C’est une image que je porte en moi depuis longtemps.
Depuis l’été 2023 précisément, lorsque je suis tombé sur la photo des corps de Marie Dosso et de sa mère Fati, allongés l’une contre l’autre dans les sables du désert lybien. Elles y étaient mortes de soif après avoir été expulsées par les autorités tunisiennes
Cette photo n’a pas eu le caractère iconique de celle du corps du petit Alan Kurdi, 3 ans, étendu sur le ventre, sur une plage turque, en septembre 2015.
Mais le sourire de Marie Dosso, quand elle était encore vivante, m’a touché au plus profond de l’âme. Elle avait alors à peu près l’âge de ma fille, et j’ai eu comme un flash lorsque leurs deux sourires se sont superposés.
J’avais écrit alors les premières lignes de ce texte, mais il m’aura fallu le projet des chères oubliées le mener à bien. Il aura fallu aussi la puissance de ma colère face à la mort de ces enfants que nous décidons de laisser mourir..
Car tel est le prix de notre politique migratoire, alors que nous cédons chaque jour un peu plus aux sirènes délirantes de l’extrême droite: des enfants violés, des enfants torturés, des enfants qui se noient, des enfants qui meurent de soif dans le désert.
Des enfants que nous pourrions sauver, mais devant les souffrances desquels nous préférons détourner le regard.
Alors s’il vous plaît, la prochaine fois que vous aurez envie de parler de crise migratoire, pensez au sourire de Marie Dosso, à la vie et aux rêves dont elle fut privée.
Il n’y a pas de crise migratoire, il n’y a qu’une crise d’humanité!
Version audio du portrait

Marie Dosso, 2017 – 2023, poussière d’étoiles
Chère Marie,
Je vois ton corps si frêle allongé sur le sable
Quels rêves portais-tu dans ton petit cartable
Où donc t’auraient menée tes souliers d’écolière
Si tu n’avais connu la mort dans le désert
J’aime à te croire heureuse quelque part dans le ciel
Que tu goûtes enfin à la paix éternelle
La joie dont t’a privée la barbarie humaine
Et que s’est estompé le parfum de la haine
Et j’ai vu ton sourire dans celui de ma fille
Tu es née en Libye, terre violente et hostile
Tes parents s’y connurent sur leur chemin d’exil
Leur seul tort fut d’avoir rêvé d’autres rivages
D’avoir voulu donner au bonheur un visage
D’avoir cru un instant après toutes ces tortures
Que le verbe s’aimer s’écrirait au futur
Et j’ai vu ton sourire dans celui de ma fille
Je ferme les paupières et je pense à ton père
Lui a qui l’on a pris ce qu’il a de plus cher
Il n’est plus qu’un fantôme hurlant son désespoir
Mort parmi les vivants, il erre dans le noir
Je voudrais un instant partager sa douleur
Le prendre dans mes bras, le serrer sur mon cœur
Et j’ai vu ton sourire dans celui de ma fille
Jusqu’où devront aller les frontières de l’horrible
Pour qu’elles cessent enfin de nous être invisibles
Ce sont aussi les nôtres tous ces enfants qui meurent
Le sang des innocents n’a qu’une seule couleur
Alors ouvrons nos cœurs aux damnés de la terre
Faisons tomber la haine, les murs et les frontières
Pour que le chant des morts soit enfin recouvert
Par les rires des vivants revenus des enfers
Et j’ai vu ton sourire dans celui de ma fille
C’est promis, chère Marie, je ne t’oublierai pas
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
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