Angela Rostas, pas de minute de silence pour toi

Version audio du portrait

 

© Eric Roset

Angela Rostas, 1983 – 2024, victime de l’antitsiganisme

Chère Angela,

Ton visage et ton nom auraient pu me rester à jamais inconnus. Car c’est dans l’indifférence générale que tu es morte le 22 février 2024, enceinte de 7 mois, victime d’un assassinat à caractère raciste.

Mais le 14 février 2026, le militant néo nazi Quentin Deranque est mort lors d’une rixe avec des militants antifascistes à Lyon, et l’Assemblée Nationale lui a offert une honteuse minute de silence. Ont alors fleuri sur les réseaux les portraits de ces personnes tuées par des militants d’extrême droite et qui elles n’avaient pas eu le droit à cet honneur.

Parmi ces visages essentiellement masculins, il y avait le tien, chère Angela. Illuminé par ce sourire qui aurait réchauffé un cœur glacé par un millier d’années de solitude. Alors maintenant que je connais ton visage et ton nom, permets moi d’essayer de raconter ton histoire.

Tu es née en 1983 en Transylvanie, dans le centre de la Roumanie. On connaît cette région comme la patrie du comte Dracula, beaucoup moins pour les émeutes anti Roms qui ont ensanglanté le village de Hădăreni le 20 septembre 1993. Un village où tu vivras d’ailleurs plus tard en compagnie de ton mari. Suite à une rixe entre un groupe de Roms et un jeune Roumain ayant entraîné la mort de ce dernier, un groupe de villageois accompagné du commandant de la police locale incendie la maison dans laquelle les Roms se sont retranchés. L’un d’entre eux réussira à s’échapper, mais un autre mourra brûlé vif dans la maison, et les deux derniers seront lynchés par la foule en essayant de prendre la fuite. Dans la foulée, de nombreuses maisons appartenant à des familles roms sont incendiées, sans que la police ne fasse rien pour s’opposer aux attaques. Dans une prise de position officielle, le gouvernement roumain affirmera comprendre la colère des villageois.

Le terme de « Rom » désigne au sens large les lointains descendants d’une population ayant quitté l’Inde du Nord il y a plus de mille ans. Brisons tout de suite le cou à une idée reçue. Les Roms ne sont pas toutes et tous nomades par choix de vie. Pour la majorité d’entre eux, ce sont les persécutions et les discriminations dont ils ont été et sont encore victimes qui les poussent sur les routes de l’exil. C’était aussi ton cas, comme les 15 à 20 000 de tes compatriotes roms venus chercher ici ce qu’on leur refuse là-bas.

Je ne connais que peu de choses de ton chemin d’exil, chère Angela. Je sais juste que tu es arrivée en France en 2008 ou 2009, en compagnie de ton mari Tarzan, avec l’espoir de pouvoir y offrir une vie meilleure à vos enfants. En Roumanie, ils et elles n’auraient même pas eu la possibilité d’aller à l’école. Vous vous installez dans le village de Chênex en Haute-Savoie, près de la frontière suisse. Déjà mère d’une petite Soledad, tu auras deux autres filles : Rada en 2010 et Denisa en 2011.

Tu es finalement très peu connue à Chênex, où ta famille et toi vivez dans une caravane, à l’écart des autres habitants du village. Tout le contraire de Vieusseux, ce quartier populaire de Genève où tu gagnes ta vie en rendant de menus services aux habitantes et aux habitants. Là-bas, tout le monde ou presque connaît le sourire, la joie de vivre et le grand cœur d’Angela. Un jour, une de tes amies, prénommée Helena, te fait part de ses difficultés financières. Immédiatement, tu proposes de lui offrir le billet de 10 francs que tu as en poche. Voilà la vraie générosité, celle de ceux qui n’ont rien et qui pourtant sont prêts à y renoncer pour aider leurs prochains. A côté, les aumônes distribuées par nos milliardaires pour s’acheter une conscience ne valent vraiment pas grand chose.

Mais de l’autre côté de la frontière, en France, la haine prospère à bas bruit. On accuse les gens du voyage d’être responsables des vols et cambriolages commis dans la région. Pourtant, il n’y en a pas plus qu’ailleurs, et rien ne permet de les relier à cette communauté que l’on accuse sans preuve. Mais l’argument est bien connu : « eux » bénéficieraient du laxisme des autorités, alors que « nous », sous-entendu les bons français, serions mis à l’amende à tout bout de champ pour un rien. A deux reprises, entre 2016 et 2020, votre caravane est incendiée en votre absence. Vous déposez plainte à la gendarmerie, mais le ou les coupables ne seront jamais retrouvés.

En 2023, un couple de Chênex vous offre un mobile home, qui est déplacé avec l’autorisation de la mairie dans un champ, à l’écart des habitations. Peu après votre installation, tu apprends que tu es enceinte de ton quatrième enfant. Ce sera un garçon, une immense fierté pour ton mari et pour toi, qui partage ton bonheur avec tes ami·es de Vieusseux. Tu vas avoir un fils, il s’appellera Ferdinand.

Voilà venu le moment où entre en scène ton assassin. C’est un jeune artisan de 26 ans qui vit dans un village à proximité de Chênex. Passionné de chasse, il passe une grande partie de son temps libre à arpenter les bois de la région, armé de son fusil. Un jour, il a une discussion houleuse avec ton mari, à qui il reproche de se servir en eau dans le domaine public. Puis en 2023, il est victime d’un vol dans sa camionnette de chantier. C’est un coup dur pour sa jeune entreprise, qui ne sera qu’insuffisamment dédommagée par l’assurance. Pour lui c’est sûr, ce sont les Roms qui ont fait le coup.

Le 20 février 2024, accompagné d’un ami, il se rend sur une aire d’accueil des gens du voyage. Les deux hommes épaulent leur fusil de chasse et tirent sur les caravanes. Par miracle, les balles qui traversent les murs ne font pas de blessé, la jeune fille qui occupait l’une d’entre elles ayant eu la chance d’être allongée au moment des tirs. Mais les familles qui vivent sur l’aire d’accueil, terrifiées, s’en vont dès le lendemain.

Deux jours plus tard, le jeudi 22 février 2024, les deux amis partent pour une nouvelle expédition, dirigée cette fois contre le mobil home de ta famille. La nuit est presque tombée, il fait sombre. Ton assassin met l’habitation en joue, et tire une première balle sur une bonbonne de gaz posée près de la porte. Si elle avait été pleine, tout le mobil home aurait explosé. Lorsque retentit la deuxième détonation, tu ouvres la porte pour voir ce qu’il se passe. Le troisième coup de feu te sera fatal. Touchée à l’abdomen, tu meurs peu après, dans les bras de ton mari et de tes deux plus jeunes filles. Tu avais quarante ans.

Si à Chênex les habitant·es parlent surtout de ton meurtrier, « un jeune homme si bien, on ne comprend pas », à Vieusseux l’émotion est immense lorsqu’on apprend ton assassinat. Tes ami·es multiplient les petits hommages, déposant des fleurs, des cigarettes ou des tasses de café, symboles de ces moments de joie simple partagés avec toi. Et parmi ces poussières de souvenirs, trône ta photo et ton immense sourire.

Après ta mort, ton corps est rapatrié en Roumanie pour y être enterré. Mais ton assassin ne t’a pas seulement ôté la vie. En détruisant le fragile équilibre de votre famille, il a aussi brisé la vie de tes trois filles, pour qui tu t’étais battue sans relâche, avec un amour et une détermination immenses. Soutenues par les amitiés que tu avais su tisser au-delà de la communauté rom, elles cherchent aujourd’hui à se reconstruire et à vivre avec la douleur d’avoir perdu leur maman adorée.

Qui est responsable de ta mort, chère Angela ? Celui qui a appuyé sur la gâchette du fusil, ou bien ceux qui, à force de déverser leurs discours de haine, ont armé son bras ? Car en matière de racisme, tu le sais mieux que moi, les mots peuvent tuer tout autant que les balles.

Parmi tous les racismes qui gangrènent encore la société française, l’antitsiganisme est incontestablement celui qui reste le plus prégnant. Le peuple rom a pourtant connu comme d’autres l’horreur absolu du génocide. Plusieurs centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants furent exterminé·es par les nazis et leurs collaborateurs, dans ce que l’Histoire a retenu sous le nom de Samudaripen, « le meurtre de tous ». Mais ces souffrances abominables n’ont pas suffi à faire disparaître les stéréotypes et la haine qui souvent les accompagnent. 50% des personnes interrogées par la Commission Nationale Consultative des droits de l’homme affirment ainsi que les Roms « exploitent très souvent les enfants », quand 45% sont persuadées qu’ils « vivent essentiellement de vols et de trafics ».

Mais comment s’en étonner quand les stéréotypes racistes les plus répugnants sont repris par Nicolas Sarkozy dans son discours de Grenoble en 2010, ou par Manuel Valls, symbole s’il en est du reniement et de la trahison, qui déclarait en 2013 que les Roms « ont des modes de vie extrêmement différent des nôtres » et « ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie » ? Ou quand un maire du Val d’Oise participe lui-même à des violences et des intimidations dirigées, entre autres, contre une quinzaine d’enfants. Et que le tribunal le relaxe, lui et ses complices.

C’est en refusant aux familles roms des droits aussi essentiels que l’accès à l’eau potable, à l’électricité, au retrait des poubelles, à la scolarisation des enfants et à la sécurité, que nous créons nous-mêmes les conditions de leur rejet. Et c’est bien la fabrication de ce « problème rom » qui a donné à ton assassin un sentiment de légitimité suffisant pour « se faire justice » lui-même.

Si Sojourner Truth vivait encore, elle nous poserait certainement ces questions : les hommes roms ne sont-ils pas des hommes ? Les femmes roms ne sont-elles pas des femmes ? Les enfants roms ne sont-ils pas des enfants ?

Me voilà arrivé à la fin de mon récit, chère Angela. Mais avant de te dire au revoir, avec toutes celles et ceux qui liront ces lignes, je voudrais t’offrir cette minute de silence à laquelle tu n’as pas eu droit.

( … )

Je ne te connaissais pas, Angela Rostas. Maintenant si, et je ne l’oublierai pas !

 

Portrait rédigé par Guillaume Dufresne

 

Ressources utilisées pour ce portrait:
Angela Rostas, tuée parce que Rom, podcast du Parisien
– Merci à Coline de Senarclens, à Eric Roset et à Saimir Mile de la Voix des Rroms pour leur relecture

 

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