Samia Yusuf Omar, la course ou la vie

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Samia Yusuf Omar (1991 – 2012), Somalienne, athlète

Chère Samia,

Nous sommes le 19 août 2008, dans le stade olympique de Pékin, le fameux nid d’oiseau. La chaleur est étouffante. La caméra balaye les visages déterminés des concurrentes de la 5ème série du 200 m. Au couloir numéro 2, ton corps frêle, vêtu d’un leggin noir et d’un T-shirt blanc trop grand pour toi, dénote avec les muscles saillants des autres athlètes. Ton front est ceint d’un bandeau Nike blanc, peut-être ton bien le plus précieux.

Quand retentit le pistolet du départ, les corps jaillissent des starting blocks. Dans le virage, tu es déjà largement distancée, n’apparaissant plus que tout en haut de l’image. Mais alors que les autres concurrentes filent vers l’arrivée, le stade se lève et se met à scander ton nom. Tu franchis la ligne plus de 9 secondes après ton idole, la Jamaïcaine Veronica Campbell, qui remportera quelque temps plus tard la médaille d’or. Mais peu importe, car tu as gagné depuis longtemps.

Tu es née le 25 mars 1991 à Mogadiscio, dans le Sud de la Somalie. Cité portuaire florissante depuis le Xème siècle, la ville n’est plus que l’ombre d’elle-même des suites de la guerre civile qui a éclaté à la fin des années 70. Un conflit qui a fait plus d’un demi-million de morts, pour la plupart de la famine et du manque de soins médicaux, et qui se poursuit encore aujourd’hui.

Quelques semaines avant ta naissance, le régime du président Mohamed Siad Barre s’est effondré, offrant le pays aux seigneurs de guerre. Tu grandis avec tes 5 frères et sœurs à quelques encablures de la mer, mais impossible pour toi de t’y baigner ou de jouer sur la plage. Tu y serais une cible bien trop facile pour les balles des miliciens.

Alors et depuis ton plus jeune âge, tu cours, avec l’obsession de la victoire chevillée au corps. Tu t’entraînes avec pour seule infrastructure le vieux stade en ruines de Mogadiscio, régulièrement menacée par les hommes en armes dans les rues de la ville.

Mais tu as le soutien plein et entier de tes parents. Ton père t’appelle « ma petite guerrière ». C’est lui qui t’a offert ce bandeau blanc qui ne te quittera plus jusqu’à la fin de ta vie. Comme cette photo de Mo Farah accrochée au-dessus de ton lit, un athlète né comme toi à Mogadiscio et qui a atteint le plus haut niveau après s’être exilé en Angleterre.

Cependant, lorsque les terroristes islamistes d’Al-Shabab commencent à étendre leur contrôle sur la ville, à partir de 2007, il n’est plus question de s’entraîner en journée. Qu’à cela ne tienne, tu iras courir la nuit, après le couvre-feu.

En janvier 2007, tu participes à une première course officielle dans le nord du pays, à Hargeisa, où tu réalises le doublé 100 m – 200 m, devenant la femme la plus rapide de Somalie. Mais un mois seulement après cet exploit, ton père est assassiné, victime d’une attaque au mortier sur le plus grand marché de Mogadiscio.

Rien ne saurait cependant entraver ta détermination. Recrutée par le comité olympique somalien, tu participes à deux premières compétitions internationales, en avril 2008 à Djibouti et en mai 2008 à Addis-Abeba en Ethiopie. Constatant à chaque fois que ton niveau est très loin de celui des meilleures athlètes du continent, sans parler de celles que tu affronteras quelques mois plus tard aux Jeux Olympiques de Pékin.

Mais quelle expérience merveilleuse, presque irréelle, que de participer à l’éblouissante cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, le 8 août 2008, en compagnie de 10 000 autres athlètes provenant de 204 pays. Vêtue d’un costume traditionnel, tu marches fièrement aux côtés du seul autre athlète de la délégation somalienne, qui porte le drapeau bleu pâle frappé en son centre d’une étoile blanche à cinq branches.

De retour en Somalie, tu es déterminée à redoubler d’effort pour combler l’écart qui te sépare du plus haut niveau mondial. Mais chez toi tout manque : un entraîneur, une nutrition adaptée, des équipements de musculation, une vraie piste d’entraînement. Tu as beau t’entraîner 6 à 8 heures par jour, tu vois bien que tes performances n’augmentent pas.

Alors en octobre 2010, tu prends la décision de quitter la Somalie pour Addis-Abeba en Ethiopie, aidée dans ton exil par une journaliste américaine dont tu as récemment fait la connaissance, Teresa Krug. Mais une fois arrivée là-bas, c’est la désillusion. Ton statut de sans papier t’interdit de rejoindre une équipe officielle et de bénéficier d’un entraînement de haut niveau. Et vu le chaos qui règne en Somalie, il semble impossible que ta situation évolue.

La mort dans l’âme à l’idée de quitter définitivement ton pays et ta famille, tu décides de tenter de gagner l’Europe. Tu connais très bien les dangers et les souffrances de ce voyage qu’un grand nombre de tes compatriotes ont entrepris avant toi. Un voyage qui peut durer de deux mois pour les plus chanceux·ses à plusieurs années. Mais c’est ton seul espoir de pouvoir participer aux Jeux Olympiques de 2012 à Londres.

Le 15 juillet 2011, c’est le grand départ. Tu as 20 ans à peine et pour atteindre l’île Italienne de Lampedusa, il te faudra traverser le Soudan, la Lybie et le désert du Sahara, puis la Méditerranée, gigantesque cimetière pour tant d’autres hommes, femmes et enfants partis comme toi en quête d’une vie meilleure.

Tout au long du trajet, les exilé·es sont régulièrement escroqué·es par les trafiquants, souvent de mèche avec la police, qui ne cessent de demander des sommes toujours plus importantes pour continuer le chemin. Au final, ce sont plusieurs milliers d’euros qu’il faudra débourser pour espérer parvenir un jour en Europe. Pour celles et ceux qui sont incapables de payer, c’est le viol et la torture. Quant à celles et ceux qui voudraient protester, elles et ils sont immédiatement abattu·es ou laissé·es à une mort certaine dans le désert.

Tu connais les privations d’eau et de nourriture, les trajets entassé·es à l’arrière d’un pick-up sous un soleil de plomb, ou dans un container chauffé à blanc, percé d’une simple fente qui laisse à peine entrer un mince filet d’air. Tu connais la détention dans les terribles prisons libyennes, avec pour seul nourriture quelques poignées de cacahuètes. Comme des singes auxquels vos geôliers ne cessent de vous comparer. Et puis les longs mois d’attente dans un appartement du quartier somalien de Tripoli, en compagnie d’une quarantaine d’autre femmes originaires de toute l’Afrique.

Ton voyage à toi aura finalement duré plus de 8 mois. Après une première tentative de traversée avortée au mois de janvier, tu embarques le 2 avril 2012 avec 70 autres personnes. Très vite après le départ, votre bateau tombe en panne et se met à dériver au large des côtes libyennes. Après de longues heures d’attente, apparaît un navire de la marine italienne, qui jette des cordes à la mer pour vous porter secours.

Mais dans la panique générale, alors que chacun et chacune cherche à attraper une corde pour sauver sa vie, tu es poussée à l’eau. Tu luttes de toutes tes forces pour te maintenir à la surface, mais tu finis par céder, et ton corps disparaît dans les flots déchaînés de la Méditerranée. Tu avais 21 ans.

Quelques mois plus tard, aux Jeux Olympiques de Londres, ton idole Mo Farah, dont la photo ne t’avait jamais quitté, réalise le doublé 5000 mètres / 10 000 mètres aux Jeux Olympiques de Londres. Accomplissant ainsi le rêve de toute une vie, un rêve dont notre égoïsme et notre indifférence t’auront privée.

Depuis ta mort, chère Samia, les choses n’ont fait qu’empirer sur les routes de l’exil. Dans une interview du printemps 2026, le président de la Croix-Rouge italienne évoquait entre 100 000 et 200 000 morts en Méditerranée au cours des 10 dernières années. Alors qu’un quart de celles et ceux qui partent sur les routes de l’exil sont des enfants.

Dans plusieurs pays d’Afrique du Nord, en particulier en Libye, les camps de torture se sont multipliés. Les exactions y sont si généralisées que le viol et la torture sont devenues la norme pour les exilé·es, utilisé·es pour rançonner leurs proches, sous peine de nouveaux sévices. Cette industrie de la torture est si florissante que tenir un centre de détention est aussi profitable que de contrôler un puits de pétrole.

Au vu des horreurs vécues par ces hommes, ces femmes et ces enfants, n’importe quel être humain normalement câblé devrait leur accorder asile et protection. Mais tout à ses obsessions racistes, l’Europe préfère criminaliser les associations qui leur portent secours en mer, et pactiser avec les trafiquants d’êtres humains pour qu’ils interceptent les exilé·es. En juin 2026, elle a même voté pour renvoyer dans l’enfer libyen celles et ceux qui ont réussi à y échapper.

Il me semble parfois, chère Samia, que notre commune humanité a elle aussi sombré au fond des eaux de la Méditerranée.

Je ne te connaissais pas, Samia Yusuf Omar. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas

 

Guillaume Dufresne

 

Ressources utilisées pour ce portrait:
– Ne me dis pas que tu as peur, de Giuseppe Catozzella
The story of Samia Omar, the Olympic runner who drowned in the Med | Somalia | The Guardian pour voir la vidéo de la course de Samia aux Jeux Olympiques de Pékin
Somali inspiration battles against the odds | Sport | Al Jazeera
Samia Omar, the displaced but determined Olympic athlete who drowned trying to cross the Med | The Independent | The Independent

 

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