Un cinéma très très blanc

A l’été 2026, j’ai découvert African Heroes. C’était via leur page et leur newsletter Linkedin, mais vous pouvez aussi les suivre sur les autres réseaux sociaux, par exemple ici sur Instagram

Leur travail est absolument essentiel. Car si nos imaginaires et nos histoires sont largement colonisées par les hommes, elles le sont aussi par des personnes blanches, et c’est tout aussi problématique.

Pour les histoires dont nous nous privons, comme pour les personnes que nous invisibilisons. En particulier les femmes racisées, victimes d’une double invisibilisation et dont il est donc doublement important de raconter les histoires.

C’est ce que nous avons essayé de faire avec les portraits d’Amna Al Mufti, d’Angela Rostas, de Ching Shih, d’Enheduana, de Fatima Hassouna, Madleen Kulab et Shireen Abu Akleh, de Gwendolyne Brooks, d’Harriet Tubman, de Hind Rajab, de Katherine Jonhson, Dorothy Vaughan et Mary Jackson, de Joséphine Baker, de Lamya Essemlali, de Leymah Gbowee, de Marie Dosso, de Noor Inayat Khan, de Phulan Devi, de Samia Yusuf Omar, de Susana Chavez, Israa Gharib et Rebecca Cheptegei, et de Wu Zetian

En n’oubliant pas que ces portraits ont été écrits depuis le point de vue situé de personnes blanches, et qu’ils auraient sans doute été très différents s’ils l’avaient été par des femmes racisées, qui vivent encore aujourd’hui la double oppression du racisme et du sexisme.

Si j’ai commencé ce texte en vous parlant d’African Heroes, c’est parce que c’est grâce à eux que j’ai appris que Halle Berry était encore aujourd’hui la seule femme noire à avoir reçu l’oscar de la meilleure actrice. C’était en 2002, pour son rôle dans le film « A l’ombre de la haine » de Marc Foster. 1 seule femme noire en 98 cérémonies, vous m’accorderez que c’est fort peu!

Je suis allé voir ce que ça donne du côté des hommes. Ils sont 6 à avoir reçu la précieuse statuette: Sidney Poitier en 1964, Denzel Washington en 2002, Jamie Foxx en 2005, Forest Whitaker en 2007, Will Smith en 2022 et Michael B. Jordan en 2026. C’est toujours très peu mais au moins depuis les années 2000, il semble qu’être doté d’un pénis protège légèrement contre le racisme dans le cinéma.

Avant de crier haro sur les Américain·es et comme je commence à savoir qu’en matière de racisme, derrière tous nos beaux discours nous ne faisons souvent guère mieux qu’eux, j’ai quand même regardé ce que ça donnait côté Français.

Et autant vous dire que c’est tout aussi catastrophique. Le nombre d’actrices noires ayant reçu le César de la meilleure actrice est de … zéro
 

Et si on élargit la focale aux femmes racisées, on ne trouve que Hafsia Herzi, récompensée en 2025 pour son rôle dans le film « Borgo«  de Stéphane Demoustier. Ses talents ne se limitent pas à ceux d’actrice, puisque son film « La petite dernière » a été nommé aux Césars 2026 pour le meilleur film, la meilleure réalisation, la meilleure adaptation, les meilleurs décors, le meilleur montage et la meilleure musique originale, excusez du peu!

Et bien sûr Isabelle Adjani, 5 fois lauréate du César de la meilleure actrice. Mais très honnêtement, saviez-vous que son deuxième prénom était Jasmine et qu’elle était la fille de Mohammed Adjani, un Français d’origine algérienne?

Pour trouver d’autres actrices racisées lauréates aux César, il faut aller chercher du côté des meilleures révélations ou du meilleur second rôle.
  • C’est aussi pour son rôle dans « La petite dernière » que Nadia Melliti a reçu le César de la meilleure révélation en 2025. Un rôle qui lui a aussi valu le prix d’interprétation féminine au festival de Cannes
  • Déborah Lukumuena, lauréate en 2017 du César de la meilleure actrice dans un second rôle pour son premier film, « Divines ». Un film de Houda Benyamina qui fut aussi nommé pour le César du meilleur film.
  • Lyna Khoudri, lauréate du César de la meilleure révélation en 2019 pour son rôle dans le film de Mounia Meddour « Papicha »

  • Zita Hanrot, lauréate du César de la meilleure révélation en 2016 pour son rôle dans le film de Philippe Faucon « Fatima »
Mea culpa si j’en ai oublié certaines, mais quoi qu’il en soit, en 51 cérémonies des Césars c’est ridiculement peu, et nous n’avons ici non plus aucune leçon à donner aux Américain·es
Mais alors pourquoi si peu?

Difficile évidemment de répondre à cette question tant les facteurs sont nombreux. Mais voici quelques pistes de réflexion:

  •  Celles et ceux qui ont parcouru la cinémathèque des chères oubliées connaissent déjà les réalisatrices Alice Diop, Ava DuVernay, Euzhan Palcy, Mati DiopKaouther Ben Hania ou encore Chloé Zhao (pour ne citer qu’elles). Mais malgré leur immense talent, on manque encore de diversité autant derrière la caméra que devant. Et cela n’est bien sûr pas neutre sur le choix des histoires racontées et des personnes castées pour les incarner
  • Les actrices racisées sont encore trop souvent assignées à certains rôles à cause des stéréotypes et clichés dont nous refusons de nous défaire. Saluons ici le choix de Lupita Nyong’o pour le rôle d’Hélène de Troyes dans la récente Odyssée de Christopher Nolan. Une décision qui bien que tout à fait défendable d’un point de vue historique a mis Elon Musk et tous les suprémacistes blancs en PLS.
  • Les actrices racisées subissent encore toute une série de discriminations, depuis les auditions jusqu’à l’attribution des prix

Force est de constater que malgré le talent et la mobilisation des premières concernées, par exemple avec l’essai collectif initié en 2018 par Aïssa Maïga « Noire n’est pas mon métier », les choses ne bougent pas beaucoup. Spoiler alert, ce n’est pas mieux à la télévision, au théâtre et dans le monde culturel en général…

En attendant que les choses bougent dans le monde du cinéma, il reste ce qui ne dépend que de nous. Et si pour le choix de notre prochain film, nous décidions de valoriser la diversité du casting?
Après la lecture de ce texte, vous ne pourrez pas dire en tout cas que vous ne savez pas quel film choisir!

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