Marianne Cohn (1922 – 1944), est une résistante juive allemande active en France durant la Seconde Guerre Mondiale. Née à Mannheim, elle doit fuir en Espagne 1934, poussée par les persécutions nazies contre sa famille. Puis En France en 1936, après le début de la Guerre civile espagnole.
Membre du mouvement de jeunesse sioniste, elle a pour mission d’aider des enfants juifs menacés de déportation. En janvier 1944, elle rejoint l’équipe chargée de convoyer les enfants en Suisse, prenant la suite de Mila Racine, arrêtée le 21 octobre 1943.
Elle est arrêtée à son tour par la Gestapo le 31 mai 1944, alors qu’elle convoie un groupe de 32 enfants, et emprisonnée à Annemasse. Malgré la torture, elle ne parlera pas. Et lorsque son réseau lui propose d’organiser une tentative d’évasion, elle refuse, craignant des représailles sur les enfants.
Dans la nuit du 7 au 8 juillet 1944, elle est massacrée par une équipe de la Gestapo, à coup de bottes et de pelles, en compagnie de 5 autres prisonniers.
Lors d’une précédente détention à Nice, en 1943, elle avait écrit un texte sublime, « Je trahirai demain », que je reproduis ici
L’immense courage de Marianne Cohn est une des innombrables preuves de cette résistance que les Juives et les Juifs ont opposé à la barbarie nazie et à l’extermination de leur peuple, contrairement à ce qu’affirme la légende selon laquelle elles et ils se seraient laissé massacrer comme moutons à l’abattoir
Sur ce sujet je recommande l’ouvrage de Georges Longier « Les Résistances juives pendant l’occupation »
Je trahirai demain
Je trahirai demain, pas aujourd’hui. Aujourd’hui, arrachez‑moi les ongles, Je ne trahirai pas.
Vous ne savez pas le bout de mon courage. Moi je sais. Vous êtes cinq mains dures avec des bagues. Vous avez aux pieds des chaussures Avec des clous.
Je trahirai demain, pas aujourd’hui, Demain. Il me faut la nuit pour me résoudre, Il ne faut pas moins d’une nuit Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
Pour renier mes amis, Pour abjurer le pain et le vin, Pour trahir la vie, Pour mourir.
Je trahirai demain, pas aujourd’hui. La limeest sous le carreau, La lime n’est pas pour le barreau, La lime n’est pas pour le bourreau, La lime est pour mon poignet.
Aujourd’hui je n’ai rien à dire, Je trahirai demain.
Vivir Quintana, née en 1985, est une chanteuse et compositrice mexicaine. C’est elle qui a composé Chanson sans peur (Canción sin miedo), devenue depuis un hymne féministe et un cri de révolte contre les violences faites aux femmes et aux féminicides.
Le 25 février 2020, l’artiste chilienne Mon Laferte demande à Vivir Quintana de composer une chanson pour visibiliser le sujet des féminicides, qu’elle interprétera le 7 mars à la veille de la journée internationale des droits des femmes. L’artiste mexicaine a composé la chanson le jour même de la demande, en neuf heures.
Que l’État tremble, le ciel, les rues
Que tremblent les juges et le pouvoir judiciaire
Aujourd’hui, la paix est arrachée aux femmes
Ils ont semé la peur en nous, ils nous ont fait pousser des ailes.
Chaque minute de chaque semaine
Ils nous volent des amies, nous tuent des sœurs
Ils détruisent leurs corps, les font disparaître
N’oubliez pas leurs noms, s’il vous plaît, Monsieur le Président.
Pour toutes les camarades qui manifestent à la Reforma
Pour toutes les filles combattantes de Sonora
Pour les commandantes qui luttent au Chiapas
Pour toutes les mères qui qui cherchent à Tijuana
Nous chantons sans peur, nous demandons justice
Nous crions pour chaque personne disparue
Que cela résonne fort « Nous nous voulons vivantes »
Que le féminicide s’effondre enfin
J’incendie tout, je casse tout
Si un jour un type te ferme les yeux
Rien ne m’arrête, j’ai tout ce qu’il faut
S’ils touchent à une femme, nous répondrons toutes
Je m’appelle Claudia, je m’appelle Esther et je m’appelle Teresa
Je m’appelle Ingrid, je m’appelle Fabiola et je m’appelle Valeria
Je suis la fille que vous avez forcée
Je suis la mère qui maintenant pleure ses mortes
et je suis celle qui va te faire payer pour ça
Justice, justice, justice!
Pour toutes les camarades qui manifestent à la Reforma
Pour toutes les filles combattantes de Sonora
Pour les commandantes qui luttent au Chiapas
Pour toutes les mères qui qui cherchent à Tijuana
Nous chantons sans peur, nous demandons justice
Nous crions pour chaque personne disparue
Que cela résonne fort « Nous nous voulons vivantes »
Que le féminicide s’effondre enfin
Que le féminicide s’effondre enfin
Que le centre de la Terre tremble
À la sororité qui rugit d’amour
Que le centre de la Terre tremble
À la sororité qui rugit d’amour
Canción sin miedo
Que tiemble el Estado, los cielos, las calles
Que tiemblen los jueces y los judiciales
Hoy a las mujeres nos quitan la calma
Nos sembraron miedo, nos crecieron alas
A cada minuto, de cada semana
Nos roban amigas, nos matan hermanas
Destrozan sus cuerpos, los desaparecen
No olvide sus nombres, por favor, señor presidente
Por todas las compas marchando en Reforma
Por todas las morras peleando en Sonora
Por las comandantas luchando por Chiapas
Por todas las madres buscando en Tijuana
Cantamos sin miedo, pedimos justicia
Gritamos por cada desaparecida
Que resuene fuerte « ¡nos queremos vivas! »
Que caiga con fuerza el feminicida
Yo todo lo incendio, yo todo lo rompo
Si un día algún fulano te apaga los ojos
Ya nada me calla, ya todo me sobra
Si tocan a una, respondemos todas
Soy Claudia, soy Esther y soy Teresa
Soy Ingrid, soy Fabiola y soy Valeria
Soy la niña que subiste por la fuerza
Soy la madre que ahora llora por sus muertas
Y soy esta que te hará pagar las cuentas
¡Justicia, justicia, justicia!
Por todas las compas marchando en Reforma
Por todas las morras peleando en Sonora
Por las comandantas luchando por Chiapas
Por todas las madres buscando en Tijuana
Cantamos sin miedo, pedimos justicia
Gritamos por cada desaparecida
Que resuene fuerte « ¡nos queremos vivas! »
Que caiga con fuerza el feminicida
Que caiga con fuerza el feminicida
Y retiemblen sus centros la tierra
Al sororo rugir del amor
Y retiemblen sus centros la tierra
Al sororo rugir del amor
Près d’un square où j’aime aller jouer avec mes enfants, à quelques minutes à pied du lieu où j’ai grandi, Il y a une petite place dédiée à la mémoire des 44 enfants d’Izieu et de leurs 7 éducateurs. Arrêté·es le 6 avril 1944 lors d’une rafle de la Gestapo, elles et ils ont été déporté·es et assassiné·es, la plupart à Auschwitz, pour la simple raison qu’ils et elles étaient né·es juif·ves.
Sur cette place, il y a une plaque, souvent fleurie d’un bouquet. Leurs noms y sont gravés, avec l’âge qu’elles et ils avaient le jour de leur mort.
Et en bas à droite de cette plaque, sont gravés ces 4 mots: NE LES OUBLIONS JAMAIS.
Je n’ai de la Shoah qu’une connaissance théorique. Ce que m’ont appris mes parents et mes professeurs. Ce que j’ai lu dans les livres de Primo Levi, d’Elie Wiesel, d’Imre Kertész, de Jorge Semprun, de Charlotte Delbo. Ce que j’ai vu dans les films de Claude Lanzmann, d’Alain Resnais, de Costa Gavras, de Laszlo Nemes, de Jonathan Glazer. Ce que je transmets à mes enfants avec les histoires d’Irena Sendler, de Simone Veil, d’Elise Rivet, de Mila Racine ou de Marianne Cohn.
Mais aussi théorique que soit cette connaissance, je me suis toujours senti investi d’une responsabilité. Faire vivre la mémoire de ce crime abominable, et tout faire pour que jamais il ne se reproduise. Ni contre les Juifs et les Juives, ni contre aucun autre être humain sur cette planète.
Et puis il y a eu le Rwanda. Je n’avais pas encore 8 ans quand ont débuté les massacres au pays des 1000 collines. Je n’en ai gardé que très peu de souvenirs, sans doute mes parents ont-il fait ce qu’ils ont pu pour me protéger de ces images insupportables. Là encore je dois beaucoup à la littérature, en particulier aux livres de Scholastique Mukasonga et de Beata Umunyeyi Mairesse. Et je porte d’autant plus la mémoire de ce génocide que mon pays et celui de mes enfants en a été largement complice, soutenant, armant et protégeant les génocidaires au nom d’absurdes considérations géopolitiques. Comme il avait été complice de la Shoah.
Et puis il y a eu Gaza. Les massacres, les assassinats ciblés de journalistes et de soignants. La destruction des écoles, des hôpitaux, des terres cultivables et même des cimetières.
En juillet 2025, l’ONG israélienne Btselem a publié un rapport intitulé « Our genocide » dénonçant le génocide commis par Israël dans la bande de Gaza.
Face à tout cela, je me suis tu pendant longtemps, presque 2 ans.
Et puis un jour, à la sortie de mois de dépression qui m’avaient fait perdre jusqu’au sentiment d’amour pour mes propres enfants, j’ai découvert l’histoire d’Amna Al-Mufti. Et mon silence est alors devenu intolérable. Il est devenu complicité.
Comment continuer à serrer mes enfants dans mes bras sans parler de celles et ceux qui là-bas meurent sous les bombes et les balles?
Comment leur parler de la Shoah ou du Rwanda, et me taire sur les enfants mourant de faim à Gaza?
Je savais à quoi je m’exposais en évoquant publiquement ce sujet, même pour honorer la mémoire d’enfants assassiné·es. A la toute fin de l’année 2025, j’ai subi une campagne très violente de cyberharcèlement en meute suite à un poste d’hommage à une petite fille palestinienne, dans le but évident de m’intimider pour me faire taire. J’ai déposé plainte début 2026, constatant au passage que pour espérer accéder à la justice, il valait mieux avoir pas mal d’argent de côté. Et je continue à parler des enfants de Gaza.
Mais je n’ai pas un grand courage. A la différence de celles et ceux qui portent la Shoah dans leur chair, dans l’histoire de leur famille, et qui ont l’immense bravoure de poser les mots justes sur ce qui se déroule sous nos yeux en Palestine. Elles et eux ont compris le vrai sens de ces mots: « never again ». J’ai pour elles et eux une admiration sans borne.
Quant à ceux qui m’ont qualifié d’antisémite ou de soutien du Hamas parce que je parle des crimes israéliens commis à Gaza et en Cisjordanie, en vérité je suis désolé pour eux.
Qu’y puis-je s’ils ne voient plus des enfants innocents mais de futurs terroristes? Qu’y puis-je si en renvoyant sans cesse aux crimes abominables du Hamas, ils s’associent eux-mêmes à cette barbarie?
Leur seul étalon de vertu serait donc une organisation terroriste? En quoi la barbarie de ces fanatiques justifie-t-elle la barbarie d’un Etat?
Chaque génocide est unique, comme le sont les histoires de chacune de leurs victimes. Mais il me semble que les mémoires de ces victimes doivent pouvoir se rejoindre, pour que l’humanité toute entière puisse se souvenir, et semer parmi les ruines de la haine des graines d’amour, d’espoir et de fraternité.
Mais qui se souviendra des enfants assassiné·es à Gaza et en Cisjordanie? Qui honorera leur mémoire ? Qui prononcera leurs noms? Qui pleurera devant l’innocence de leurs sourires éclatants?
Depuis six mois environ, j’essaye de rendre hommage à ces enfants. La tâche est impossible, elles et ils sont si nombreuses et nombreux, et l’on sait si peu de choses de leurs vies comme de leurs morts.
Mais aussi impossible que soit cette tâche, aussi dérisoire que soit ce geste d’amour et de fraternité face à l’immensité des massacres, je refuse de renoncer à prendre ma part du devoir de mémoire.
Je veux donc ici me souvenir des 44 enfants d’Izieu, et de 44 enfants assassiné·es à Gaza et en Cisjordanie occupée.
Angela Rostas, 1983 – 2024, victime de l’antitsiganisme
Chère Angela,
Ton visage et ton nom auraient pu me rester à jamais inconnus. Car c’est dans l’indifférence générale que tu es morte le 22 février 2024, enceinte de 7 mois, victime d’un assassinat à caractère raciste.
Mais le 14 février 2026, le militant néo nazi Quentin Deranque est mort lors d’une rixe avec des militants antifascistes à Lyon, et l’Assemblée Nationale lui a offert une honteuse minute de silence. Ont alors fleuri sur les réseaux les portraits de ces personnes tuées par des militants d’extrême droite et qui elles n’avaient pas eu le droit à cet honneur.
Parmi ces visages essentiellement masculins, il y avait le tien, chère Angela. Illuminé par ce sourire qui aurait réchauffé un cœur glacé par un millier d’années de solitude. Alors maintenant que je connais ton visage et ton nom, permets moi d’essayer de raconter ton histoire.
Tu es née en 1983 en Transylvanie, dans le centre de la Roumanie. On connaît cette région comme la patrie du comte Dracula, beaucoup moins pour les émeutes anti Roms qui ont ensanglanté le village de Hădăreni le 20 septembre 1993. Un village où tu vivras d’ailleurs plus tard en compagnie de ton mari. Suite à une rixe entre un groupe de Roms et un jeune Roumain ayant entraîné la mort de ce dernier, un groupe de villageois accompagné du commandant de la police locale incendie la maison dans laquelle les Roms se sont retranchés. L’un d’entre eux réussira à s’échapper, mais un autre mourra brûlé vif dans la maison, et les deux derniers seront lynchés par la foule en essayant de prendre la fuite. Dans la foulée, de nombreuses maisons appartenant à des familles roms sont incendiées, sans que la police ne fasse rien pour s’opposer aux attaques. Dans une prise de position officielle, le gouvernement roumain affirmera comprendre la colère des villageois.
Le terme de « Rom » désigne au sens large les lointains descendants d’une population ayant quitté l’Inde du Nord il y a plus de mille ans. Brisons tout de suite le cou à une idée reçue. Les Roms ne sont pas toutes et tous nomades par choix de vie. Pour la majorité d’entre eux, ce sont les persécutions et les discriminations dont ils ont été et sont encore victimes qui les poussent sur les routes de l’exil. C’était aussi ton cas, comme les 15 à 20 000 de tes compatriotes roms venus chercher ici ce qu’on leur refuse là-bas.
Je ne connais que peu de choses de ton chemin d’exil, chère Angela. Je sais juste que tu es arrivée en France en 2008 ou 2009, en compagnie de ton mari Tarzan, avec l’espoir de pouvoir y offrir une vie meilleure à vos enfants. En Roumanie, ils et elles n’auraient même pas eu la possibilité d’aller à l’école. Vous vous installez dans le village de Chênex en Haute-Savoie, près de la frontière suisse. Déjà mère d’une petite Soledad, tu auras deux autres filles : Rada en 2010 et Denisa en 2011.
Tu es finalement très peu connue à Chênex, où ta famille et toi vivez dans une caravane, à l’écart des autres habitants du village. Tout le contraire de Vieusseux, ce quartier populaire de Genève où tu gagnes ta vie en rendant de menus services aux habitantes et aux habitants. Là-bas, tout le monde ou presque connaît le sourire, la joie de vivre et le grand cœur d’Angela. Un jour, une de tes amies, prénommée Helena, te fait part de ses difficultés financières. Immédiatement, tu proposes de lui offrir le billet de 10 francs que tu as en poche. Voilà la vraie générosité, celle de ceux qui n’ont rien et qui pourtant sont prêts à y renoncer pour aider leurs prochains. A côté, les aumônes distribuées par nos milliardaires pour s’acheter une conscience ne valent vraiment pas grand chose.
Mais de l’autre côté de la frontière, en France, la haine prospère à bas bruit. On accuse les gens du voyage d’être responsables des vols et cambriolages commis dans la région. Pourtant, il n’y en a pas plus qu’ailleurs, et rien ne permet de les relier à cette communauté que l’on accuse sans preuve. Mais l’argument est bien connu : « eux » bénéficieraient du laxisme des autorités, alors que « nous », sous-entendu les bons français, serions mis à l’amende à tout bout de champ pour un rien. A deux reprises, entre 2016 et 2020, votre caravane est incendiée en votre absence. Vous déposez plainte à la gendarmerie, mais le ou les coupables ne seront jamais retrouvés.
En 2023, un couple de Chênex vous offre un mobile home, qui est déplacé avec l’autorisation de la mairie dans un champ, à l’écart des habitations. Peu après votre installation, tu apprends que tu es enceinte de ton quatrième enfant. Ce sera un garçon, une immense fierté pour ton mari et pour toi, qui partage ton bonheur avec tes ami·es de Vieusseux. Tu vas avoir un fils, il s’appellera Ferdinand.
Voilà venu le moment où entre en scène ton assassin. C’est un jeune artisan de 26 ans qui vit dans un village à proximité de Chênex. Passionné de chasse, il passe une grande partie de son temps libre à arpenter les bois de la région, armé de son fusil. Un jour, il a une discussion houleuse avec ton mari, à qui il reproche de se servir en eau dans le domaine public. Puis en 2023, il est victime d’un vol dans sa camionnette de chantier. C’est un coup dur pour sa jeune entreprise, qui ne sera qu’insuffisamment dédommagée par l’assurance. Pour lui c’est sûr, ce sont les Roms qui ont fait le coup.
Le 20 février 2024, accompagné d’un ami, il se rend sur une aire d’accueil des gens du voyage. Les deux hommes épaulent leur fusil de chasse et tirent sur les caravanes. Par miracle, les balles qui traversent les murs ne font pas de blessé, la jeune fille qui occupait l’une d’entre elles ayant eu la chance d’être allongée au moment des tirs. Mais les familles qui vivent sur l’aire d’accueil, terrifiées, s’en vont dès le lendemain.
Deux jours plus tard, le jeudi 22 février 2024, les deux amis partent pour une nouvelle expédition, dirigée cette fois contre le mobil home de ta famille. La nuit est presque tombée, il fait sombre. Ton assassin met l’habitation en joue, et tire une première balle sur une bonbonne de gaz posée près de la porte. Si elle avait été pleine, tout le mobil home aurait explosé. Lorsque retentit la deuxième détonation, tu ouvres la porte pour voir ce qu’il se passe. Le troisième coup de feu te sera fatal. Touchée à l’abdomen, tu meurs peu après, dans les bras de ton mari et de tes deux plus jeunes filles. Tu avais quarante ans.
Si à Chênex les habitant·es parlent surtout de ton meurtrier, « un jeune homme si bien, on ne comprend pas », à Vieusseux l’émotion est immense lorsqu’on apprend ton assassinat. Tes ami·es multiplient les petits hommages, déposant des fleurs, des cigarettes ou des tasses de café, symboles de ces moments de joie simple partagés avec toi. Et parmi ces poussières de souvenirs, trône ta photo et ton immense sourire.
Après ta mort, ton corps est rapatrié en Roumanie pour y être enterré. Mais ton assassin ne t’a pas seulement ôté la vie. En détruisant le fragile équilibre de votre famille, il a aussi brisé la vie de tes trois filles, pour qui tu t’étais battue sans relâche, avec un amour et une détermination immenses. Soutenues par les amitiés que tu avais su tisser au-delà de la communauté rom, elles cherchent aujourd’hui à se reconstruire et à vivre avec la douleur d’avoir perdu leur maman adorée.
Qui est responsable de ta mort, chère Angela ? Celui qui a appuyé sur la gâchette du fusil, ou bien ceux qui, à force de déverser leurs discours de haine, ont armé son bras ? Car en matière de racisme, tu le sais mieux que moi, les mots peuvent tuer tout autant que les balles.
Parmi tous les racismes qui gangrènent encore la société française, l’antitsiganisme est incontestablement celui qui reste le plus prégnant. Le peuple rom a pourtant connu comme d’autres l’horreur absolu du génocide. Plusieurs centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants furent exterminé·es par les nazis et leurs collaborateurs, dans ce que l’Histoire a retenu sous le nom de Samudaripen, « le meurtre de tous ». Mais ces souffrances abominables n’ont pas suffi à faire disparaître les stéréotypes et la haine qui souvent les accompagnent. 50% des personnes interrogées par la Commission Nationale Consultative des droits de l’homme affirment ainsi que les Roms « exploitent très souvent les enfants », quand 45% sont persuadées qu’ils « vivent essentiellement de vols et de trafics ».
Mais comment s’en étonner quand les stéréotypes racistes les plus répugnants sont repris par Nicolas Sarkozy dans son discours de Grenoble en 2010, ou par Manuel Valls, symbole s’il en est du reniement et de la trahison, qui déclarait en 2013 que les Roms « ont des modes de vie extrêmement différent des nôtres » et « ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie » ? Ou quand un maire du Val d’Oise participe lui-même à des violences et des intimidations dirigées, entre autres, contre une quinzaine d’enfants. Et que le tribunal le relaxe, lui et ses complices.
C’est en refusant aux familles roms des droits aussi essentiels que l’accès à l’eau potable, à l’électricité, au retrait des poubelles, à la scolarisation des enfants et à la sécurité, que nous créons nous-mêmes les conditions de leur rejet. Et c’est bien la fabrication de ce « problème rom » qui a donné à ton assassin un sentiment de légitimité suffisant pour « se faire justice » lui-même.
Si Sojourner Truth vivait encore, elle nous poserait certainement ces questions : les hommes roms ne sont-ils pas des hommes ? Les femmes roms ne sont-elles pas des femmes ? Les enfants roms ne sont-ils pas des enfants ?
Me voilà arrivé à la fin de mon récit, chère Angela. Mais avant de te dire au revoir, avec toutes celles et ceux qui liront ces lignes, je voudrais t’offrir cette minute de silence à laquelle tu n’as pas eu droit.
( … )
Je ne te connaissais pas, Angela Rostas. Maintenant si, et je ne l’oublierai pas !
Trigger warning: si les sujets de l’inceste, du viol et des violences sexuelles peuvent être activants pour vous, prenez d’abord soin de vous et sentez-vous libre d’arrêter ici votre lecture
Version audio du portrait
Virginia Giuffre, 1983 – 2025, Américaine et Australienne, militante pour les droits des victimes de trafic sexuel
Chère Virginia,
Comme l’a dit si justement Adèle Haenel, « Les monstres ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères ». Bien avant de tomber dans les griffes de Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, tu avais déjà subi tant de souffrances abominables. J’aimerais croire que ton histoire est un cas isolé, une insupportable exception. Mais je sais que ce n’est pas le cas. Chez moi, en France, plus de 40 ans après ta naissance, 160 000 enfants, dont 130 000 filles, sont victimes chaque année d’inceste et de violences sexuelles. Et ces monstruosités ont lieu dans un silence assourdissant, avec une impunité presque totale pour les agresseurs. Voilà pour ceux qui disent qu’ils ne savaient pas. C’est avec cette réalité bien en tête que je veux raconter ton histoire.
Tu es née Virginia Louise Roberts le 9 août 1983 à Sacramento en Californie. Tes parents vivent de petits boulots, ton père Sky dans la maintenance et la construction et ta mère Lynn comme employée de banque. Tu as un frère aîné, Daniel, né d’un premier mariage de ta mère, et un jeune frère de cinq ans ton cadet que tu adores, Skydy.
L’année de tes 4 ans, ta famille et toi déménagez en Floride. Vous vous installez à l’écart de Palm Beach, dans une ferme avec un terrain de deux hectares remplie d’animaux, dont une jument que t’a offerte ton père, baptisée Alice. Vous avez très peu d’argent, et il y a bien l’alcoolisme de tes parents, presque en permanence avec une canette de bière à la main, souvent trop ivres le soir pour s’occuper de tes frères et toi. Mais tu es encore libre, insouciante et heureuse. Malheureusement, cela ne durera pas longtemps.
Il arrive aux enfants de rêver au jour de leur premier amour. Toi, tu connais ton premier violeur à l’âge de 7 ans. Et comme souvent en matière de viol d’enfant, le violeur fait partie de la famille, et le violeur est le père. Le tien t’offrira également en pâture à un de ses amis, qui a lui aussi violé sa propre fille. Un jour, pour s’assurer de ton silence, ton père menace de tuer ton petit frère et d’enterrer son corps dans la forêt, s’il te prenait l’envie de parler de ce que son ami et lui te font subir.
Tu ne trouveras aucun soutien auprès de ta mère, de plus en plus souvent ivre et violente envers toi. Elle ne peut pourtant pas ignorer l’inceste, elle qui va même parfois jusqu’à te reprocher de lui voler son mari, et à insinuer que tu n’es peut-être pas sa fille. Elle t’inflige régulièrement d’abominables châtiments corporels, te demandant par exemple de couper une branche de rosier pour te fouetter avec, souvent sous les yeux des voisins. Voilà pour ceux qui disent qu’ils ne savaient pas.
Alors au fond de toi grandit la haine. Une haine de plus en plus puissante, contre tes parents qui finiront par se séparer, et contre tous les êtres humains indifférents à ton supplice. Une haine d’abord retournée contre toi-même. Tu traînes avec des enfants beaucoup plus âgés que toi, tu te bats, tu te drogues, tu fugues régulièrement, connaissant dès l’âge de 11 ans la rue et toutes les violences qui l’accompagnent. Tu deviens ce que la société aime à appeler pour se défausser de ses responsabilités « une enfant à problème ».
Les années passent et si l’inceste cesse au moment de ta puberté, les violences elles se poursuivent sans relâche. Lors d’une réunion de famille en Californie, l’année de tes 13 ans, tu confrontes l’ensemble de la tribu, dénonçant les années d’inceste infligées par ton père. Cela te vaudra une correction de ce dernier qui te laissera le corps et le visage tuméfiés, et le silence gêné des autres adultes le lendemain matin, comme si rien ne s’était passé. Voilà pour ceux qui disent qu’ils ne savaient pas.
Peu après, ta mère te fait interner dans un centre de détention juvénile, très mal nommé « Grandir Ensemble » au vu des horreurs qu’y subissent les enfants. Il y règne une ambiance digne de sa majesté des mouches. Pour faire des économies de personnel, les pensionnaires les plus anciens doivent s’occuper des plus jeunes, leur infligeant toutes sortes de violences physiques et sexuelles. Seule manière de s’élever dans la hiérarchie et ainsi d’échapper aux violences les plus dures, confesser au personnel des fautes réelles ou imaginaires, utilisées ensuite non pour soigner les traumas des enfants mais pour faire pression sur eux. Les humiliations quotidiennes vont jusqu’à la torture, avec cette « chambre blanche » dépourvue de toilettes où l’on enferme les enfants fugueurs ou récalcitrants. Tu y passeras jusqu’à trois semaines d’affilée.
A 15 ans, tu réussis à t’échapper du centre de détention et tu prends un train pour Miami. Alors que tu déambules dans les rues, une camionnette blanche s’arrête près de toi. Le conducteur, un homme d’une trentaine d’années travaillant dans la construction, te propose de te déposer. Rassurée par sa frêle corpulence, tu acceptes de monter. Le piège s’est refermé sur toi. L’homme t’amène dans une chambre d’hôtel où il te viole, sous la menace d’une arme à feu dont il a glissé le canon dans ta bouche. Il te frappe et t’étouffe, jusqu’à te faire perdre plusieurs fois connaissance. Tu en es sûre, ta dernière heure est arrivée. Mais par miracle, le téléphone de l’homme sonne et alors qu’il sort de la chambre pour répondre, tu réussis à t’enfuir en courant.
Alors que tu as trouvé refuge sur un parking désert en bord de mer et que le soleil est en train de se coucher, une limousine noire s’approche. La vitre s’abaisse, et apparaît le visage chauve d’un homme d’une soixantaine d’années. Il s’appelle Ron Eppinger et dirige une agence de mannequins, Perfect 10. Il te demande de venir travailler pour lui, te proposant même d’être « ton nouveau papa ». Mais derrière ces promesses se cache un nouveau prédateur sexuel. Car Perfect 10 n’est qu’une façade pour un réseau de prostitution et de trafic sexuel de femmes, souvent mineures. Ron Eppinger lui aussi te viole, dès le soir où tu es montée dans sa limousine. Il te retiendra captive pendant 6 mois, avant de t’offrir à l’un de ses amis. Mais en 1999, la maison de ce dernier est perquisitionnée par le FBI, et Ron Eppinger est arrêté. Il sera condamné en novembre 2001 à 21 mois de prison et 6000 $ d’amende, voilà pour le trafic sexuel d’êtres humains.
Quant à toi, tu retournes chez ton père, à Palm Beach. Il travaille depuis peu dans le domaine de Mar-a-Lago, luxueuse propriété qui appartient à un certain Donald Trump, et t’y obtient un petit boulot. Tu te passionnes pour l’anatomie, rêvant de devenir masseuse. Tu as 16 ans, l’espoir renaît, tu espères être enfin sortie de l’enfer.
Mais un jour de l’été 2000, alors que tu es plongée dans un livre de massothérapie, tu es abordée par une femme d’une quarantaine d’années, aux cheveux courts et au fort accent britannique. Elle s’appelle Ghislaine Maxwell et elle est la fille de Robert Maxwell, le magnat de la presse britannique décédé mystérieusement une dizaine d’années plus tôt. Ghislaine te parle de Jeffrey Epstein, un richissime ami à elle qui pourrait te prendre à l’essai comme masseuse, et te payer ta formation si l’essai est concluant. Folle de joie devant cette opportunité inespérée, tu demandes à ton père de te déposer chez ce généreux multi millionnaire.
Tu es accueillie par Ghislaine Maxwell, qui t’amène dans la pièce où t’attend Epstein, allongé nu sur la table de massage. Alors que Maxwell te montre les gestes à effectuer, Epstein et elle commencent à t’interroger sur ta vie, t’amenant à révéler peu à peu les traumas de ton enfance. La faille que Maxwell avait perçu dès votre rencontre est confirmée, et les mâchoires de la barbarie humaine se referment à nouveau sur toi. Ils te demandent de te déshabiller, et te violent avant de te renvoyer chez toi avec deux billets de cent dollars en poche.
Peu après, Epstein te propose de venir « travailler » pour lui à plein temps. Pendant plus de deux années, tu seras son esclave sexuelle, pour lui et pour tous les hommes à qui il t’offrira.
Ils sont si nombreux que tu en perdras le compte.
Il y a ces milliardaires et ces avocats ténors du barreau.
Il y a ces scientifiques brillantissimes dont Epstein aime à s’entourer, lui qui a très tôt arrêté ses études.
Il y a ces hommes politiques, dont cet ancien ministre qui te fera subir les pires sévices, t’amenant à nouveau au bord de la mort.
Il y a Jean-Luc Brunel, violeur en série comme son grand ami Epstein, et dirigeant de l’agence de mannequin MC2. Une agence dont l’activité masque une vaste entreprise de trafic de femmes et de rabattage pour son compte et pour celui d’Epstein.
Il y a enfin le prince Andrew, fils de la reine Elizabeth II, que tu rencontres le 10 mars 2001 lors d’une soirée à Londres. Sur une photo prise ce jour-là par Epstein lui-même, on te voit bras dessus bras dessous avec le duc d’York, alors âgé de 41 ans, Ghislaine Maxwell tout sourire à vos côtés. Andrew te violera le soir même, puis à deux autres reprises dans la propriété new yorkaise et sur l’île d’Epstein dans les Caraïbes.
Partout où tu accompagnes tes tortionnaires, tu assistes à un incessant ballet de très jeunes femmes, clairement mineures pour la plupart d’entre elles. Un jour, dans sa maison de Palm Beach, Epstein te révèle son armoire à trophées, un placard tapissé du sol au plafond de centaines de photos de jeunes filles nues, prenant des positions torrides.
Il y a pourtant des dizaines et des dizaines d’employés qui travaillent dans les différentes propriétés d’Epstein. Mais malgré le flot incessant des adolescentes, aucun d’entre eux ne parlera aux autorités. « Nous ne savions pas, nous ne faisions que suivre les ordres » diront-ils bien plus tard pour leur défense. De la banalité du mal…
Nombreuses furent celles et ceux à te demander, comme à d’autres victimes d’Epstein, pourquoi vous avez accepté tout cela, pourquoi vous ne vous êtes pas enfuies plus tôt.
C’est oublier que Maxwell et Epstein ne vous ont pas choisi par hasard, utilisant votre enfance brisée pour étendre leur emprise sur vous, en maîtres de la manipulation. Alors qu’on vous a toujours abandonnées, ils prétendent se soucier de vous, vous offrant même une sorte de famille : Epstein en patriarche et Maxwell en matriarche, qui vous appelle ses enfants. Lorsque vous êtes en voyage, ils te présentent d’ailleurs régulièrement comme leur fille. Epstein poussant le vice jusqu’à te demander souvent de l’appeler « papa » pendant qu’il te viole.
C’est oublier aussi qu’ils savent recourir aux menaces, comme ce jour où Epstein te montre une photo de ton petit frère, en te disant qu’il sait où il va à l’école et en t’interdisant de répéter à qui que ce soit ce qui se passe chez lui. « J’ai la police dans la poche, ils ne te croiront jamais », ajoute-t-il.
Dans une véritable chaine de Ponzi du viol, leur perversion va jusqu’à t’impliquer comme d’autres dans le recrutement de nouvelles victimes, en général plus jeunes que vous. Les visages de celles que tu auras contribué à faire tomber dans les griffes d’Epstein te suivront jusqu’à la fin de ta vie, venant régulièrement hanter ta conscience.
Tu sombres de plus en plus, utilisant toutes sortes de drogues et d’anxiolytiques pour ne plus entendre les démons qui te rongent.
Mais à l’été 2002, Epstein et Maxwell te font une proposition qui va te faire atteindre le point de rupture. Ils te demandent de porter leur enfant. Tu seras payée une fortune, mais tu devras renoncer par contrat à tous tes droits sur l’enfant. Quelle horreur ! Et si c’est une fille, devras-tu un jour l’offrir elle aussi en pâture à Epstein ? Désormais tu n’as plus le choix, il faut t’enfuir.
L’occasion se présente lors d’un séjour à Chang Mai en Thaïlande, où Epstein a accepté de t’envoyer pendant cinq semaines pour suivre une formation de massage. Tu y fais la connaissance de Robbie, un jeune Australien de 26 ans. Le coup de foudre est réciproque, et 10 jours seulement après votre rencontre, vous décidez de vous marier, le 16 octobre 2002. Pour la première fois depuis tes 6 ans, tu te sens en sécurité. Avant de t’emmener avec lui en Australie, Robbie insiste pour que tu appelles Epstein. Lorsque tu lui annonces que tu es tombée amoureuse et que tu ne reviendras pas, il répond, laconique : « Passe une belle vie », avant de raccrocher. Ça y est, chère Virginia, tu es libre.
Installés près de Perth, sur la côte ouest de l’Australie, Robbie et toi aurez trois enfants. Alexander naît en février 2006, Tyler en avril 2007 et Ellie, une petite fille, en janvier 2010.
J’aime à croire que tu as connu alors quelques années de bonheur et d’insouciance. Mais en mars 2007, un mois avant la naissance de Tyler, le téléphone sonne. Tu décroches, et tu reconnais dans la seconde cette voix à l’accent britannique qui n’a jamais cessé de te hanter, celle de Ghislaine Maxwell. Quelques jours plus tard, Jeffrey Epstein t’appellera lui aussi. En mars 2005, une enquête a été ouverte suite au viol par Epstein d’une adolescente de 14 ans, et tes deux tortionnaires veulent s’assurer que tu ne parleras pas.
L’enquête révèle très vite l’ampleur du trafic sexuel mis en place par Epstein. Elle pointe par ailleurs vers un vaste système de chantage, sa propriété de Palm Beach étant truffée de caméras dont les enquêteurs affirment qu’elles permettaient de filmer les ébats des nombreuses personnalités qu’il recevait chez lui. Pourtant et alors qu’il risque la prison à vie, il va obtenir en avril 2008 un accord de non-poursuite hallucinant. Ayant plaidé coupable uniquement pour racolage de mineure, il n’est condamné qu’à 18 mois de prison. Il en effectuera seulement 13, bénéficiant par ailleurs d’un droit de sortie en journée pour se rendre à son bureau et accessoirement, continuer à violer des jeunes filles. Il effectuera la fin de sa peine en assignation à domicile. Une assignation très relative puisqu’il se rendra à de multiples reprises dans sa propriété new yorkaise et dans son île des Caraïbes. Les dessous de ce deal, approuvé par le procureur fédéral Alexander Acosta qui sera plus tard nommé ministre du travail par Donald Trump, sont racontés dans la formidable enquête de la journaliste Julie K. Brown pour le Miami Herald, probablement la meilleure connaisseuse de l’affaire Epstein. Publiés en 2018 sous le titre « Perversion of justice », cette série d’articles sera à l’origine de la chute d’un des plus terribles pédocriminels de l’Histoire.
En septembre 2008, deux mois après l’accord de non-poursuite dont a bénéficié Epstein, tu reçois une lettre du département de la justice américain. Tu as été identifiée comme victime grâce aux images de caméras installées chez Epstein, et on te propose de témoigner.
Les poursuites criminelles ayant été abandonnées, il ne te reste plus, à toi comme aux autres victimes d’Epstein et Maxwell, qu’un procès au civil pour obtenir une compensation financière. Dans ce procès qui aboutira en novembre 2009, tu garderas l’anonymat, désignée comme « Jane Doe 102 ».
Mais la naissance de ta fille Ellie va agir comme un électrochoc, tout comme l’impunité dont bénéficient tes agresseurs, au premier rang desquels Epstein et le prince Andrew, que tu vois s’afficher tout sourire à la une des journaux, sur une photo d’eux prise à Central Park en février 2011. Pas grand monde d’ailleurs ne semble dérangé par la condamnation d’Epstein, qui continue de s’afficher avec les politiques, les hommes d’affaire et les scientifiques. La perspective que ta fille grandisse dans un monde où règne une telle impunité pour les pédocriminels t’est insupportable. Et c’est l’amour pour elle qui va te donner la force et le courage d’être l’une des toutes premières victimes d’Epstein à témoigner à visage découvert.
Accompagnée par ton avocate Sigrid McCawley qui défend aussi d’autres victimes d’Epstein, tu te lances dans un long combat juridique et médiatique pour faire tomber l’accord de non-poursuite dont il a bénéficié en 2008. Rien ne te sera épargné des violences qui accompagnent la sortie de l’anonymat : les interrogatoires de police dont celui d’une équipe du FBI qui te rend visite en Australie en mars 2011, le harcèlement permanent des paparazzi, les campagnes de dénigrement menées par tes agresseurs et leurs nombreux relais dans la presse, les menaces et les intimidations. Tu connais la puissance et l’impunité de celles et ceux contre qui tu te dresses, et tu vivras jusqu’à la fin de ta vie avec la peur chevillée au corps que le pire puisse t’arriver à toi ou à celles et ceux que tu aimes.
Mais les moments les plus durs sont peut-être les séparations d’avec ta famille que t’imposent les nombreux déplacements pour le procès ou les interventions dans les médias. Lorsque tes enfants t’interrogent sur ces absences à répétition, tu leur réponds que tu pars « combattre les méchants ».
Ce combat prend aussi la forme d’une ONG, fondée en 2014 et baptisée « Victims refuse silence », devenue depuis « SOAR » pour « Speak Out, Act, Reclaim ». Ta fondation se donne pour objectif d’aider les victimes de trafic sexuel partout dans le monde, et de faire pression sur les Etats pour faire évoluer la loi afin de pouvoir réellement combattre ces monstruosités. On estime qu’au moins 5 millions de personnes sont victimes de trafic sexuel, rapportant près de 100 milliards de dollars aux trafiquants qui les exploitent. Tu adoptes comme emblème un papillon bleu, symbole de la transformation et de la prise de pouvoir qui se produisent lorsqu’une victime devient une survivante.
Suite à la publication des articles de Julie K. Brown en novembre 2018, l’enquête sur Epstein est relancée. Il est arrêté le 6 juillet 2019 à l’aéroport de Teterboro dans le New Jersey. Incarcéré à la prison de New York, il est retrouvé mort dans sa cellule le 10 août au matin. L’enquête conclura à un suicide.
Privée de procès par la mort de ton bourreau, tu témoigneras tout de même lors d’une audience bouleversante le 27 août, accompagnée de 22 autres femmes. Nommer ici toutes les victimes d’Epstein, dont on estime que le nombre dépasse le millier et dont beaucoup sont mortes de suicide ou d’overdose, est une tâche impossible. Mais je veux ici le faire au moins pour certaines de ces femmes que tu appelais tes « sœurs survivantes » : Michelle Licata, Courtney Wild, Jena-Lisa Jones, Annie et Maria Farmer, Chauntae Davis, Jennifer Araoz, Anouska de Georgiou, Teala Davis, Teresa Helm, Sarah Ransome, Marijke Chatouni, Rachel Benavidez, Elizabeth Stein.
Après une longue cavale, Ghislaine Maxwell est arrêtée le 2 juillet 2020 dans le New Hampshire. Le 28 juin 2022, elle est condamnée à 20 ans de prison. Elle reste encore à ce jour l’unique condamnée dans l’affaire Epstein.
Le 17 décembre 2020, Jean-Luc Brunel est arrêté à l’aéroport de Roissy. Epstein t’avait confié un jour qu’il avait couché avec plus d’un millier de filles fournies par son grand ami français. Là encore pas de procès, puisqu’il sera retrouvé pendu dans sa cellule de la prison de la Santé, le 19 février 2022.
Déchu de ses titres en janvier 2020 et à défaut de reconnaître ses crimes, le prince Andrew, qui n’avait eu de cesse de te calomnier depuis tes premières révélations, devra au moins reconnaître ton statut de victime dans le cadre d’un accord en février 2022.
En juin 2023, la Deutsche Bank et JP Morgan, accusées d’avoir facilité les agissements de Jeffrey Epstein en lui permettant de financer ses activités, acceptent de verser aux victimes 75 millions et 279 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites. En mars 2026, c’est au tour de Bank of America, avec 72,5 millions de dollars.
J’aurais tant aimé pouvoir écrire une fin heureuse à ce portrait. Raconter que les méchants que tu combattais ont été punis, et que tu as eu le droit de couler des jours heureux avec ton mari et tes enfants. Mais épuisée par ton combat pour la justice, tu vois ton corps se détraquer peu à peu. Diagnostiquée d’un syndrome post traumatique et d’une fibromyalgie, tu souffres au quotidien de douleurs insupportables.
Toi qui aimais regarder en boucle Cendrillon pendant ton enfance, tu auras compris très vite que le prince charmant n’existe pas. Car ton mari Robbie n’est pas seulement celui qui t’a permis d’échapper à Maxwell et Epstein. Il est aussi un homme violent. Des violences qui durent depuis des années, et qui lui ont d’ailleurs valu une arrestation en 2015, alors que vous résidiez aux Etats-Unis. Une agression que tu avais présentée alors comme un incident isolé. Rien d’étonnant au fond, tant les victimes de violences pendant l’enfance voient exploser la probabilité d’entrer dans des relations toxiques à l’âge adulte : en tant que victimes pour les femmes, en tant qu’agresseurs pour les hommes.
Suite à une nouvelle agression le 10 janvier 2025, tu portes plainte auprès de la police, qui ne retiendra aucune charge contre ton mari. Il a dû trouver de bons arguments pour se défendre, car c’est même à toi qu’on interdira tout contact avec tes enfants. Là encore ce qui semblera monstrueux à beaucoup est malheureusement la norme. Entre le père agresseur et la mère victime et protectrice, souvent qualifiée de menteuse, de manipulatrice ou d’hystérique, la justice choisit en général le camp de l’homme.
Le 5 avril 2025, dévastée par la séparation de tes trois enfants, tu publies cette déclaration : « J’ai réussi à combattre Ghislaine Maxwell et Jeffrey Epstein, mais jusqu’à récemment je n’ai pas réussi à échapper aux violences conjugales au sein de mon mariage. Après la dernière agression de mon mari, il m’est impossible de garder le silence ». Moins de trois semaines plus tard, le 25 avril 2025, tu te suicides, seule à ton domicile. Tu avais 41 ans.
Si l’affaire Epstein est si essentielle ce n’est pas pour Jeffrey Epstein lui-même. C’est pour ce que cette affaire dit de nous, de notre société et de sa tolérance à la pédocriminalité. Car il n’est nul besoin d’être un maître chanteur multi millionnaire pour bénéficier d’une impunité totale en la matière. En France, aujourd’hui encore, seuls 3% des viols et agressions sexuelles sur enfant aboutissent à une condamnation. C’est moins de 1% pour l’inceste. Et celles et ceux qui ont l’immense courage de briser le silence sont en général rejeté·es par leur propre famille, voire punies par la justice quand il s’agit de mères dénonçant leur compagnon ou ex-compagnon.
Même pour toi, chère Virginia, on comprend bien avec ton histoire qu’Epstein ne fut qu’un des maillons de cette chaîne d’abominables souffrances que notre société t’a fait subir.
A l’heure où j’écris ces lignes, à quelques jours du premier anniversaire de ta mort, il y a quelque part sur cette planète trois enfants qui pleurent leur maman disparue. Mais quand Alexander, Tyler et Ellie ferment les yeux pour penser à toi, j’aime à croire qu’ils voient s’envoler une immense nuée de papillons bleus, symboles de ces millions de victimes devenues combattantes. Et qu’au milieu de cette nuée, un de ces papillons, pour elle et eux seuls juste un peu plus brillant que les autres, leur fait cette promesse : « mes amours, nous ne cesserons de nous battre que quand justice sera rendue, et que tous les enfants du monde pourront grandir en paix ».
Où que tu sois, chère Virginia, ne doute jamais de cela : tes enfants sont immensément fiers de toi, et nous le sommes avec eux.
Je ne te connaissais pas, Virgina Giuffre. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
– Nobody’s girl, autobiographie de Virginia Giuffre écrite avec Amy Wallace
– The life and death of Virginia Giuffre, un podcast de Manveen Rana
Natalka Bilotserkivets (1954 – ) est une écrivaine et poétesse ukrainienne. Voici l’un de ses poèmes baptisé « L’amour à Kiev », traduit en français d’après la version anglaise d’Andrew Sorokowsky
L’Amour à Kiev
C’est plus terrible l’amour à Kiev que
De splendides passions vénitiennes. Des papillons
Volent légères taches lumineuses en forme de chandelle –
Les brillantes ailes des chenilles mortes s’enflamment !
Et le printemps a allumé les bougies des châtaignes !
Le goût tendre du rouge à lèvres à deux sous,
L’audacieuse innocence des minijupes,
Et ces coupes de cheveux qui ne sont pas parfaites –
Pourtant l’image, la mémoire et les signes nous émeuvent toujours…
Tragiquement évidents, comme le dernier hit.
Tu mourras ici du couteau d’un scélérat,
Ton sang se répandra comme la rouille dans une
Audi flambant neuve dans une ruelle de Tartarka.
Ici, tu plongeras d’un balcon, dans le ciel,
tête baissée vers ton sale petit Paris
Avec un chemisier d’un blanc de secrétaire.
Tu ne sais pas reconnaître un mariage d’un décès…
Car l’amour à Kiev est plus terrible que
Les concepts du nouveau communisme : des spectres
Émergent dans les nuits ivres
Du Mont Chauve, ils tiennent dans leurs mains
des drapeaux rouges et des pots de rouges géraniums.
Maruja Vieira(1922-2023) est une journaliste, poétesse et militante féministe colombienne. Elle a publié une quinzaine de livres de poésie et de nombreux articles dans des journaux colombiens et vénézuéliens.
Elle a écrit de nombreux textes en la mémoire de son mari José María Vives Balcázar, mort d’une crise cardiaque en mai 1960, quelques mois avant la naissance de leur fille Anna Mercredes.
Voici trois de ses poèmes en version originale, « Más que nunca », « La memoria de árbol » et « Al final del camino »
Porque amarte es así, tan dulce y hondo
como esta fiel serenidad del agua
que corre por la acequia, derramando
su amorosa ternura sobre el campo.
Te amo en este sitio de campanas y árboles,
en esta brisa. en estos jazmines y estas dalias.
La vida y su belleza me llegan claramente
cuando pienso en tus ojos bajo este cielo pálido.
Sobre la hierba limpia y húmeda mis pisadas
no se oyen, no interrumpen el canto de los pájaros.
Ya la niebla desciende con la luz de la tarde
y en tu ausencia y mi angustia, más que nunca te amo.
LA MEMORIA DEL ÁRBOL
Un día en el futuro recordaré este árbol.
Sentiré que sus ramas llegan hasta mis manos
cargadas del perfume que hoy difunde la tarde.
Brillantes olas verdes son las hojas y el agua.
El tronco gris dibuja largos, extraños mapas.
Recordaré este cielo que asoma la ventana
y el pájaro invisible que en las mañanas canta.
Recordaré esta hora con el hombre que pasa
recogiendo botellas vacías por la calle
y la niñita pobre que viene sin zapatos
desde la cueva oscura que horada la montaña.
Lejos, una campana. Aquí dentro la música
y un rostro que me mira de más allá del alma.
Otra vez es septiembre, siento tu amor cercano.
Desde un lugar distinto de la vida, tus ojos
me miran en la bruma que borra las distancias.
En un lejano día recordaré esta hora
y ya estará más cercade tu orilla mi barca.
AL FINAL DEL CAMINO
Sólo pido
tu rostro para el sueño,
tu nombre dibujado
en los telones del recuerdo.
Me iré con ellos lejos
a la ciudad tranquila de los lirios,
de las campanas y de las violetas.
El tiempo será largo como un río
y seguirá copiando el mismo cielo
eternamente.
Y eternamente clara, casi viva,
tu sombra estará cerca.
Anna Akhmatova (1889- 1966) est une des plus importantes poétesses russes du XXème siècle. Les thèmes récurrents de ses écrits sont le temps qui passe, les souvenirs, le destin de la femme créatrice et les difficultés pour vivre et pour écrire dans l’ombre du stalinisme.
Voici trois de ses poèmes: « Solitude », « Nuit » et « L’amour »
Solitude
On m’a jeté tant de pierres,
Que plus aucune ne m’effraie,
Le piège s’est fait haute tour,
Haute parmi les hautes tours.
Je remercie ceux qui l’ont construite,
Qu’ils cessent de s’inquiéter, de s’attrister.
De tous les côtés je vois l’aube plus tôt.
Et le dernier rayon du soleil triomphe ici.
Souvent dans les fenêtres de mes chambres
Entrent les vents des mers du nord,
Et le pigeon mange dans mes mains du grain…
Cette page que je n’ai pas finie,
La main brune de la Muse,
Divinement calme et légère,
Y inscrira le dernier mot.
Nuit
La lune est au ciel, à peine vivante,
Parmi des nuages petits qui s’enfuient,
Au palais une sentinelle farouche
Regarde, irritée, l’horloge de la tour.
La femme infidèle rentre chez elle,
Son visage est pensif et sévère,
Mais dans l’étroite étreinte du rêve,
La femme fidèle brûle d’un feu violent.
Que m’importe ? Il y a sept jours,
En soupirant, j’ai dit adieu au monde.
Mais on respire mal, et je me suis glissée dans le jardin
Pour voir les étoiles et toucher la lyre.
***
Comme une pierre blanche au fond d’un puits,
Dort en moi un souvenir.
Je ne peux pas, je ne veux pas me battre :
Il est joie, il est souffrance.
Il me semble que si on regardait
De près dans mes yeux on le verrait.
On se sentirait plus triste et plus pensif
Que celui qui entend le douloureux récit.
Je sais que les dieux ont transformé
Des hommes en objets, sans tuer la conscience.
Pour que vive à jamais ce miracle de douleur,
Tu es transformé en un souvenir.
L’amour
C’est parfois un serpent magicien,
Lové près de ton cœur.
C’est parfois un pigeon qui roucoule,
Sur la fenêtre blanche.
C’est parfois sous le givre qui brille
La vision d’une fleur.
Mais mène, en secret, à coup sur,
Loin de la joie tranquille.
Il sait pleurer si doucement
Dans la prière du violon,
Il fait peur quand on le devine
Sur des lèvres que jamais on n’avait vues.
Antje Krog (1952 – ) est une poétesse et journaliste sud-africaine qui écrit en afrikaans et en anglais. Elle publie à l’âge de 17 ans son premier recueil de poèmes, « La Fille de Jephté ». Son oeuvre la plus connue est « La douleur des mots », chronique de la Commission vérité et réconciliation sur l’Apartheid présidée par Desmond Tutu.
En 1970, en plein Apartheid, elle scandalise la communauté afrikaner et attire l’attention de tout le pays avec son poème « Mon beau pays »
Voyez, je me fais un pays (…) Où Noirs et Blancs, main dans la main apporteront amour et paix, dans mon beau pays
Voici trois de ses poèmes en anglais, « What the stars say », African love song » et « Since we »
What the stars say (extrait)
the stars take your heart
because the stars aren’t the least bit hungry for you!
the stars exchange your heart for the heart of a star
the stars take your heart and feed you the heart of a star
then you’ll never be hungry again
because the stars say: ‘Tsau! Tsau!’
and the bushmen say the stars curse the springbok’s eyes
the stars say: ‘Tsau!’ they say: ‘Tsau! Tsau!’
they curse the springbok’s eyes
I grew up listening to the stars
the stars say: ‘Tsau! Tsau!’
it’s always summer when you hear the stars saying Tsau
African love song
neither the moist intimacy of your eyelids fair as fennel
nor the violence of your body withholding behind sheets
nor what comes to me as your life
will have so much slender mercy for me
as to see you sleeping
perhaps I see you sometimes
for the first time
you with your chest of guava and grape
your hands cool as spoons
your haughty griefs stain every corner blue
we will endure with each other
even if the sun culls the rooftops
even if the state cooks clichés
we will fill our hearts with colour
and the fireworks of finches
even if my eyes ride a rag to the horizon
even if the moon comes bareback
even if the mountain forms a conspiracy against the night
we will persist with each other
sometimes I see you for the first time
Since we
since we started walking
this road the irises
finished blooming the still
abandoned eyeballs of
the light blue ones the plush
folded bats of the purple row since
we started this road the
grass now gasps away seed
the buttercups have dropped
their leaves like nail clippings
the camelia’s bathrobe
among the cedars withered from the
branches since we started
the road the tough pony-
tails of the wisteria
fell in disrepute the
banksia waterfall
finished her fatal plunge since we have
started walking this road
the swallows came back we
can smell the jasmine from
its jugular the snow
melted from the mountains
since we started a man tumbled back-
wards into all this air
what we breathe is the air
of whole this world the sky
overwhelmed in writings
of grief at dusk we do
become dark of tongue as we translate
disintegration our
ankles reek mortal but
god how strong our thighs have
become since we walked this
road how fierce how savage
our filigree as the heart bangs in terror
Oodgeroo Noonuccal (1920-1996). Née Kathleen Ruska, elle était une poétesse, artiste et militante politique australienne. Elle se battit notamment pour les droits des peuples autochtones. Elle est la première autochtone australienne à publier un livre.
Voici trois de ses poèmes traduits en français, « Ségrégation », « Mon fils » et « Mongarlowe »
Ségrégation
Je suis noire de peau parmi les blancs,
Et je suis fière,
Fière de ma race, fière de ma peau.
Je suis pauvre et brisée,
Vêtue de haillons, tombés du dos de l’homme blanc,
Mais ne croyez pas que j’en aie honte.
Les lances ne purent rivaliser avec les armes à feu
et nous fûmes dominés,
Mais il y a des choses qu’ils ne purent piller et détruire.
Nous fûmes conquis, mais pas soumis,
Nous fûmes contraints, mais jamais serviles.
Ne pensez pas que je m’incline comme les blancs
s’inclinent devant les blancs.
Je suis orgueilleuse,
Bien qu’humble et pauvre, et sans logis…
L’égale du Christ.
Mon fils
Je pourrais te raconter le désespoir, la haine aveugle,
Je pourrais te raconter des crimes honteux et inhumains,
Les calomnies et les brutalités,
Les viols et les meurtres, mon fils ;
Mais je te raconterai au contraire le courage et le bien
Quand les vies des blancs et des noirs se mêlent,
Et les hommes s’unissent comme des frères –
Voilà ce que je te dirais, mon fils.
Mongarlowe
O Terre Vierge
Je t’entends crier de douleur
Alors que tu te tournes et te retournes,
Me niant
Le sommeil dont j’ai tant besoin.
Violée par l’homme
Dans le passé violent,
Il t’a laissée
En sang, en larmes,
Provoquant en toi
Des menstruations
Irrégulières.
Les gommiers se tordent,
Ils versent des larmes d’eucalyptus,
Qui se mêlent à ton sang
Pénétrant, affligeant ton âme déchirée.
Au bord du ruisseau une lubra pleure.
Monuments spectraux
A ta virginité perdue.