Version audio du portrait

Wu Zetian, 624 – 705, chinoise, impératrice
Chère Wu,
On dit qu’il est plus facile de dresser la liste des choses que la Chine n’a pas inventé que l’inverse. Force est de constater que l’énumération des découvertes de l’Empire du Milieu semble sans fin : la poudre à canon, le papier, l’imprimerie, la boussole, le cerf-volant, les allumettes, le parachute, la porcelaine, le gouvernail, le système décimal, l’arbalète, le lance-flammes, les feux d’artifice, ou encore, que mes collègues et ami·es italien·nes me pardonnent cet affront, les pâtes. Mais il est un domaine où la Chine n’a pas fait mieux que l’Occident, c’est le partage du pouvoir entre les femmes et les hommes. Sur près de 5000 ans d’histoire et plus de 2000 ans d’empire unifié, seules 15 petites années, de 690 à 705, se sont écoulées sous le pouvoir d’une impératrice régnante. Et cette impératrice, on l’aura compris chère Wu, c’est toi !
Tu es née Wu Zhao, le 17 février 624 à Lizhou, une ville située dans la région de l’actuel Sichuan, au Sud-Ouest de la Chine. Nous sommes sous le règne de Taizong, deuxième empereur de la dynastie Tang fondée en 618, et qui correspond peu ou prou à l’âge d’or de la civilisation chinoise. Tu es la fille d’un modeste commandant de garnison, mais ton intelligence et ta beauté ne laissent personne indifférent.
A l’âge de 14 ans, tu entres dans le harem de l’empereur Taizong, en tant que concubine de cinquième rang. Il y a là plusieurs centaines de femmes qui toutes espèrent porter un jour le fils du souverain. Mais aussi vigoureux soit-il, on comprend que la probabilité est faible. Tu y passeras 10 années, sans grande aventure à raconter et jusqu’au décès de Taizong, le 10 juillet 649.
Toutes les concubines sont alors condamnées à se raser la tête pour mener une vie de recluse dans un monastère dédié au souvenir de l’empereur. Coup de bol, vient à passer un jour de l’année 652 le nouvel empereur Gaozong, venu rendre hommage à son cher papa. Lorsque le jeune homme te croise au détour d’un couloir, c’est le coup de foudre. Malheureusement, il existe à la cour des Tang un interdit d’inceste très strict pour l’empereur de convoler avec les femmes de son père. Mais cette fois, le destin va te donner un petit coup de pouce.
Il se trouve que l’impératrice Wang, stérile, est atrocement jalouse de la seconde épouse de Gaozong, la belle Xiao, qui a déjà donné un fils à l’empereur. Wang décide donc de contourner l’interdit et de te faire revenir dans le harem impérial pour ravir le cœur de Gaozong. Grand mal lui en prendra, comme nous allons le voir.
Tu ne tardes pas à devenir la favorite de l’empereur, mais cela est loin de satisfaire tes ambitions. En 655, tu accouches d’un enfant impérial mais catastrophe, c’est une fille. Qu’à cela ne tienne, juste après le passage de l’impératrice Wang venue pour te féliciter, tu étrangles l’enfant et fais accuser ta rivale par tes suivantes, toutes acquises à ta cause. Furieux, l’empereur destitue l’impératrice Wang ainsi que la pauvre Xiao, qui n’avait pourtant rien demandé à personne.
Mais c’est loin de te suffire, et tu fais accuser les deux femmes de sorcellerie, obtenant de Gaozong le droit de diriger personnellement leur châtiment. Et tu ne vas pas y aller de main morte, leur faisant trancher les pieds et les mains au-dessus d’une cuve remplie de vin. Tu les maintiendras en vie pendant trois jours, afin de te repaitre de leur lente et terrible agonie. Tu en profites aussi pour faire un petit coup de propre à la cour impériale, en remplaçant les ministres de Taizong et en éliminant de nombreux opposants.
Sans aller jusqu’à ressentir du remords, te voilà telle la Lady Macbeth de Shakespeare visitée par les fantômes de tes victimes, pratiquant toutes sortes de rituels magiques pour essayer de les chasser. Mais le titre d’impératrice consort vaut bien quelques cauchemars.
C’est à ce moment que tu décides de te faire appeler Wu Zetian, ce qui veut dire “selon la volonté du ciel”. Très vite, tu profites de la faiblesse et de la santé fragile de ton mari pour exercer la réalité du pouvoir politique. Dissimulée derrière un rideau placé derrière le trône, tu ne manques pas une miette des auditions impériales, et c’est toi qui prends toutes les décisions importantes.
Tu auras quatre fils avec Gaozong. Les deux aînés Li Hong et Li Xian, sont successivement désignés princes héritiers, mais ils sont bien trop indociles à ton goût. Tu fais alors empoisonner le premier, et bannir puis assassiner le deuxième.
Le 27 décembre 683, Gaozong meurt. Certains murmurent que tu as contribué à accélérer la fin de ce mari à la santé si fragile. C’est en tout cas ton troisième fils Zhongzong qui accède au trône, mais tu le fais vite remplacer par son jeune frère, Ruizong, beaucoup plus malléable. Maintenant que tu as accédé au pouvoir, il est hors de question que tu l’abandonnes. A la cour impériale, ces manigances ne sont bien sûr pas du goût de tout le monde. Une révolte éclate en 684 mais elle est réprimée dans le sang. Tu fais exécuter plusieurs centaines de notables et d’officiers rebelles.
Tu instaures ensuite un régime de terreur basé sur un réseau d’espions extrêmement efficace et sur la délation. Tu fais installer dans le palais et sur les places publiques des urnes de bronze où tout un chacun peut venir déposer des messages de dénonciation. Les opposants présumés sont ensuite soumis à des inquisiteurs chargés de leur extorquer des aveux, grâce à la torture si besoin. Là encore les assassinats se comptent par centaines, voire par milliers. Quelques années plus tard, une fois assise ton autorité, tu te débarrasses à leur tour de ces inquisiteurs devenus inutiles et bien encombrants.
Grande amatrice des plaisirs charnels, et n’étant plus à un scandale près, tu te constitues aussi un harem de jeunes éphèbes. Ma foi, tu ne fais en cela qu’appliquer une stricte égalité des sexes avec tes homologues masculins, convaincus que ce commerce avec des corps juvéniles leur permettrait d’accéder à une forme de jeunesse éternelle.
Le peuple lui se moque bien de ces histoires de palais. Tu supprimes le service militaire, tu baisses les impôts, et le pays connaît sous ton autorité une période de calme et de prospérité d’une durée inégalée. En grande partie grâce à l’efficacité de nouveaux fonctionnaires et ministres que tu recrutes au mérite, en rupture avec le népotisme qui faisait loi au sein de l’ancienne aristocratie. Voilà qui suffit au bonheur de la population, et à te rendre extrêmement populaire.
En 690, tu as 66 ans et plus aucune envie de t’embarrasser de faux semblants. Alors, tu destitues ton fils Ruizong et te fais proclamer empereur (et non impératrice), fondant ainsi ta propre dynastie, celle des Zhou. Afin de légitimer ta prise de pouvoir, tu vas t’appuyer sur la religion bouddhiste, en rupture avec les pratiques taoïstes de la dynastie Tang. Tu te présentes comme l’incarnation terrestre du Bouddha du futur, le sauveur du monde. Tu fais construire de nombreux temples et monastères, et même une gigantesque statue de Bouddha de 17 mètres de haut dont les traits dit-on, s’inspirent de ton visage.
En 704, c’est un ultime scandale qui va entraîner ta chute. Excédés par les frasques incessantes de tes deux favoris et amants, les frères Zhang Yishi et Zhang Changzong, plus jeunes que toi de près d’un demi-siècle, les notables organisent un nouveau coup d’Etat. Les deux frères sont assassinés, et toi, malade, tu n’as plus la force de t’y opposer. Tu es contrainte d’abdiquer pour Zhongzong, l’aîné de tes deux fils survivants, qui rétablit la dynastie des Tang. Tu meurs peu après, le 16 décembre 705, à l’âge de 81 ans.
L’histoire, en Chine comme partout ailleurs, a toujours été écrite par des hommes. Et ils ne sont pas tendres avec les femmes de pouvoir, c’est le moins que l’on puisse dire. Catherine de Médicis injustement accusée d’être l’instigatrice du massacre de la Saint-Barthélemy, Cléopâtre réduite à sa dimension de séductrice de Jules César et Marc Antoine, Catherine II de Russie qualifiée de nymphomane… Pourquoi dépenser autant d’énergie à caricaturer et rabaisser toutes ces grandes femmes d’Etat ?
Je me demande comment une histoire écrite par les femmes présenterait certains de nos “grands hommes”. Prenons un exemple au hasard, Napoléon Bonaparte. Gros CV quand même, le petit caporal devenu Empereur des Français : entre 2 et 2,5 millions de soldats tués en Europe dans ses guerres personnelles, sans compter les pertes civiles ; rétablissement de l’esclavage ; rédaction du code civil, qui légalise l’infériorité féminine et va jusqu’à excuser le féminicide si le mari surprend sa femme en flagrant délit d’adultère dans la maison conjugale. Je m’arrête ici, je ne voudrais pas que l’on m’accuse de lèse-majesté.
Confrontés à ton cas, les historiens et chroniqueurs chinois ont également opté pour un portrait bien sombre. L’essayiste Lin Yutang te classe même parmi les plus grands meurtriers de l’histoire, juste derrière, attention les yeux, Staline, Mao Zedong et Gengis Khan ! Médaille en chocolat, c’est ballot… J’ai choisi en racontant ton histoire de pousser le curseur au maximum, mais j’ai du mal à croire à toutes ces horreurs, qui sentent quand même fort la calomnie. Que tu aies été prête à presque tout pour arriver au pouvoir et pour y rester, que tu aies été mue par une ambition dévorante ne fait guère de doute. Mais finalement, comme la plupart de tes homologues rois et empereurs masculins.
Il n’était en tout cas pas envisageable de t’effacer des tablettes, tant ton demi-siècle de pouvoir coïncide avec une période faste pour la Chine. Renouveau des arts, population en hausse de près de 60%, frontières de l’Empire repoussées à l’Ouest jusqu’aux portes du Tibet et à l’Est jusqu’à la Corée… tous les voyants sont au vert !
Impératrice féministe, tu auras aussi beaucoup fait pour la cause des femmes, développant leur éducation et favorisant leur accès aux examens et aux postes officiels. Avec tes douze décrets, publiés en 674, tu décides notamment de leur dédier des centres de soin, d’organiser des funérailles publiques pour les femmes sans-abris, de créer des hospices pour les vieilles femmes et des maisons pour les jeunes filles. Au grand dam des hommes de la cour, tu décides aussi d’aligner la durée de la période de deuil de la mère sur celle du père. Trois ans pour tout le monde, l’égalité jusque dans la mort !
Consciente également de l’importance capitale des role models féminins (tien tiens…), tu embauches des érudits pour rédiger une série de portraits de femmes illustres. Je peux t’envoyer ma lettre de motivation ?
J’espère de tout cœur, chère Wu, que tu me pardonneras grâce à cet éloge final d’avoir colporté certains éléments de ta légende noire. Que celle-ci soit vraie ou non, je préfère quand même ne pas figurer sur la liste de tes ennemi·es, on n’est jamais trop prudent !
Je ne te connaissais pas, Wu Zetian. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas!
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
– Culottées, de Pénélope Bagieu
– Les 30 empereurs qui ont fait la Chine, de Bernard Brizay
– L’impératrice Wu Zetian et autres empereurs de la Chine, au coeur de l’histoire
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