Version audio du portrait

Féminicide. Nom masculin. Meurtre d’une femme ou d’une fille en raison de son sexe.
Derrière ce concept forgé par la sociologue Diana E. H. Russell à l’occasion de la session du Tribunal International contre les Femmes à Bruxelles en mars 1976, se cache une réalité qui devrait nous glacer le sang et nous faire hurler de rage. Une femme meurt assassinée toutes les 11 minutes, pour la seule et unique raison qu’elle est une femme. Et ce chiffre serait plus terrible encore si l’on y ajoutait toutes celles qui survivent à des tentatives de meurtre, ou qui sont forcées au suicide par la violence de leur conjoint.
Rien d’individuel là-dedans, le féminicide est un système. L’extrémité d’un continuum de violences mis en évidence par Christelle Taraud dans son ouvrage majuscule « Féminicides, une histoire mondiale ». Un mécanisme de terreur exercé sur toutes les femmes, comme si l’on voulait leur dire : « toi aussi tu peux mourir, si un homme le veut ». Car tant que la mécanique du féminicide ne sera pas exposée et combattue de toutes nos forces, aucune femme ne sera complètement à l’abri.
Le féminicide ne connaît ni âge, ni pays, ni race, ni religion, ni classe sociale. Ces meurtres de femmes n’ont en commun que d’être commis par des hommes. Des hommes normaux, de bons pères de famille, des hommes comme nous.
Mais des hommes qui considèrent que le corps d’une femme, et souvent la leur, leur appartient. Jusqu’à s’arroger le droit de la tuer.
Derrière la froideur des chiffres, il y a des visages, des histoires, des familles détruites. Et derrière notre fascination pour le mal et ses auxiliaires, il y a des victimes qui disparaissent une deuxième fois, invisibilisées jusque dans la tombe.
Alors parmi ces millions de femmes victimes de la violence masculine, je veux ici m’adresser à quatre d’entre elles.
D’abord il y a eu toi, Susana. Tu es née et morte à Ciudad Juarez, au Mexique. Une ville qui, selon la formule du journaliste Victor Quintana, a rendu le féminicide visible au monde. Depuis le début des années 90, plusieurs milliers de femmes y ont été sauvagement assassinées, le plus souvent violées et torturées. La plupart d’entre elles étaient âgées de 13 à 25 ans, et travaillaient dans des maquiladoras, ces usines à bas coûts installées par les grandes entreprises à la frontière nord du Mexique.
Devant la multiplication des meurtres, l’indifférence des autorités et l’impunité pour les assassins, les manifestations de femmes se sont multipliées pour réclamer justice. Il leur fallait un courage immense pour se dresser contre des autorités locales souvent de mèche avec le crime organisé.
L’on te voyait souvent lors de ces manifestations, chère Susana, venue déclamer certains de tes poèmes, toi qui écrivais depuis l’âge de 11 ans. Tu ponctuais souvent tes récitations par ces quelques mots, devenus depuis l’un des cris de ralliement de la cause féministe : « Ni una más », pas une de plus. Un slogan dont l’Histoire t’a depuis attribué la maternité.
Pourtant, ton nom aussi est venu grossir le macabre décompte des féminicides de Ciudad Juarez. Partie pour rendre visite à des amies dans la nuit du 5 au 6 janvier 2011, tu n’arriveras jamais à destination. Ton corps est retrouvé dans la matinée, la tête couverte de ruban adhésif qui a servi à t’étouffer, et la main gauche tranchée. Celle qui écrivait tes poèmes. En 2013, tes deux assassins ont été condamnés à 15 ans de réclusion, une exception dans une ville où l’écrasante majorité des meurtres ne font même pas l’objet d’une enquête.
Et puis il y a eu toi, Israa. Tu vivais dans la ville de Beit Sahour, en Cisjordanie occupée. Maquilleuse professionnelle et étudiante en anglais, tu symbolises pour moi le courage de ces femmes palestiniennes refusant de plier sous le double joug de l’occupation israélienne et d’une société patriarcale voulant réduire leurs rêves à la portion congrue.
En août 2019, tu postes sur les réseaux sociaux un selfie en compagnie de ton fiancé. Un geste d’amour tout simple, mais une liberté insupportable pour tes deux frères, et le mari de ta sœur. Sur une vidéo tournée à l’hôpital de Bethleem où ils t’avaient emmenée après de premières violences, on entend tes cris pour implorer de l’aide. Les médecins te renverront pourtant chez toi, où tu mourras assassinée le 22 août, battue à mort, la colonne vertébrale brisée.
La violence de tes bourreaux n’ayant d’égal que leur lâcheté, ils prétendront que tu étais possédée par un démon, et que tu t’es jetée du balcon.
Honte à ces hommes qui, chez toi comme chez moi, se réfugient derrière des mots absurdes pour ne pas appeler un féminicide un féminicide : « crime d’honneur », « crime passionnel », « drame familial » … Où est l’honneur dans l’assassinat d’une jeune femme de 21 ans ? Où est la passion dans le crime de propriétaire, froid et calculateur, qu’est le féminicide ? Où est le drame dans la mécanique féminicidaire mille fois démontrée ?
Quant à ceux qui voudraient se contenter d’accuser une religion en particulier, je rappellerai que notre précieux code civil avait, en 1804, légalisé le féminicide. Et qu’il faudra attendre 1975 pour qu’en France le caractère « passionnel » d’un crime ne puisse plus permettre de bénéficier de circonstances atténuantes.
Non décidément, le patriarcat n’a besoin d’aucune religion, quel que soit le nom du Dieu qu’elle adore, pour écraser les femmes afin de les ramener à la place qu’il leur a assignée.
Ta mort, chère Israa, a donné lieu à d’immenses manifestations pour demander justice, et une loi de protection des femmes à la hauteur des violences qu’elle subissent. Car en Palestine comme partout ailleurs, c’est dans la lâcheté et la complicité de l’Etat que niche l’impunité pour les auteurs de féminicides, et plus généralement de violences faites aux femmes.
Mais le temps joue souvent en faveur des bourreaux. Un an et demi après ta mort, tes trois assassins présumés seront libérés sous caution dans l’attente de leur jugement, après avoir versé une somme de 13 000 dollars. Voilà donc combien valait ta vie…
Et puis il y a eu toi, Myriam.
Tu habitais à quelques centaines de mètres de chez moi, dans le quartier République de Suresnes, à deux pas du parc du château, où j’aime tant venir me promener et jouer avec mes enfants. Ton fils est né quelques mois à peine après ma fille aînée, au début de l’année 2019, sans doute dans le même hôpital. Te souviens-tu de cet été 2019, notre premier été de parent ? Nous avions dû affronter des températures record, le mercure atteignant les 42°C. Peut-être nous sommes nous croisés, le panier de la poussette chargé de provisions, ou alors que nous cherchions un peu de fraîcheur pour nous et nos enfants à l’ombre des arbres du parc ?
Mais je n’ai jamais rien su de toi, chère Myriam.
Ni de ta vie, pleine de défis et de succès : excellente élève, multi diplômée de prestigieuses écoles, deux fois vice-championne de France d’équitation.
Ni de ta mort, le 9 juin 2020, tuée par ton conjoint d’un coup de carabine à la poitrine, dans l’appartement familial. C’était la fin du premier confinement, qui fut un puissant catalyseur pour les violences conjugales. La ville était heureuse de retrouver sa liberté, et personne n’a parlé de toi, et de ton supplice.
Je devrai attendre l’été 2024 et la lecture du livre de Sarah Barukh, « 125 et des milliers », pour découvrir ton histoire. Il m’aura donc fallu 4 ans pour apprendre qu’une femme était morte d’avoir voulu être libre, à quelques pas de chez moi. Au-delà de tes parents brisés de chagrin, et de ton petit garçon qui ne connaîtra de toi que des photographies et les récits de celles et ceux qui t’ont aimé, le fait que l’on puisse ainsi mourir dans une indifférence presque générale me rend infiniment triste.
Enfin il y a eu toi, Rebecca. Née le 22 février 1991 à la frontière entre le Kenya et l’Ouganda, tu étais mère de deux petites filles. Tu t’étais engagée en 2008 dans l’armée ougandaise où tu avais obtenu le grade de sergente. Mais ta grande passion, chère Rebecca, c’était la course à pied. Championne du monde de course en montagne en 2022, tu avais aussi participé au marathon des Jeux Olympiques de Paris en 2024, où tu t’étais classée 44ème. Ce sera ta toute dernière course.
Le 1er septembre 2024, dans la ville kenyane d’Eldoret où tu habites, tu es aspergée d’essence et immolée par ton ancien compagnon, alors que tu rentres de l’Eglise, sous les yeux de tes deux filles. Il te disputait la propriété sur laquelle tu vivais avec elles, et avec ta sœur.
Brûlée à 80%, tu décèdes 4 jours plus tard à l’hôpital, le 5 septembre 2024, à l’âge de 33 ans. Ton corps est enterré le 14 septembre au milieu des arbres, dans ces collines où tu aimais tant courir, depuis ton plus jeune âge.
Je suis allongé dans l’herbe, profitant de la douce chaleur d’une nuit d’été. J’entends le souffle de mes deux enfants, leurs petits corps blottis contre le mien. Nous plongeons notre regard dans l’infinie beauté du firmament.
« Papa, qu’est-ce qu’il y a derrière les étoiles ? », me demandent-il et elle.
Je leur réponds alors que derrière chacune de ces millions d’étoile se cache le visage souriant d’une de ces femmes que nous n’avons pas su protéger. Elles ont depuis longtemps cessé d’en vouloir à qui que ce soit, elles avaient bien trop d’amour en elles pour cela.
Mais je leur dis aussi qu’elles nous demandent de leur faire cette double promesse. Celle de ne jamais les oublier. Et celle de lutter de toutes nos forces, ici et maintenant, pour que plus aucune femme sur cette planète n’ait à les rejoindre.
Ni una más !
Je ne vous connaissais pas, Susana Chavez, Israa Gharib, Myriam Largeteau, Rebecca Cheptegei. Maintenant si, et je ne vous oublierai pas
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
– 125 et des milliers, de Sarah Barukh
– Féminicides: une histoire mondiale, de Christelle Taraud
– Au Mexique, la poétesse martyre de la cause des femmes : « Susana Chávez aurait eu 50 ans aujourd’hui »
– Le meurtre d’Israa Gharib n’a rien à voir avec l’honneur
– A Jinni Killed Israa Gharib! – Daraj
– L’Ouganda enterre Rebecca Cheptegei, marathonienne aux JO de Paris et victime d’un féminicide
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