Trigger warning: si les sujets du viol et des violences sexuelles peuvent être activants pour vous, prenez d’abord soin de vous et sentez-vous libre d’arrêter ici votre lecture
Version audio du portrait

Phulan Devi, 1963-2001, indienne, reine des bandits et femme politique
Chère Phulan,
Je ne sais pas si naître homme est un privilège, mais il est clair que dans certains endroits du monde, naître femme s’apparente à une terrible malédiction. Dans la formidable bande dessinée de Pénélope Bagieux, “Culottées”, ton histoire est la seule que je n’ai pas osé raconter à ma fille.
Tu es née le 10 août 1963 dans un petit village de l’Uttar Pradesh, en Inde. Ta famille appartient à une basse caste de pêcheurs, les mallah. Tu grandis dans une pauvreté extrême, mal nourrie et sans aller à l’école. Mais dès ton plus jeune âge, tu te dresses contre les injustices et les maltraitances quotidiennes dont sont victimes tes parents, qui sont même exploités par ton oncle paternel. C’est pour se débarrasser de toi que cet oncle, avec son fils Mayadin (ton cousin donc, c’est beau la famille) décident de te trouver un mari.
Tu n’as pas encore 11 ans, et tu es vendue à un homme qui a trois fois ton âge, pour le prix d’un bœuf et d’une bicyclette. La coutume aurait voulu que tu restes chez tes parents jusqu’à l’âge de 16 ans, mais Monsieur est pressé d’avoir une esclave domestique et sexuelle. Enfermée dans une étable, tu es quotidiennement battue et violée par ton tortionnaire de mari.
Il finit par t’abandonner le jour où tu tombes gravement malade, et te voilà de retour chez tes parents. Mais avec la rupture de ton mariage, tu es devenue une paria, une prostituée pour qui la seule issue digne est le suicide, en se jetant dans les eaux de la rivière Yamuna. Chez toi comme chez moi, ce sont bien trop souvent les violé·es, et non les violeurs, qui doivent porter les stigmates de la honte.
Non seulement tu ne l’acceptes pas, mais devenue adolescente, tu cherches à organiser la résistance des femmes contre l’exploitation par les Thakurs, la classe dominante. Qu’une fille de basse caste refuse de se soumettre, voilà qui est intolérable. Ton cousin Mayadin soudoie les policiers pour qu’ils t’arrêtent. Eux aussi te violeront, pendant plusieurs jours, avant de te jeter à la rue.
Mais rien ni personne ne parvient à te briser. Alors aux grands mots les grands remèdes, Mayadin commandite ton kidnapping par des dacoïts, de terribles brigands vivant dans la jungle.
Tout aurait pu s’arrêter là, chère Phulan, et c’est pourtant en rencontrant les dacoits que ta vie va prendre un tournant. Le chef de la bande s’appelle Vikram, c’est un mallah comme toi, et il est le tout premier homme à te traiter avec respect et considération. Il a 22 ans et toi, 16. Vous vous mariez et tu prends avec lui la tête du groupe.
Tu apprends le métier de dacoït aux côtés de Vikram. Très vite, tu te rends compte que ces bandits de grand chemin sont aussi parfois des Robins des bois, qui volent aux riches pour donner aux pauvres. Mais quand on est un riche thakur, particulièrement si on s’adonne aux viols des femmes de basse caste, il ne fait pas bon tomber entre vos mains. C’est aussi le début de ta vengeance, quand toi et ta bande allez rendre une petite visite de politesse à ton premier mari !
Un gang de bandits mallahs, qui plus est avec une femme à leur tête, ce n’est pas du goût de tout le monde. Sri Ram, un Thakur qui a rejoint votre bande, abat Vikram dans son sommeil. Il te laisse la vie sauve, mais tu aurais peut-être préféré mourir aussi. Pendant 23 jours, tu es retenue captive à Behmaï, un hameau thakur, et transportée de village en village pour être violée collectivement. Tu parviens miraculeusement à t’enfuir, avec l’aide d’un brahmane à qui ce geste d’humanité vaudra d’être brûlé vif.
Tu as tout juste 17 ans et la vengeance est désormais ta seule et unique obsession. À la tête d’une nouvelle bande de dacoits, tu traques les assassins de Vikram, en profitant au passage pour châtier certains des nombreux violeurs de la région. Tu deviens une icône pour les femmes pauvres, qui te voient comme la réincarnation de Durga, déesse de la guerre et mère de l’univers.
Le 14 février 1981, c’est jour de mariage à Behmaï. Tu y apprends la présence de Sri Ram et y débarques avec ta bande. Devant le refus des villageois de te livrer ton tortionnaire, tu fais abattre les 22 hommes thakurs présents ce jour-là. Ce “massacre de la Saint-Valentin » est la plus grande tuerie de l’histoire du banditisme indien.
Te voilà devenue ennemie publique numéro une et le gouvernement sort les grands moyens pour arrêter celle que l’on appelle désormais la reine des bandits. Mais tu ne cesses de lui glisser entre les doigts, notamment grâce à l’aide des femmes et des enfants des villages, qui te servent d’informateur·ices.
C’est toi qui finis par te rendre, après deux ans de cavale et dans des conditions âprement discutées, le 12 février 1983. Une reddition très théâtrale puisqu’elle a lieu devant une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes.
Tu avais négocié 8 ans de prison, tu y passeras 11 ans, sans jamais être jugée, alors que tes camarades dacoïts sortiront tous après 5 ou 6 ans. Les violences se poursuivront en prison, allant jusqu’à une hystérectomie forcée. Libérée sous pression populaire à l’âge de 33 ans, en 1994, tu poursuis ton combat pour la défense des femmes et des basses castes, mais avec d’autres armes. Entrée en politique, tu es élue au parlement en 1996.
Malheureusement, la violence et la vengeance, chère Phulan, vont te rattraper. Le 25 juillet 2001, quelques jours avant tes 38 ans, tu es abattue en pleine rue, à quelques mètres de chez toi, par un Thakur qui revendiquera fièrement son geste en souvenir du massacre de Behmai. Il sera condamné à la prison à perpétuité, mais les commanditaires de ton assassinat eux, ne seront jamais inquiétés.
Que retenir de ton histoire, chère Phulan ? Une version indienne de Beatrix Kiddo, l’héroïne de Kill Bill, ne reculant devant aucune atrocité pour assouvir sa soif de vengeance ? Ou l’incroyable exemple de résilience d’une femme, qui malgré tant de barbaries et d’humiliations subies, n’aura jamais baissé la tête ?
Une chose est sûre, je ne voudrais pas que les horreurs que tu as vécues servent à faire croire, par comparaison, que chez moi le combat pour le respect des femmes et des enfants a été mené à bien. Je n’oublie pas qu’en France, plus de 60 ans après ta naissance, un enfant sur dix est victime d’inceste. Je n’oublie pas qu’en France, moins d’un viol sur cent aboutit à une condamnation. Je n’oublie pas qu’en France, plus de 200 000 femmes sont chaque année victimes de violences physiques ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint. Je pourrais continuer longtemps la litanie de nos hontes, mais je ne veux pas t’embêter, chère Phulan, tu l’as connue bien assez, la violence des hommes.
Je ne te connaissais pas, Phulan Devi. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
– Culottées, de Pénélope Bagieu
– En Inde, moi Phoolan Devi, un podcast de France Culture
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