Lauris Edmond (1924 – 2000), est une poétesse et romancière néo-zélandaise. Elle a reçu de nombreuses distinctions et prix au cours de sa vie, dont le PEN Best First Book Award en 1975 pour son premier recueil de poésie In Middle Air, et le Commonwealth Poetry Prize en 1985 pour ses poèmes sélectionnés
Voici deux de ses poèmes en version originale, Waterfall et Late Song
Waterfall
I do not ask for youth, nor for delay
in the rising of time’s irreversible river
that takes the jewelled arc of the waterfall
in which I glimpse, minute by glinting minute,
all that I have and all I am always losing
as sunlight lights each drop fast, fast falling.
I do not dream that you, young again,
might come to me darkly in love’s green darkness
where the dust of the bracken spices the air
moss, crushed, gives out an astringent sweetness
and water holds our reflections
motionless, as if for ever.
It is enough now to come into a room
and find the kindness we have for each other
— calling it love — in eyes that are shrewd
but trustful still, face chastened by years
of careful judgement; to sit in the afternoons
in mild conversation, without nostalgia.
But when you leave me, with your jauntiness
sinewed by resolution more than strength
— suddenly then I love you with a quick
intensity, remembering that water,
however luminous and grand, falls fast
and only once to the dark pool below.
Late song
It’s a still morning, quiet and cloudy
the kind of grey day I like best;
they’ll be here soon, the little kids first,
creeping up to try and frighten me,
then the tall young men, the slim boy
with the marvellous smile, the dark girl
subtle and secret; and the others,
the parents, my children, my friends —
and I think: these truly are my weather
my grey mornings and my rain at night,
my sparkling afternoons and my birdcall at daylight;
they are my game of hide and seek, my song
that flies from a high window. They are
my dragonflies dancing on silver water.
Without them I cannot move forward, I am
a broken signpost, a train fetched up on
a small siding, a dry voice buzzing in the ears;
for they are also my blunders
and my forgiveness for blundering,
my road to the stars and my seagrass chair
in the sun. They fly where I cannot follow
and I — I am their branch, their tree.
My song is of the generations, it echoes
the old dialogue of the years; it is the tribal
chorus that no one may sing alone.
Noor Inayat Khan, 1914 – 1944, indienne et britannique, résistante
Chère Noor,
Tu es née le 1er janvier 1914 à Moscou en Russie. Ton père, Hazrat Inayat Khan, est un musicien Indien, chanteur et joueur de vina, une sorte de luth. Grand globe-trotter, il se produit avec ses frères en Angleterre, en France, aux Etats-Unis, où il fait la connaissance de ta mère, Ora Ray Baker, et donc en Russie. Il est également un guide spirituel réputé, fondateur d’une branche du soufisme, un courant de la religion musulmane.
On peut lire sur ta page Wikipedia que grâce à l’amitié de ton père avec le célèbre Raspoutine, ta famille aurait été hébergée dans les murs du Kremlin et que tu y serais née. C’est classe mais c’est faux, merci à Shrabani Basu dont la passionnante biographie m’aura évité de colporter cette rumeur.
Ce qui est vrai en revanche, c’est que tu as une ascendance familiale très prestigieuse, puisque tu descends par ta grand-mère paternelle du sultan Tipu de Mysore, qui fut l’un des principaux opposants à l’installation des Britanniques en Inde pendant la deuxième moitié du 18ème siècle. Mes hommages, princesse Noor!
Tes parents et toi quittez la Russie en 1916, peu avant la révolution russe, pour partir vous installer à Londres, où naitront tes deux frères et ta sœur. Pendant la guerre, les concerts se font rares et tu grandis dans une grande précarité. En 1920, nouveau déménagement : direction la France et plus précisément Suresnes. Vous vous y installez en 1921 dans une maison située à un peu plus d’un kilomètre de chez moi, que ton père baptise “la maison des bénédictions”. Si tu es très peu connue en France, tu l’es un peu plus dans ma ville d’adoption, où une école porte ton nom et où ta mémoire est honorée chaque année, lors du défilé du 8 mai.
Si tes parents sont loin de rouler sur l’or, tu reçois néanmoins une éducation très raffinée, accordant une grande place à la poésie et à la musique, ainsi qu’à la tolérance et la non-violence, des valeurs cardinales de la religion soufi.
En septembre 1926, ton père, malade, décide de retourner en Inde, où il décède en février 1927. Ta mère sombre alors dans une profonde dépression, et tu te retrouves cheffe de famille du haut de tes 13 ans, en charge de tes frères et sœur et de la gestion de la maisonnée.
Cela ne t’empêche pas de continuer brillamment tes études. Tu suis une formation en psychologie de l’enfance à la Sorbonne, où tu obtiens une licence en 1938.
En 1934, tu te fiances avec un jeune homme de confession juive venant d’un milieu ouvrier, dont tu as fait la connaissance à l’école normale de musique de Paris, où tu pratiques avec brio la harpe et le piano. Cette relation tumultueuse durera pendant 6 ans, malgré la désapprobation de ta famille, mécontente de te voir fréquenter un homme de basse classe. Mais tu n’es vraiment pas du genre à te laisser dicter ta conduite par qui que ce soit.
Après tes études, tu gagnes ta vie en tant que femme de lettres, écrivant notamment des contes pour enfants qui connaissent un grand succès dans la presse et à la radio.
C’est en juin 1940 que ta vie va basculer, lorsque l’armée allemande est aux portes de Paris. Toute ta famille, de nationalité britannique, doit fuir la ville. Vous prenez le chemin de l’exode comme plus de deux millions de Parisien·nes, sous la menace permanente des bombes incendiaires lâchées par les avions allemands sur les colonnes de réfugié·es. Renonçant à la non-violence prêchée par votre père, ton frère Hilayat et toi décidez de partir pour l’Angleterre afin de vous engager dans la lutte contre le nazisme. Quelques mois après ton arrivée à Londres, tu rejoins en novembre 1940 la Women’s Auxiliary Air Force, où tu es formée au métier d’opératrice radio, et te spécialises dans le renseignement.
Puis au début de l’année 1943, tu es recrutée par le Special Operation Executive ou SOE, une branche des services secrets britanniques créée par Winston Churchill pour opérer dans les pays occupés par les forces de l’Axe. Ta maîtrise du français est un atout rare et précieux pour une future espionne. Tu suis pendant 6 mois un entraînement aussi intensif que rigoureux : maniement des armes a feux et des explosifs, apprendre à tuer en silence, simulation d’interrogatoires par la Gestapo, techniques d’infiltration en territoire ennemi… A l’issue de ta formation, tu es la toute première femme envoyée en France comme opératrice radio. Tu travailleras au sein du réseau de Francis Sutill alias « Prosper », un des plus grands du pays, dans un sous-réseau dirigé par Henri Garry.
Contrairement à son cousin du MI6, beaucoup plus machiste, le SOE enverra de nombreuses femmes sur le terrain. J’ai déjà raconté l’incroyable histoire de Nancy Wake, la souris blanche contre les nazis, mais les agentes Violette Szabo et Odette Samson mériteraient tout autant leur portrait. Tout comme Vera Atkins, numéro deux de la section F du SOE, dédiée aux opérations en France. Après la guerre, elle recherchera inlassablement les traces de ses agentes disparues, pour informer leurs familles et honorer leur mémoire. A noter que sur les 39 agentes du SOE envoyées en mission sur le sol français, 13 ne rentreront jamais, un ratio deux fois plus élevé que pour leurs homologues masculins.
La mission d’opératrice radio exige un grand nombre de compétences : la connaissance du cryptage, une grande dextérité digitale et la maîtrise du morse. C’est aussi une fonction extrêmement risquée nécessitant un sang-froid exceptionnel, car les postes de radio sont très volumineux et peuvent à tout moment être découverts lors d’une fouille ou par les systèmes de détection utilisés par les Allemands. Le danger est tel que le temps de survie d’un·e opérateur·ice radio sur le terrain est estimé par le SOE à 6 semaines. Après leur arrestation par la Gestapo, iels sont soumis à la torture pour connaître leurs clés de sécurité, utilisées ensuite pour envoyer de faux messages destinés à piéger d’autres agent·es du SOE ou les réseaux de résistance. Autant dire qu’il faut un sacré courage pour s’embarquer dans cette aventure. Mais du courage, comme on va le voir, tu n’en manques pas.
Tu atterris près d’Angers dans la nuit du 16 au 17 juin 1943, avant de regagner Paris, avec de faux papiers au nom de Jeanne-Marie Régnier et sous le pseudonyme de Madeleine. Une semaine à peine après ton arrivée, Francis Suttil et les autres dirigeant·es du réseau Prosper sont arrêté·es par la Gestapo. Le réseau et ses sous-réseaux sont largement démantelés, et tu dois t’enfuir avec ton matériel. Changeant régulièrement de lieu de vie, tu continues sans relâche ton travail d’opératrice, échappant par miracle à plusieurs arrestations. Devant la dangerosité de ta situation, le SOE te propose de te rapatrier en Angleterre, mais tu refuses. Il est hors de question pour toi t’abandonner ta mission, si essentielle pour les réseaux d’espionnage et de résistance alors que tu es la seule opérateur·ice radio à encore émettre en région parisienne.
Mais ce qui devait arriver arrive, tu es finalement arrêtée par la Gestapo le 13 octobre 1943, victime d’une dénonciation. Au bal des affreux·ses les coupables potentiels sont deux : Renée Garry, la sœur de Henri ; ou bien Henri Déricourt, un officier du SOE travaillant comme agent double pour les Allemands.
Incarcérée dans les locaux parisiens de la Gestapo, tu tentes de t’évader à deux reprises par les toits mais tu es à chaque fois reprise par tes geôliers. Ils décident alors de te transférer à la prison de Pforzheim, dans l’ouest de l’Allemagne, le 27 novembre 1943. Tu y connais pendant 9 mois un terrible régime de détention, placée à l’isolement total et enchaînée en permanence par les pieds et les mains. Mais aucune des tortures que tu connaîtras là-bas ne réussira à te faire parler.
Le 12 septembre 1944, tu es transférée vers le camp de Dachau, près de Munich, avec trois autres agentes du SOE, Eliane Plewmann, Madeleine Damerment et Yolande Beekman. A ton arrivée au camp, tu es dépouillée de tes vêtements, puis sauvagement battue toute la nuit par un officier SS. Avant qu’il ne t’achève d’une balle dans la nuque, au matin du 13 septembre 1944, et alors que ton pauvre corps n’est plus qu’un amas sanglant, tu trouves la force de prononcer dans un dernier souffle le mot “liberté”. Ton corps est ensuite brûlé dans le four crématoire du camp, avec celui de tes trois camarades de déportation.
Quelques minutes plus tard, alors que ton âme s’échappe de l’âcre fumée noire du crématoire, j’aime à croire que les rayons du soleil sont venus percer les nuages du ciel de Dachau. Comme si sa lumière voulait s’unir à celle de ton prénom pour célébrer l’immensité de ton courage. Ton courage, chère Noor, à tout jamais plus fort que la barbarie.
Je ne te connaissais pas, Noor Inayat Khan. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
– Espionne… et princesse, la vie de Noor Inayat Khan, de Shrabani Basu
Sulpicia, qui vécut au premier siècle av JC, est une des rares poétesses de la Rome Antique (qui furent pourtant nombreuses), dont l’oeuvre a survécu. On connaît d’elle six courts poèmes, voici une traduction des deux premiers Lionel-Edouard Martin.
I
Enfin l’amour est là : le voiler de pudeur
Vaut mieux pour mon renom que de le montrer nu.
J’ai tant prié Vénus en mes vers qu’elle l’a
Mené jusqu’à mon sein, et l’y a déposé.
Elle a tenu parole : et celle, réputée
N’en avoir eu son soûl, racontera mes joies.
Je ne confierai rien à mes correspondants :
Nul avant mon amant ne doit pouvoir me lire :
Heureuse de ma faute, et lasse de devoir
Feindre pour mon renom : je veux que l’on me dise
Digne de lui, comme il était digne de moi.
II
Funeste anniversaire, à passer tristement
Dans cette ennuyeuse campagne, et sans Cérinthe.
Agréments de la ville ! Une maison des champs
Une rivière froide au fond de l’Arrentin
Est-ce là ce qu’il faut à une jeune fille ?
Sourcilleux Messalla, va dormir, mon cerbère
Toujours à méditer d’inopportuns voyages !
Tu me retiens ici, mais mon cœur, mes pensées
Sont ailleurs, dusses-tu m’empêcher d’être libre.
Et la version originale pour les latinistes
I
Tandem venit amor, qualem texisse pudori
quam nudasse alicui sit mihi fama magis.
Exorata meis illum Cytherea Camenis
adtulit in nostrum deposuitque sinum.
Exsolvit promissa Venus: mea gaudia narret,
dicetur si quis non habuisse sua.
Non ego signatis quicquam mandare tabellis,
ne legat id nemo quam meus ante, velim,
sed peccasse juvat, vultus conponere famae
taedet: cum digno digna fuisse ferar.
II
Invisus natalis adest, qui rure molesto
et sine Cerintho tristis agendus erit.
Dulcius urbe quid est? an villa sit apta puellae
atque Arrentino frigidus amnis agro?
Iam nimium Messalla mei studiose, quiescas,
neu tempestivae saepe propinque viae!
Hic animum sensusque meos abducta relinquo,
arbitrio quamvis non sinis esse meo.
Elle rencontra à 18 ans Antoine II de Boësset, fils du sieur de Villedieu, dont elle tomba folle amoureuse mais qu’elle ne put jamais épouser officiellement. Après la mort de son amant en 1667, elle obtint tout de même le droit d’être considérée comme sa veuve.
Le sonnet « Jouissance », dont on comprendra bien qu’il fut jugé à l’époque scandaleusement libertin, est dédié à ce grand amour.
Jouissance
Aujourd’hui dans tes bras j’ai demeuré pâmée,
Aujourd’hui, cher Tirsis, ton amoureuse ardeur
Triomphe impunément de toute ma pudeur
Et je cède aux transports dont mon âme est charmée.
Ta flamme et ton respect m’ont enfin désarmée ;
Dans nos embrassements, je mets tout mon bonheur
Et je ne connais plus de vertu ni d’honneur
Puisque j’aime Tirsis et que j’en suis aimée.
O vous, faibles esprits, qui ne connaissez pas
Les plaisirs les plus doux que l’on goûte ici-bas,
Apprenez les transports dont mon âme est ravie !
Une douce langueur m’ôte le sentiment,
Je meurs entre les bras de mon fidèle Amant,
Et c’est dans cette mort que je trouve la vie.
Mileva Maric, 1875 – 1948, physicienne serbe et allemande
Chère Mileva,
J’ai entendu parler de toi bien après la naissance des grandes théories scientifiques que tu as contribuées à construire, équation après équation. Tu es née le 19 décembre 1875 dans la région de Voïvodine, située dans l’actuelle Serbie mais qui fait encore partie à l’époque de l’empire Austro-Hongrois. Tu es une élève brillante et tu obtiens une autorisation spéciale pour intégrer les cours de physique, normalement réservés aux garçons. Tu étudies la physique à l’Institut Polytechnique de Zurich, où tu rencontres en 1896 un certain Albert Einstein. Méthodique et organisée, tu participes à la réussite d’Albert, canalisant son énergie dans de longues sessions de travail communes. Tu finiras tes études avec un meilleur score que lui : 4.7 contre 4.6 pour lui[1].
A la passion des sciences que tu partages avec Albert s’ajoute un profond sentiment amoureux, et vous décidez de vous marier. Mais ses deux parents s’y opposent fermement, te jugeant trop intellectuelle et estimant que leur fils devrait travailler avant de se marier.
En 1900quelques mois après la fin de votre parcours universitaire, vous vous installez à Zurich où Albert entame une thèse portant sur le calcul des dimensions moléculaires. A l’issue de celle-ci, il n’obtient malheureusement pas de poste d’assistant, contrairement à ses 3 confrères. Il est fort possible que sa liaison avec toi ait justifié cette injustice, du moins dans l’esprit du jury. Tout en donnant des leçons particulières pour vivre, vous écrivez un article sur la capillarité, qui ne sera publié que sous le nom d’Albert Einstein. Sans doute acceptes-tu ce premier effacement pour permettre à l’homme que tu aimes de se faire plus facilement un nom dans le domaine.
En 1901, tu retentes l’examen final de physique, qui te sera à nouveau refusé par le même enseignant qui avait privé Albert d’un poste de recherche. Décidément ce cher Monsieur n’a pas le couple Maric – Einstein à la bonne ! Tu apprends l’année suivante que tu attends un enfant, mais Albert refuse toujours de t’épouser. Tu rentres alors en Serbie auprès de ta famille, où tu donnes naissance à une petite Lieserl en janvier 1902. On a perdu la trace de ton premier enfant, dont on ne sait pas aujourd’hui si elle a été adoptée ou si elle est morte en bas âge.
Albert finit par se voir accorder en juin 1902 un poste à l’office des Brevets de Berne grâce au père d’un camarade de promotion, et vous obtenez en octobre de la même année pour vous marier. Le mariage est célébré en janvier 1903. Débute alors pour toi une longue période où tu porteras la charge du foyer et des deux autres enfants que tu auras avec Albert. Hans, né en 1904, et Eduard, en 1910. Albert lui travaille 8 heures par jours et 6 jours par semaine. Le soir est réservé à vos travaux communs, qui aboutiront en 1905 à la publication de 5 articles dont les célèbres effets photoélectriques et l’équation E=mc² sont issues. Encore une fois, tu travailles pendant plusieurs semaines à l’écriture comme à la relecture des articles, mais Albert n’aura pas la décence d’y intégrer ton nom.
En 1912, Albert débute une relation extra-conjugale qui entraine ton retour de Berne vers Zurich en 1914, et votre divorce en 1919. Maigre compensation pour tout ce que tu lui as sacrifié, Albert accepte que l’argent qu’il recevrait avec un éventuel Prix Nobel, qu’il obtiendra finalement en 1921, te soit reversé.
Tu continues de donner des cours particuliers pour subvenir à tes besoins et à ceux de tes deux fils, dont tu as bien entendu la garde. Entre la physique et ses enfants, le grand homme a fait son choix ! Tu devras te battre toute ta vie pour assurer votre survie financière, et payer les soins de ton fils cadet Eduard, atteint de schizophrénie.
La seule fois où tu oseras revendiquer ton rôle dans les découvertes d’Einstein, celui-ci t’écrira dans une lettre : « T’est-il jamais venu à l’esprit, ne serait-ce qu’une seconde, que personne ne prêterait la moindre attention à tes salades… Quand une personne est quelqu’un de complètement insignifiant, il n’y a rien d’autre à dire à cette personne que de rester modeste et de se taire. C’est ce que je te conseille de faire ». Merci Albert, la grande classe !
Ton génie d’ex-mari n’était vraiment pas étouffé par la gratitude. Il ne daignera même pas répondre à ta demande d’aide pour émigrer aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre Mondiale avec Eduard. Et ce malgré le risque que le statut de fils de Juif faisait courir à ce dernier en cas d’invasion de la Suisse par les nazis.
Tu meurs totalement oubliée à Zürich le 4 août 1948, à l’âge de 72 ans, symbole de cet effet Matilda qui aura fait tant de ravages parmi les femmes de science. L’Histoire te rendra partiellement justice, finissant par reconnaître ton rôle essentiel dans les révélations scientifiques qui ont fait la célébrité éternelle d’Albert Einstein.
Tu es un exemple de persévérance et d’intelligence, tu as pris part à de grandes découverte en voulant faire valoir ton implication. Tout t’a été refusé parce que tu étais une femme et pourtant tu as continué de mettre ton esprit au service de la physique. Tu es enfin reconnue aujourd’hui comme une personne majeure et indissociable des découvertes d’Albert Einstein. Sa réussite et sa gloire sont tout autant les tiennes.
Je ne te connaissais pas, Mileva Maric. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Marian Evans (1819 – 1880), de son nom de plume George Eliot, est une femme de lettres et philosophe britannique, figure majeure de la littérature victorienne. Durant 24 ans, de 1854 à 1878, son union illégitime avec George Henry Lewes, un homme déjà marié, fait scandale.
Outre ses sept romans, elle a aussi publié de nombreux poèmes, dont voici quelques uns ci-dessous, en version originale
The world is great!
The birds fly from me;
The stars are golden fruit
Upon a tree
All out of reach
My little sister went and I am lonely.
The world is great!
I tried to mount the hill
Above the pines
Where the light lies so still,
But it rose higher.
Little Lisa went and I am lonely.
The world is great!
The wind comes rushing by.
I wonder where it comes from.
Sea-birds cry
And hurt my heart.
My little sister went and I am lonely.
The world is great!
The people laugh and talk,
And make loud holiday.
How fast they walk!
I’m lame, they push me.
Little Lisa went and I am lonely.
Two lovers
Two lovers by a moss-grown spring:
They leaned soft cheeks together there,
Mingled the dark and sunny hair,
And heard the wooing thrushes sing.
O budding time!
O love’s blest prime!
Two wedded from the portal stept:
The bells made happy carolings,
The air was soft as fanning wings,
White petals on the pathway slept.
O pure-eyed bride!
O tender pride!
Two faces o’er a cradle bent:
Two hands above the head were locked:
These pressed each other while they rocked,
Those watched a life that love had sent.
O solemn hour!
O hidden power!
Two parents by the evening fire:
The red light fell about their knees
On heads that rose by slow degrees
Like buds upon the lily spire.
O patient life!
O tender strife!
The two still sat together there,
The red light shone about their knees;
But all the heads by slow degrees
Had gone and left that lonely pair.
O voyage fast!
O vanished past!
The red light shone upon the floor
And made the space between them wide;
They drew their chairs up side by side,
Their pale cheeks joined, and said, « Once more! »
O memories!
O past that is!
Bright, o Bright Fedalma
Maiden crowned with glossy blackness,
Lithe as panther forest-roaming,
Long-armed Naiad when she dances
On a stream of ether floating,
Bright, o bright Fedalma!
Form all curves like softness drifted,
Wave-kissed marble roundly dimpling,
Far-off music slowly winged,
Gently rising, gently sinking,
Bright, o bright Fedalma!
Pure as rain-tear on a rose-leaf,
Cloud high born in noonday spotless
Sudden perfect like the dew-bead,
Gem of earth and sky begotten,
Bright, o bright Fedalma!
Beauty has no mortal father,
Holy light her form engendered,
Out of tremor yearning, gladness,
Presage sweet, and joy remembered,
Child of light! Child of light!
Child of light, Fedalma!
Figure majeure du soufisme, Rabia al Adawiyya (713 – 801) était une mystique et une poétesse musulman qui vécut à Bassorah, aujourd’hui la deuxième ville d’Irak.
Elle n’a pas laissé d’écrits, mais voici quelques uns des textes que lui attribue la tradition.
Tu es mon repos
« Mon repos, ô frères, est dans ma solitude,
Mon Aimé est toujours en ma présence.
Rien ne peut remplacer l’amour que j’ai pour Lui,
Mon amour est mon supplice parmi les créatures.
Partout où j’ai contemplé sa beauté,
Il a été mon mihrab et ma qibla.
Si je meurs de cet amour ardent et s’il n’est satisfait,
Oh, cette peine aura été mon malheur en ce monde!
Ô médecin du coeur, Toi qui est tout mon désir,
Unis-moi à Toi d’un lien qui guérisse mon âme.
Ô ma joie, ô ma vie pour toujours!
En toi mon origine, en Toi mon ivresse.
J’ai abandonné entièrement les créatures dans l’espoir
Que Tu me lies à Toi. Car tel est mon ultime désir. »
Ma joie de vivre
« Ô ma joie, mon désir, ô mon appui,
Mon compagnon, ma provision, ô mon but,
Tu es l’esprit du cœur, Tu es mon espoir,
Tu es mon confident, mon désir de Toi est mon viatique.
Sans Toi, ô ma vie, ô ma confiance,
Je ne serais jamais lancée dans l’immensité du pays.
Combien de grâce s’est montrée,
Combien de dons et de faveurs Tu as pour moi!
Désormais ton amour est mon but et mon délice
Et la splendeur de l’œil de mon cœur assoiffé.
Tant que je vivrai, je ne m’éloignerai pas de Toi.
Tu es le seul maître de l’obscurité de mon cœur.
Si Tu trouves plaisir en moi,
Alors, ô désir du cœur, ma joie débordera! »
Comment je t’aime
Je T’aime de deux amours: l’un, tout entier d’aimer,
L’autre parce que tu es digne d’être aimé.
Le premier, c’est le souci de me souvenir de Toi,
De me dépouiller de tout ce qui est autre que Toi.
Susana Chávez (1974 – 2011) était une poétesse et militante des droits des femmes née et morte à Ciudad Juárez au Mexique. Selon Amnesty International, plus de 2000 femmes ont été victimes dans cette ville de féminicide, entre 1993 et 2008. La plupart de ces femmes étaient âgées de 13 à 25 ans, et travaillaient dans des maquiladoras, ces usines à bas coûts installées par les grandes entreprises à la frontière nord du Mexique. La grande majorité d’entre elles avaient aussi été violées et torturées avant d’être assassinées.
Le féminicide, théorisé pour la première fois en 1976 par Diana Russell lors du Tribunal international des Crimes contre les femmes, est le meurtre de femmes par des hommes pour la simple raison qu’elles sont des femmes. Aujourd’hui encore au Mexique, 10 femmes chaque jour sont victimes de féminicide. En France, c’est une tous les trois jours, un chiffre auquel il faut ajouter de très nombreux suicides forcés. Dans le monde, c’est une toutes les 11 minutes.
Susana Chávez ponctuait souvent ses récitations par ces quelques mots devenus depuis l’un des cris de ralliement de la cause féministe: « Ni una más », pas une de plus! Elle aussi est morte d’un féminicide, le 6 janvier 2011. Son corps a été retrouvé avec sur la tête un sac plastique qui avait servi à l’étouffer, et la main droite tranchée, celle avec laquelle elle écrivait ses poèmes.
Christelle Taraud a dédié à Susana son ouvrage majuscule « Féminicides, une histoire mondiale », la référence absolue sur le sujet.
Voici l’un de ses poèmes, « Notre sang », dans sa traduction française et en version originale
Notre sang
Mon sang,
d’aube,
de lune fendue,
de silence.
de roche morte,
de femme au lit,
se jetant dans le vide,
Ouverte a la folie.
Sang clair et défini
fertile semence
Sang incompréhensible qui tournoie,
Sang libération de lui même,
Sang rivière de mes chants,
Mer de mes abîmes.
Sang instant où je nais dans la douleur,
Nourri de ma dernière présence.
Sangre nuestra
Sangre mía,
de alba,
de luna partida,
del silencio.
de roca muerta,
de mujer en cama,
saltando al vacío,
Abierta a la locura.
Sangre clara y definida,
fértil y semilla,
Sangre incomprensible gira,
Sangre liberación de sí misma,
Sangre río de mis cantos,
Mar de mis abismos.
Sangre instante donde nazco adolorida,
Nutrida de mi última presencia.
Et maintenant, passons aux choses sérieuses. C’est le moment de tester vos connaissances en matière de femmes illustres, nous allons voir si vous avez lu les portraits des chères oubliées avec attention.
On commence avec un premier épisode, pensez fort à Hedy Lamarr et lancez-vous, bonne chance à toutes et à tous!
Pernette de Guillet (1518 – 1545) est une poétesse française. La plupart de ses poèmes furent découverts après sa mort par un ami de son mari, Antoine du Moulin, qui les publia de façon posthume sous le titre de Rymes de gentille et vertueuse dame. Il aurait pu appeler le livre « Rymes d’une grande poétesse ultra douée » mais on va se contenter du fait qu’il ne les a pas publiés à son nom.
Voici trois de ses poèmes, « C’est une ardeur d’autant plus violente », « Cette clarté mouvante sans ombrage » et « Heureuse est la peine » et « Heureuse est la peine ». Vous en trouverez de nombreux autres ici.
C’est une ardeur d’autant plus violente
C’est une ardeur d’autant plus violente,
Qu’elle ne peut par Mort ni temps périr :
Car la vertu est d’une action lente,
Qui tant plus va, plus vient à se nourrir.
Mais bien d’Amour la flamme on voit mourir
Aussi soudain qu’on la voit allumée,
Pour ce qu’elle est toujours accoutumée,
Comme le feu, à force et véhémence :
Et celle-là n’est jamais consumée :
Car sa vigueur s’augmente en sa clémence.
Celle clarté mouvante sans ombrage
Celle clarté mouvante sans ombrage,
Qui m’éclaircit en mes ténébreux jours,
De sa lueur éblouit l’œil volage
À l’inconstant, pour ne voir mes séjours :
Car, me voyant, m’eût consommé toujours
Par les erreurs de son errante flèche.
Par quoi l’esprit, qui désir chaste cherche,
En lieu de mort a eu nouvelle vie,
Faillant aux yeux – dont le corps souffrant sèche –
De mes plaisirs la mémoire ravie.
Heureuse est la peine
Heureuse est la peine
De qui le plaisir
À sur foi certaine
Assis son désir.
L’on peut assez en servant requérir,
Sans toutefois par souffrir acquérir
Ce que l’on pourchasse
Par trop désirer,
Dont en male grâce
Se faut retirer.
Car un tel service
Ne prétend qu’au point,
Qui par commun vice
L’honneur pique, et point.
Et ce travail en fumée devient
Toutes les fois, que la raison survient,
Qui toujours domine
Tout cœur noble, et haut,
Et peu à peu mine
Le plaisir, qui faut.
Mais l’attente mienne
Est le désir sien
D’être toute sienne,
Comme il sera mien.
Car quand Amour à Vertu est uni,
Le cœur conçoit un désir infini,
Qui toujours désire
Tout bien haut et saint,
Qui de doux martyre
L’environne, et ceint.
Car il lui engendre
Une ardeur de voir,
Et toujours apprendre
Quelque haut savoir :
Le savoir est ministre de Vertu,
Par qui Amour vicieux est battu,
Et qui le corrige,
Quand dessus le cœur
Par trop il s’érige
Pour être vainqueur.
C’est pourquoi travaille
En moi cet espoir,
Qui désir me baille
Et voir, et savoir.
Étant ainsi mon espoir assuré,
je ne crains point qu’il soit démesuré :
Mais veux bien qu’il croisse
De plus en plus fort,
À fin qu’apparoisse
Mon cœur ferme, et fort.
Et que toujours voie,
Travaillant ainsi,
Tenir droit la voie
D’immortel souci.
Si donc il veut en si haut lieu monter
Qu’il puisse Amour en la Mort surmonter,
Sa caduque vie
Devra soulager
D’une chaste envie
Pour l’accourager.
Ainsi m’accompagne
Un si haut désir
Que pour lui n’épargne
Moi, ni mon plaisir.