beg to be free
How do I tell them?
“Don’t call us,
Boat people”
Because
Seeking refuge
In the dark depth
of this Earth
Was never
Ours to choose!
Call us
The People
Embraced by water,
Even when
It swallows
Us whole
Again and again.
The water
Still far safer
Than dry land
Ruled
By tyrants.
When we drown
Our sorrow
Our pain
Our breath
Turns insignificant
Unlike bullets
By Pharaohs
Unlike deafening silence
Of bystanders
Unlike broken promises
Of safety.
Water is
Certain
The hole
In our chest
Was it meant
To be filled?
Perhaps water
Come to mend
Our sorrow,
Perhaps
There will
Never be
A parting sea,
Perhaps
We are meant
To Swim
The Earth
Round and round,
Since water
Is our safest place
Of refuge,
When the land
Is filled
With heartaches.
The waves crash
At my feet
Are they calling
Me back home?
A prayer
Solace
A safe place
No human ever will
Grant us
So the people,
Of water
Must return
To water.
The Waves crash
As we fall
How do I
Erase your pain?
How do I
Stop this flood?
How do I
Lift you up
As we drown?
How do I? How do I…
Aujourd’hui je vais vous révéler ma principale faiblesse: la danse. Celles et ceux qui me connaissent savent que je suis aussi à l’aise sur un dance floor qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine.
Ma kryptonite à moi, ce sont ces cercles de danse latine auxquels j’ai participé quelques fois sur l’insistance de ma compagne. Je pensais danser tranquillement avec elle mais non, il fallait changer de partenaire toutes les 2 minutes. En repensant au regard mi-exaspéré mi-compatissant de celles qui me faisaient face à tour de rôle, je sens instantanément remonter des sueurs froides.
Mais ne vous inquiétez pas, je me soigne. Je participe de temps en temps à des ateliers de danse parent enfant où, chose incroyable, je m’amuse comme un fou. Au passage et vu le nombre dérisoire de papas que j’y ai croisés, il semble bien que je ne sois pas le seul à souffrir de dansophobie.
Et puis il y a quelques semaines, je suis tombé sur cet article de Médiapart qui explique que « la salsa a toujours été liée à la lutte contre le fascisme ». J’ai peur du fascisme presque autant que de la danse, et cette fois de manière beaucoup plus rationnelle car il est installé au pouvoir dans plusieurs pays du « monde libre », Etats-Unis en tête, et aux portes du pouvoir chez nous. Alors je me suis dit qu’il était nécessaire de creuser le sujet.
Et comment le faire mieux qu’en vous racontant l’histoire de certaines de ces femmes danseuses et chorégraphes qui ont fait l’histoire du 6ème art. Une fois de plus mes chères oubliées ne m’ont pas déçu, on peut décidément toujours compter sur elles, même pour affronter nos pires angoisses
Il y en aurait bien sûr beaucoup d’autres à vous présenter mais voici mes préférées
– Okuni (1572 – 1613) était une danseuse et prêtresse japonaise. Elle est considérée comme la créatrice du kabuki, la forme épique du théâtre japonais traditionnel. Inventrice d’un nouveau style de danse à Kyoto où elle acquit une grande renommée, elle était réputée pour son interprétation de personnages des deux sexes, en particulier des samouraïs et des prêtres chrétiens
– Isadora Duncan (1877 – 1927) était une danseuse d’origine américaine naturalisée soviétique. Installée à Paris en 1900, elle jeta les bases de la danse moderne européenne, avec des chorégraphies marquées par une grande liberté d’expression où elle osa souvent se montrer presque nue, à peine dissimulée par quelques voiles.
Sa vie est marquée par un terrible drame. En 1913, elle perd ses deux jeunes enfants Deirdre et Patrick, morts noyés dans la Seine à la suite d’un accident de voiture. Elle aussi meurt tragiquement à Nice en 1927, étranglée par son écharpe prise dans les rayons de la roue d’une voiture.
Si le coeur vous prend d’aller esquisser quelques pas de danse près de sa dernière demeure, elle est enterrée au cimetière du Père Lachaise
– Olga Kokhlova (1891 – 1955) était une danseuse des ballets russes lorsqu’elle fit la rencontre de Pablo Picasso, qu’elle épousa et dont elle garda le nom toute sa vie.
Mère de son fils Paulo, elle fut la première de ces femmes que « l’homme monstre » prit plaisir à détruire méthodiquement. Si votre fils aime dessiner, par pitié ne le comparez pas à Picasso, c’est probablement le pire des compliments que vous pourriez lui faire. Préférez Artemisia Gentileschi, Berthe Morisot, Frida Kahlo, Niki de Saint-Phalle ou Sonia Delaunay. Si si les rôles modèles féminins c’est très chouette aussi pour les garçons.
– Hellé Nice (1900 – 1984), de son vrai nom Mariette Hélène Delangle rencontra un grand succès en tant que danseuse de music-hall, avant de devenir pilote automobile durant toutes les années 30, s’alignant sur plusieurs Grand Prix. Comme quoi dans la vie, on n’est pas obligé de choisir!
Le 12 juillet 1936, lors de la première édition du Grand Prix de Sao Paulo, elle survécut miraculeusement à un gravissime accident au volant de son Alfa Romeo.
– Ginger Rogers (1911 – 1995) était une actrice et danseuse américaine qui forma, jusqu’à la fin des années 40, un duo de cinéma mythique avec Fred Astaire. Swing time!
Grâce à sa directrice, un des studios de répétition du théâtre de Suresnes où j’habite porte son nom. Prenons nous à rêver, elle aura peut-être un jour droit à une place à son nom où les Suresnois·es se retrouveront pour danser, voilà qui aurait de l’allure!
– Carmen Amaya (1918 – 1963) est une légende du flamenco, une danse qu’elle révolutionna avec son style épuré et énergique. Elle fut aussi la première danseuse de flamenco à s’habiller en pantalon pour exécuter ses chorégraphies. Orson Welles a dit d’elle qu’elle était « la plus artiste des danseuses et la plus géniale des artistes », excusez du peu! Je vous laisse en juger par vous même!
– Alicia Alonso (1920 – 2019) était une danseuse et chorégraphe cubaine. Devenue en partie aveugle à l’âge de 19 ans, elle se repérait sur scène grâce à la voix de ses partenaires et à un jeu de projecteurs envoyant des lumières vives et contrastantes. Sa situation de handicap ne l’empêchera pas de devenir danseuse étoile puis directrice du ballet national de Cuba qu’elle fonda en 1948. La voici dans une représentation à Moscou.
– Andréa Bescond (1979 – ) est une danseuse, comédienne et réalisatrice française. Elle a reçu en 2016 le Molière du meilleur seul en scène pour son spectacle « Les chatouilles ou la danse de la colère », dans lequel elle raconte les agressions sexuelles qu’elle a subies durant son enfance par un ami de ses parents. L’adapation au cinéma avec le film « Les Chatouilles » lui vaudra le César de la meilleure adaptation en 2019.
Elle est aujourd’hui en première ligne du combat pour obtenir une loi intégrale et les moyens financiers nécessaires pour lutter contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants.
– Michaela DePrince (1995 – 2024) est née au Sierra Leone. Orpheline de ses deux parents tués dans la guerre civile qui a ravagé le pays entre 1991 et 2002, elle est adoptée à l’âge de 4 ans par un couple américain du New Jersey. Elle a marqué l’histoire en devenant la plus jeune première danseuse du Dance Theatre de Harlem à New-York. Elle est morte en 2024, âgée seulement de 29 ans. Voici l’une de ses performances.
– Sya Dembélé (2007 – ), nom de scène Syssy, est une danseuse de breakdance née à Saint-Etienne. Médaillée de bronze aux championnats du monde en 2023 à l’âge de 16 ans, elle a représenté la France aux Jeux Olympiques de Paris 2024 où elle a atteint les quarts de finale. Vous pouvez découvrir son histoire dans cet épisode du podcast « Les Nouvelles héroïnes » de Céline Steyer et la voir danser ici
Vous savez quoi, ça m’a presque donné envie de faire quelques pas de salsa!
Chaque année au mois de juin, nous accueillons dans mon entreprise un groupe d’élèves de seconde en stage d’immersion. L’occasion pour elles et eux de découvrir le secteur des énergies renouvelables et les différents métiers représentés dans l’entreprise.
C’est toujours un grand plaisir pour moi d’échanger avec elles et eux. C’est aussi l’occasion de réfléchir avec elles et eux sur les stéréotypes de genre qui poussent encore trop de jeunes femmes à délaisser les formations scientifiques.
Chaque groupe d’élèves a décidé cette année de relier les histoires de plusieurs femmes dans des visuels que je vous laisse découvrir ci-dessous
Alice Ball, qui découvrit en 1915, à l’âge de 22 ans seulement, le premier traitement contre la lèpre, avec Kiara Nirghin, qui développa en 2016 une solution innovante de lutte pour la sécheresse à l’âge de 15 ans. Le mérite n’attend pas le nombre des années!
Ada Lovelace, la mère des algorithmes, héroïne du tout premier portrait que nous avons publié en janvier 2025, avec Hedy Lamarr, star du cinéma et inventrice de génie dont quelque chose me dit qu’elle finira par recevoir une lettre des chères oubliées
Le fabuleux quatuor magique de la NASA avec Katherine Johnson, Mary Jackson et Dorothy Vaughan, les mathématiciennes à la conquête de la Lune, et Judith Love Cohen,deux miracles pour le prix d’un. Des femmes qui ont du affronter toute leur vie préjugés et violences racistes et sexistes pour vivre leur rêve en gardant la tête dans les étoiles
Bravo à elles et à eux pour leur travail, et vivement juin 2027 pour les prochains stages!
Pour qui n’a jamais été privé d’une liberté en raison de son sexe, il est impossible de comprendre ce que toi et tant d’autres femmes ont eu à subir, et subissent encore. On n’a jamais refusé à un homme, parce qu’il était un homme, le droit de vote, le droit à l’éducation, le droit à un salaire égal, le droit de vivre libre sans subir de violence et de discrimination. Alors non, chère Teresa, je ne prétendrai pas comprendre. J’essaierai juste, humblement, de raconter ton histoire.
Tu es née le 8 septembre 1893 à Viña del Mar, dans une famille de la haute société chilienne. Ton père est issu de l’aristocratie prussienne et la famille de ta mère inclut quatre présidents chiliens. C’est dire que tu n’auras manqué de rien, matériellement du moins. Car tes parents ne goûtent guère à ton caractère rebelle et à tes aspirations à la liberté.
En 1910, pour échapper à la vie tranquille et rangée à laquelle tes parents te destinent, tu épouses à l’âge de 17 ans Gustavo Balmaceda Valdes, tout aussi bien né que toi. Vous vous installez à Santiago où vous aurez rapidement deux filles, Elisa en 1911 et Sylvia Luz en 1913.
Malheureusement, mauvaise pioche. Gustavo est terriblement jaloux et il ne supporte pas que tu t’épanouisses en dehors du cocon (ou de la prison) familiale. Tu danses, tu chantes, tu parles fort, tu fumes, tu bois. Autant de choses qui pour ton mari et pour l’époque sont totalement inacceptables. Sans parler de tes mauvaises fréquentations : toi, la petite fille de la haute aristocratie, tu fréquentes les cercles féministes et anarchistes, et tu découvres avec eux cette misère sociale que l’on t’avait scrupuleusement cachée. Pour te ramener à la raison, ton mari fait déménager la famille à Valdivia puis à Iquique, dont il espère que la taille plus modeste calmera tes ardeurs.
C’est mal te connaître, chère Teresa. Alors, lorsque ton mari découvre ta relation extra-conjugale avec un de ses cousins, il convoque un tribunal de famille qui décide de t’enfermer dans un couvent de Santiago, le 18 octobre 1915. Tu es ainsi définitivement séparée d’Elisa et de Sylvia Luz, adoptées par ta belle-famille et qui ont l’interdiction de te rendre visite.
C’est une pratique courante de l’époque que d’emmurer vivantes les jeunes femmes qui refusent de tenir le rôle que la société leur assigne. Elles y côtoient des femmes jugées folles, mais finalement, une folle et une femme qui veut être libre, c’est un peu la même chose non ?
Fort heureusement, quelques décennies plus tard, la science aura progressé. Pour guérir les femmes de leurs envies de liberté, on pratiquera la lobotomie. Tu pourras en parler avec Rosemary Kennedy (oui oui la sœur de), si par hasard tu la rencontres au paradis des oubliées.
Tu aurais pu terminer tes jours derrière les murs du couvent, perdant peu à peu la raison face à l’incessante détresse d’être séparée de la chair de ta chair. Tu y fais d’ailleurs une première tentative de suicide en mars 1916, mais tu parviens finalement à t’échapper en juin de la même année, avec l’aide du poète Vicente Huidobro.
Direction Buenos Aires, en Argentine. Tu es toujours loin de tes filles, mais au moins tu peux y vivre libre. Tu te lies d’amitié avec de nombreux·ses intellectuel·les locaux·ales, dont les écrivain·es Victoria Ocampo et Jorge Luis Borges. Tu y publies en 1917 tes deux premiers recueils de prose poétique, “Inquiétudes Sentimentales” et “Les Trois Chants”.
C’est aussi à Buenos Aires que tu vivras l’autre grand drame de ta vie. Un jeune poète argentin de tes admirateurs, Horacio Ramos Mejia, fou amoureux de toi et désespéré de ne pas être payé de retour, se tranche les veines à tes pieds, et meurt dans tes bras. La perte tragique de cet être cher est très présente dans tes deux recueils suivants, “Dans la sérénité du marbre” et “Anuari”, publiés en 1918 et 1919.
Est-ce pour fuir le souvenir d’Horacio que tu décides de quitter l’Argentine ? En janvier 1917, tu t’embarques pour New York, où tu souhaites t’engager pour la Croix Rouge. Mais l’origine germanique de ton nom te fait passer, alors que la Première Guerre Mondiale fait rage, pour une espionne allemande. Après un bref emprisonnement, tu es expulsée et tu prends la direction de l’Espagne. Sur le bateau qui t’amène en Europe, tu fais une deuxième tentative de suicide en tentant de te jeter par-dessus bord, sauvée in extremis par un autre voyageur.
Après trois années de bohème à Madrid, tu t’installes finalement à Paris, en 1920. Ton mari y étant muté pour une mission diplomatique, tu réussis à y revoir tes filles, que tu n’as pas serrées dans tes bras depuis plus de cinq ans. D’abord en cachette de ton mari, avec la complicité de leur nourrice, puis grâce à un droit de visite officiel, quelques heures par semaine et sous la garde de tes beaux-parents. Mais lorsqu’elles repartent avec leur père au Chili, en octobre 1921, cette nouvelle séparation t’est insupportable. Tu sombres dans une profonde dépression et tu finis par te suicider, cette fois pour de bon, peu avant Noël. Après plusieurs jours d’agonie, tu meurs le 24 décembre 1921, à l’âge de 28 ans.
J’aimerais pouvoir te dire, comme j’aimerais pouvoir le dire à ma fille, que le combat pour le droit des femmes à vivre libres est gagné, au moins chez moi, en France. Mais je ne veux pas vous mentir, ni à toi ni à elle. Et puis tu le sais bien, en matière de droit des femmes, aucune lutte n’est jamais définitivement terminée.
Et maintenant, chère Teresa, je te laisse la parole, avec ces mots couchés dans les dernières pages de ton journal.
Je suis Teresa Wilms Montt Et bien que je sois née cent ans avant toi Ma vie ne fut pas si différente de la tienne Moi aussi j’ai eu le privilège d’être femme Il est difficile d’être femme en ce monde Tu le sais mieux que personne J’ai vécu intensément chaque respiration Et chaque instant de ma vie Essence de femme Ils ont essayé de me réprimer, mais on ne me soumet pas Quand ils m’ont tourné le dos, j’ai gardé la tête haute Quand ils m’ont laissée seule, j’ai offert ma compagnie Quand ils ont voulu me tuer, j’ai donné la vie Quand ils ont voulu m’enfermer, j’ai cherché la liberté Quand on m’aimait sans amour, j’ai donné plus d’amour Quand ils ont voulu me faire taire, j’ai crié Quand ils m’ont frappée, j’ai riposté Je fus crucifiée, laissée pour morte et enterrée Par ma famille et par la société Je suis née cent ans avant toi mais je te vois semblable à moi.
Ces vers, chère Teresa, ne me sont pas adressés. Ils le sont à toutes celles qui, hier comme aujourd’hui, ont tant sacrifié pour essayer d’obtenir ce droit tout simple de vivre libre. Mais je te remercie de m’avoir laissé les dire, et au nom de tous mes semblables qui vous ont privé de cette liberté et vous en privent encore, je te demande pardon.
Je ne te connaissais pas, Teresa Wilms Montt. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Féminicide. Nom masculin. Meurtre d’une femme ou d’une fille en raison de son sexe.
Derrière ce concept forgé par la sociologue Diana E. H. Russell à l’occasion de la session du Tribunal International contre les Femmes à Bruxelles en mars 1976, se cache une réalité qui devrait nous glacer le sang et nous faire hurler de rage. Une femme meurt assassinée toutes les 11 minutes, pour la seule et unique raison qu’elle est une femme. Et ce chiffre serait plus terrible encore si l’on y ajoutait toutes celles qui survivent à des tentatives de meurtre, ou qui sont forcées au suicide par la violence de leur conjoint.
Rien d’individuel là-dedans, le féminicide est un système. L’extrémité d’un continuum de violences mis en évidence par Christelle Taraud dans son ouvrage majuscule « Féminicides, une histoire mondiale ». Un mécanisme de terreur exercé sur toutes les femmes, comme si l’on voulait leur dire : « toi aussi tu peux mourir, si un homme le veut ». Car tant que la mécanique du féminicide ne sera pas exposée et combattue de toutes nos forces, aucune femme ne sera complètement à l’abri.
Le féminicide ne connaît ni âge, ni pays, ni race, ni religion, ni classe sociale. Ces meurtres de femmes n’ont en commun que d’être commis par des hommes. Des hommes normaux, de bons pères de famille, des hommes comme nous.
Mais des hommes qui considèrent que le corps d’une femme, et souvent la leur, leur appartient. Jusqu’à s’arroger le droit de la tuer.
Derrière la froideur des chiffres, il y a des visages, des histoires, des familles détruites. Et derrière notre fascination pour le mal et ses auxiliaires, il y a des victimes qui disparaissent une deuxième fois, invisibilisées jusque dans la tombe.
Alors parmi ces millions de femmes victimes de la violence masculine, je veux ici m’adresser à quatre d’entre elles.
D’abord il y a eu toi, Susana. Tu es née et morte à Ciudad Juarez, au Mexique. Une ville qui, selon la formule du journaliste Victor Quintana, a rendu le féminicide visible au monde. Depuis le début des années 90, plusieurs milliers de femmes y ont été sauvagement assassinées, le plus souvent violées et torturées. La plupart d’entre elles étaient âgées de 13 à 25 ans, et travaillaient dans des maquiladoras, ces usines à bas coûts installées par les grandes entreprises à la frontière nord du Mexique.
Devant la multiplication des meurtres, l’indifférence des autorités et l’impunité pour les assassins, les manifestations de femmes se sont multipliées pour réclamer justice. Il leur fallait un courage immense pour se dresser contre des autorités locales souvent de mèche avec le crime organisé.
L’on te voyait souvent lors de ces manifestations, chère Susana, venue déclamer certains de tes poèmes, toi qui écrivais depuis l’âge de 11 ans. Tu ponctuais souvent tes récitations par ces quelques mots, devenus depuis l’un des cris de ralliement de la cause féministe : « Ni una más », pas une de plus. Un slogan dont l’Histoire t’a depuis attribué la maternité.
Pourtant, ton nom aussi est venu grossir le macabre décompte des féminicides de Ciudad Juarez. Partie pour rendre visite à des amies dans la nuit du 5 au 6 janvier 2011, tu n’arriveras jamais à destination. Ton corps est retrouvé dans la matinée, la tête couverte de ruban adhésif qui a servi à t’étouffer, et la main gauche tranchée. Celle qui écrivait tes poèmes. En 2013, tes deux assassins ont été condamnés à 15 ans de réclusion, une exception dans une ville où l’écrasante majorité des meurtres ne font même pas l’objet d’une enquête.
Et puis il y a eu toi, Israa. Tu vivais dans la ville de Beit Sahour, en Cisjordanie occupée. Maquilleuse professionnelle et étudiante en anglais, tu symbolises pour moi le courage de ces femmes palestiniennes refusant de plier sous le double joug de l’occupation israélienne et d’une société patriarcale voulant réduire leurs rêves à la portion congrue.
En août 2019, tu postes sur les réseaux sociaux un selfie en compagnie de ton fiancé. Un geste d’amour tout simple, mais une liberté insupportable pour tes deux frères, et le mari de ta sœur. Sur une vidéo tournée à l’hôpital de Bethleem où ils t’avaient emmenée après de premières violences, on entend tes cris pour implorer de l’aide. Les médecins te renverront pourtant chez toi, où tu mourras assassinée le 22 août, battue à mort, la colonne vertébrale brisée.
La violence de tes bourreaux n’ayant d’égal que leur lâcheté, ils prétendront que tu étais possédée par un démon, et que tu t’es jetée du balcon.
Honte à ces hommes qui, chez toi comme chez moi, se réfugient derrière des mots absurdes pour ne pas appeler un féminicide un féminicide : « crime d’honneur », « crime passionnel », « drame familial » … Où est l’honneur dans l’assassinat d’une jeune femme de 21 ans ? Où est la passion dans le crime de propriétaire, froid et calculateur, qu’est le féminicide ? Où est le drame dans la mécanique féminicidaire mille fois démontrée ?
Quant à ceux qui voudraient se contenter d’accuser une religion en particulier, je rappellerai que notre précieux code civil avait, en 1804, légalisé le féminicide. Et qu’il faudra attendre 1975 pour qu’en France le caractère « passionnel » d’un crime ne puisse plus permettre de bénéficier de circonstances atténuantes.
Non décidément, le patriarcat n’a besoin d’aucune religion, quel que soit le nom du Dieu qu’elle adore, pour écraser les femmes afin de les ramener à la place qu’il leur a assignée.
Ta mort, chère Israa, a donné lieu à d’immenses manifestations pour demander justice, et une loi de protection des femmes à la hauteur des violences qu’elle subissent. Car en Palestine comme partout ailleurs, c’est dans la lâcheté et la complicité de l’Etat que niche l’impunité pour les auteurs de féminicides, et plus généralement de violences faites aux femmes.
Mais le temps joue souvent en faveur des bourreaux. Un an et demi après ta mort, tes trois assassins présumés seront libérés sous caution dans l’attente de leur jugement, après avoir versé une somme de 13 000 dollars. Voilà donc combien valait ta vie…
Et puis il y a eu toi, Myriam.
Tu habitais à quelques centaines de mètres de chez moi, dans le quartier République de Suresnes, à deux pas du parc du château, où j’aime tant venir me promener et jouer avec mes enfants. Ton fils est né quelques mois à peine après ma fille aînée, au début de l’année 2019, sans doute dans le même hôpital. Te souviens-tu de cet été 2019, notre premier été de parent ? Nous avions dû affronter des températures record, le mercure atteignant les 42°C. Peut-être nous sommes nous croisés, le panier de la poussette chargé de provisions, ou alors que nous cherchions un peu de fraîcheur pour nous et nos enfants à l’ombre des arbres du parc ?
Mais je n’ai jamais rien su de toi, chère Myriam.
Ni de ta vie, pleine de défis et de succès : excellente élève, multi diplômée de prestigieuses écoles, deux fois vice-championne de France d’équitation.
Ni de ta mort, le 9 juin 2020, tuée par ton conjoint d’un coup de carabine à la poitrine, dans l’appartement familial. C’était la fin du premier confinement, qui fut un puissant catalyseur pour les violences conjugales. La ville était heureuse de retrouver sa liberté, et personne n’a parlé de toi, et de ton supplice.
Je devrai attendre l’été 2024 et la lecture du livre de Sarah Barukh, « 125 et des milliers », pour découvrir ton histoire. Il m’aura donc fallu 4 ans pour apprendre qu’une femme était morte d’avoir voulu être libre, à quelques pas de chez moi. Au-delà de tes parents brisés de chagrin, et de ton petit garçon qui ne connaîtra de toi que des photographies et les récits de celles et ceux qui t’ont aimé, le fait que l’on puisse ainsi mourir dans une indifférence presque générale me rend infiniment triste.
Enfin il y a eu toi, Rebecca. Née le 22 février 1991 à la frontière entre le Kenya et l’Ouganda, tu étais mère de deux petites filles. Tu t’étais engagée en 2008 dans l’armée ougandaise où tu avais obtenu le grade de sergente. Mais ta grande passion, chère Rebecca, c’était la course à pied. Championne du monde de course en montagne en 2022, tu avais aussi participé au marathon des Jeux Olympiques de Paris en 2024, où tu t’étais classée 44ème. Ce sera ta toute dernière course.
Le 1er septembre 2024, dans la ville kenyane d’Eldoret où tu habites, tu es aspergée d’essence et immolée par ton ancien compagnon, alors que tu rentres de l’Eglise, sous les yeux de tes deux filles. Il te disputait la propriété sur laquelle tu vivais avec elles, et avec ta sœur.
Brûlée à 80%, tu décèdes 4 jours plus tard à l’hôpital, le 5 septembre 2024, à l’âge de 33 ans. Ton corps est enterré le 14 septembre au milieu des arbres, dans ces collines où tu aimais tant courir, depuis ton plus jeune âge.
Je suis allongé dans l’herbe, profitant de la douce chaleur d’une nuit d’été. J’entends le souffle de mes deux enfants, leurs petits corps blottis contre le mien. Nous plongeons notre regard dans l’infinie beauté du firmament.
« Papa, qu’est-ce qu’il y a derrière les étoiles ? », me demandent-il et elle.
Je leur réponds alors que derrière chacune de ces millions d’étoile se cache le visage souriant d’une de ces femmes que nous n’avons pas su protéger. Elles ont depuis longtemps cessé d’en vouloir à qui que ce soit, elles avaient bien trop d’amour en elles pour cela.
Mais je leur dis aussi qu’elles nous demandent de leur faire cette double promesse. Celle de ne jamais les oublier. Et celle de lutter de toutes nos forces, ici et maintenant, pour que plus aucune femme sur cette planète n’ait à les rejoindre.
Ni una más !
Je ne vous connaissais pas, Susana Chavez, Israa Gharib, Myriam Largeteau, Rebecca Cheptegei. Maintenant si, et je ne vous oublierai pas