Paulette Nardal (1896 – 1985) était une philosophe née en Martinique. Elle tint avec sa sœur Jane un salon littéraire à Clamart qui devint vite un haut lieu intellectuel et artistique du monde noir, et fut très vite placé sous surveillance policière. Elles fondèrent en 1931 La Revue du monde noir et posèrent les bases de la théorie de la négritude, que Césaire, Senghor et Damas leur déroberont sans aucun scrupule. Comme quoi l’effet Matilda ne connaît pas la couleur de peau…
Comme Paulette le dira elle-même dans un bel euphémisme, « Césaire et Senghor ne se sont pas conduits vis-à-vis de moi d’une façon très correcte, alors qu’ils m’avaient connue à Paris sur ces sujets [la négritude] et estimaient que ce n’était pas la peine de mentionner mon action. »
J’ai découvert dans le livre de Julien Marsay La revanche des autrices son poème « Ecoute » que je vous partage ici.
Ecoute
Ecoute, ma sœur encore emmaillotée dans les langues de l’indifférence
Somnolente et dolente
Tu suis le chemin coutumier des lentes habitudes
Ne veux-tu pas
Dégageant d’un effort puissant ta forme décantée
Délivrée du fardeau des gènes ancestraux
Ne veux-tu pas
Eve nouvelle
Noire et belle
Qui porte dans tes yeux baissés
L’acquiescement des races résignées
Surgir
Remodelée
Sur les hauteurs que balaye la palme
Et contempler
Face à l’immensité des destins révéls
Dans la grande lumière de ton être
Enfin réalisé
Les générations issues de ton flambeau bronzé
Louise Labé (1524-1566) est une poétesse française de la Renaissance. Célèbre pour ses sonnets, elle est une des rares autrices antérieures au XIXe siècle à avoir résisté à l’effacement acharné des historiens de la littérature française.
Il faut dire qu’elle avait un sacré talent, et un style d’une audace incroyable pour une femme du XVIème siècle.
Elle n’a pourtant pas échappé à la calomnie, comme toutes les femmes qui connurent le succès de leur vivant. Calvin la qualifiait de « putain du peuple » (classe le Jeannot), et certains sont même allés, longtemps après sa mort, jusqu’à lui retirer la maternité de son oeuvre.
Mais pas jusqu’à nier son existence. Comme l’écrit Julien Marsay dans son ouvrage remarquable « La revanche des autrices », « Pute pas de problème. Grande poétesse en revanche, pas question ».
Je vous présente ci-dessous trois de ses sonnets, « Baise m’encor, rebaise-moi et baise », « Depuis qu’Amour cruel empoisonna » et « Ne reprenez, Dames, si j’ai aimé »
Baise m’encor, rebaise-moi et baise
Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie :
Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.
Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie :
Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.
Depuis qu’Amour cruel empoisonna
Depuis qu’Amour cruel empoisonna
Premièrement de son feu ma poitrine,
Toujours brûlai de sa fureur divine,
Qui un seul jour mon coeur n’abandonna.
Quelque travail, dont assez me donna,
Quelque menace et prochaine ruine,
Quelque penser de mort qui tout termine,
De rien mon coeur ardent ne s’étonna.
Tant plus qu’Amour nous vient fort assaillir,
Plus il nous fait nos forces recueillir,
Et toujours frais en ses combats fait être ;
Mais ce n’est pas qu’en rien nous favorise,
Cil qui les Dieux et les hommes méprise,
Mais pour plus fort contre les forts paraître.
Ne reprenez, Dames, si j’ai aimé
Ne reprenez, Dames, si j’ai aimé,
Si j’ai senti mille torches ardentes,
Mille travaux, mille douleurs mordantes,
Si en pleurant j’ai mon temps consumé,
Las ! que mon nom n’en soit par vous blâmé.
Si j’ai failli, les peines sont présentes.
N’aigrissez point leurs pointes violentes ;
Mais estimez qu’Amour, à point nommé,
Sans votre ardeur d’un Vulcan excuser,
Sans la beauté d’Adonis accuser,
Pourra, s’il veut, plus vous rendre amoureuses
En ayant moins que moi d’occasion,
Et plus d’étrange et forte passion.
Et gardez-vous d’être plus malheureuses.
De son vrai nom Marguerite Annie Johnson, Maya Angelou (1928 – 2014) est une romancière, poétesse, actrice et productrice afro-américaine. Elle est une personnalité importante du mouvement des droits civiques, devenue une figure emblématique de la vie culturelle et politique aux Etats-Unis.
Elle accède à la célébrité avec le premier tome de sa série autobiographique en 7 volumes, « Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage », publié en 1969 et qui raconte sa vie jusqu’à l’âge de 17 ans.
Voici l’un de ses nombreux poèmes, « Still I rise », traduit en français par Olivier Favier.
Vous pouvez me rabaisser pour l’Histoire
Avec vos mensonges amers et tordus,
Vous pouvez me traîner dans la boue
Mais comme la poussière, je m’élève encore,
Mon insolence vous met-elle en colère?
Pourquoi vous drapez-vous de tristesse
De me voir marcher comme si j’avais des puits
De pétrole pompant dans mon salon?
Comme de simples lunes et de simples soleils,
Avec la certitude des marées
Comme de simples espoirs jaillissants,
Je m’élève encore.
Voulez-vous me voir brisée?
La tête et les yeux baissés?
Les épaules tombantes comme des larmes.
Affaiblie par mes sanglots émus.
Est-ce mon dédain qui vous blesse?
Ne prenez-vous pas affreusement mal
De me voir rire comme si j’avais des mines
d’or creusant dans mon jardin?
Vous pouvez m’abattre de vos paroles,
Me découper avec vos yeux,
Me tuer de toute votre haine,
Mais comme l’air, je m’élève encore.
Ma sensualité vous met-elle en colère?
Cela vous surprend-il vraiment
De me voir danser comme si j’avais des
Diamants, à la jointure de mes cuisses?
Hors des baraques des hontes de l’histoire
Je m’élève
Surgissant d’un passé enraciné de douleur
Je m’élève
Je suis un océan noir, bondissant et large,
Jaillissant et gonflant je porte la marée.
En laissant derrière moi des nuits de terreur et de peur
Je m’élève
Vers une aube merveilleusement claire
Je m’élève
Apportant les présents que mes ancêtres m’ont donnés,
Je suis le rêve et l’espérance de l’esclave.
Je m’élève
Je m’élève
Je m’élève
Still I rise
You may write me down in history
With your bitter, twisted lies,
You may tread me in the very dirt
But still, like dust, I’ll rise.
Does my sassiness upset you?
Why are you beset with gloom?
‘Cause I walk like I’ve got oil wells
Pumping in my living room.
Just like moons and like suns,
With the certainty of tides,
Just like hopes springing high,
Still I’ll rise.
Did you want to see me broken?
Bowed head and lowered eyes?
Shoulders falling down like teardrops.
Weakened by my soulful cries.
Does my haughtiness offend you?
Don’t you take it awful hard
‘Cause I laugh like I’ve got gold mines
Diggin’ in my own back yard.
You may shoot me with your words,
You may cut me with your eyes,
You may kill me with your hatefulness,
But still, like air, I’ll rise.
Does my sexiness upset you?
Does it come as a surprise
That I dance like I’ve got diamonds
At the meeting of my thighs?
Out of the huts of history’s shame
I rise
Up from a past that’s rooted in pain
I rise
I’m a black ocean, leaping and wide,
Welling and swelling I bear in the tide.
Leaving behind nights of terror and fear
I rise
Into a daybreak that’s wondrously clear
I rise
Bringing the gifts that my ancestors gave,
I am the dream and the hope of the slave.
I rise
I rise
I rise.
Tandis que je soufflais 20 bougies, tu émettais ton dernier souffle. Mais ça, à l’époque, je ne le savais pas.
Je t’ai découverte très récemment. De toi, j’ai lu ton seul et unique roman Maud Martha, paru en 1953. La quatrième de couverture mentionne qu’il est largement inspiré de ta vie. C’est ainsi que je t’ai connue. Par ce livre qui m’a fait découvrir ton enfance, ta sensibilité, ton courage, la poésie de tes mots et ta délicatesse.
Envoutée par ce roman qui m’a plongé par fragments au cœur de ta vie, il m’a fallu du temps pour finalement aller voir ce qui se dit de toi. C’est alors que j’ai découvert ton humilité et ta discrétion au regard de la vie incroyable qui fut la tienne.
Tu es née le 07 juin 1917 à Topeka au Kansas, j’aurais imaginé plus tard, dans les années 30 peut-être. Ton livre parle bien de ton enfance à Chicago, ville dans laquelle tu as migré à peine âgée de quelques semaines lors de la Grande migration afro-américaine, de ton père dans une entreprise de musique, mais il ne dit mot de la profession de ta mère ou de tes brillantes études. Tu obtiens ton diplôme supérieur en 1936, après avoir fréquenté 3 écoles différentes. La première était rose et la seconde marron. La troisième brillait d’un jaune foncé. Et oui, je suis influencée par tes mots et leur beauté. Fréquenter ces trois écoles durant la ségrégation t’a permis d’élaborer une grande connaissance et compréhension des injustices raciales à l’œuvre dans ton pays.
Tu voulais dès ton plus jeune âge vivre de l’écriture, encouragée par ta mère institutrice et pianiste, ton premier poème, baptisé Eventide, est publié l’année de tes 13 ans dans le magazine pour enfant American Childhood. A 17 ans, tu es publiée dans le journal afro-américain Chicago Defender, et tu comptes déjà près d’une centaine de poèmes.
Tu as été professeure de littérature américaine, toi qui ne pensais pas être faite pour les études universitaires. Tu as, d’ailleurs, enseigné la poésie dans plusieurs universités à travers tous les Etats-Unis, dont l’université de Columbia à New-York.
Tu as reçu tellement de prix au cours de ta carrière. Tu as même été la première femme afro-américaine à recevoir le prix Pulitzer. C’était en 1950, pour ton second recueil de poèmes, Annie Allen. Je n’en reviens pas. J’aurais tant aimé étudier tes poèmes, au lieu des sempiternels Apollinaire, Verlaine et Rimbaud, comme celui-ci par exemple :
TRUTH
And if sun comes
How shall we greet him?
Shall we not dread him,
Shall we not fear him
After so lengthy a
Session with shade?
Though we have wept for him,
Though we have prayed
All through the night-years—
What if we wake one shimmering morning to
Hear the fierce hammering
Of his firm knuckles
Hard on the door?
Shall we not shudder?—
Shall we not flee
Into the shelter, the dear thick shelter
Of the familiar
Propitious haze?
Sweet is it, sweet is it
To sleep in the coolness
Of snug unawareness.
The dark hangs heavily
Over the eyes.
Tu demeures très discrète sur ta vie privée. En 1939, tu as épousé Henry Blakely Lowington Blakely Junior avec lequel tu as eu deux enfants, Henry Lowington Blakely III et Nora Brooks Blakely. Ton mari est décédé 4 ans avant toi.
Ta mort, le 3 décembre 2000 dans ta ville de Chicago, n’a pas signifié la fin de ta renommée. Au contraire, elle a continué de se propager. Des écoles, des bibliothèques, des parcs portent ton nom. Dix ans après ta mort, tu as été intronisée au Chicago Litterary Hall of fame. En 2012, ton visage a voyagé collé sur des enveloppes. En 2015, tu t’envoles dans le système solaire, ton nom est donné à un cratère sur Mercure. Nombreuses sont les stars qui rêveraient d’un pareil destin. La célébration des 100 ans de ta naissance a donné lieu à des festivités pendant plus d’une année. Une statue de toi a même été érigée. A Chicago, du moins, tu es très loin d’être oubliée.
Mais ici, alors que j’étais à l’aube de ma vie et toi à l’orée de la tienne, tu m’étais inconnue.
Il m’en a fallu du temps pour te découvrir. J’espère par ce portrait que d’autres personnes auront envie de lire tes écrits et continueront de faire vivre tes mots et ta poésie.
Je ne te connaissais pas Gwendolyn Brooks. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
J’ai découvert Victoire Babois, ainsi qu’une longue liste d’incroyables autrices, grâce au formidable livre de Julien Marsay, « La revanche des autrices ». Un ouvrage qui est au passage le premier que je lise et qui soit écrit par un homme, et je commence à en avoir lu pas mal. Je vous avoue que cela m’a fait du bien, car dans cette délicieuse obsession que sont devenues pour moi les chères oubliées, il m’arrive parfois de manquer un peu de compagnie masculine.
Bref, revenons à Victoire Babois. Elle était considérée de son vivant comme une des plus grandes poétesses de l’histoire de la poésie française. Ses poèmes furent une sources d’inspiration pour les plus grandes poétesses et poètes du XIXè siècle, comme Marceline Desbordes-Valmore, Alphonse de Lamartine et Victor Hugo. Elle fut pourtant complètement effacée, comme nombre d’autrices de grand talent (comme la plupart en fait…).
C’est pour survivre à la mort de sa fille Blanche, décédée à l’âge de 5 ans, qu’elle se mit à écrire.
En 1804, elle publia en sa mémoire un recueil intitulé « Elégies sur la mort de sa fille âgée de cinq ans », qui connut un grand succès.
On pense bien sûr à Victor Hugo et aux poèmes qu’il écrivit pour pleurer sa fille Léopoldine, morte noyée à 19 ans.
Mais là où il fut unanimement loué pour son amour paternel, nombreux furent ceux qui attaquèrent Victoire Babois, lui reprochant son insincérité pour avoir exprimé avec tant de beauté son chagrin de mère. En littérature comme dans beaucoup de choses, c’est deux poids deux mesures!
Vous trouverez ci-dessous trois de ses poèmes, « A ma fille », « A ma fille décédée » et « Mon sexe, dites-vous, déshérité des cieux », et d’autres encore en suivant ce lien.
A ma fille
Ô toi dont la pénible enfance
S’écoule au milieu des douleurs,
Toi, dont la fragile existence
M’a déjà coûté tant de pleurs ;
Ô ! De ta mère,
Fille trop chère,
Le ciel enfin comble les vœux,
Et de ta vie,
Las ! Tant chérie,
Il daigne resserrer les nœuds.
Déjà de ta bouche enfantine
S’échappent mille traits charmants,
Que mon cœur saisit et devine
Dans les plus doux ravissements ;
Mais sans culture,
De la nature
Tu perdrais les dons généreux,
Si ma tendresse,
Veillant sans cesse,
N’en cultivait le germe heureux.
Je verrai sans inquiétude
Venir la saison des erreurs.
Ma constante sollicitude
Saura se cacher sous les fleurs.
Avec adresse
Douce sagesse
Te conduira vers le bonheur,
Et ma tendresse,
Veillant sans cesse,
Servira d’égide à ton cœur.
A ma fille décédée
Ma fille ! … Je t’appelle, hélas ! Et tu n’es plus !
Loin du climat qui te vit naître,
Comme une tendre fleur, tu n’as fait que paraître.
Je viens graver ici des regrets superflus.
Ici sont renfermés, sous cette froide pierre,
Tes grâces, ta beauté, tes talents, tes vertus,
Et le cœur de ta mère.
Mon sexe, dites-vous, déshérité des cieux
Mon sexe, dites-vous, déshérité des cieux,
Ne sait juger ni vers ni prose.
Un style clair et pur, obscur ou vicieux ;
Du bon ou du mauvais : c’est pour lui même chose.
Jamais de l’analyse il ne prit le compas,
Enfin de l’art d’écrire il ne se doute pas.
Hé bien, passe pour l’art d’écrire :
Mais il faut nous permettre au moins de savoir lire.
Si vous tenez rigueur, si vous n’accordez rien,
Nous lirons malgré vous, et nous lirons très bien.
On a vu, grâce à la sottise,
On voit et l’on verra pédants lourds et diffus
Ecrire sans s’entendre et sans être entendus,
Et s’admirer surtout quoi que la raison dise.
Mais femme en l’art des mots est beaucoup moins apprise :
De la clarté du sens elle fait plus de cas,
Et n’admire jamais ce qu’elle n’entend pas.
Bien il est vrai pourtant que l’austère analyse
Ne procède pas à sa guise.
Elle s’en va décomposant,
Recomposant et détruisant,
Sur l’avenir, sur le présent,
La douce illusion que la nature a mise.
Cette méthode exacte a pour nous peu d’appas ;
Messieurs, ne vous en fâchez pas :
On peut être, je crois, sans vous faire une injure,
Du même avis que la nature.
Et puis, la vérité qui marche pas à pas,
Bientôt nous conduirait peut-être
A vouloir juger notre maître ;
Et quel serait votre embarras,
Si nous allions vous bien connaître !
En vous analysant sans nous laisser charmer,
Le résultat bien net d’une telle science
Ne nous offrirait pas, je pense,
Trop de raisons pour vous aimer.
La semaine du 19 janvier 2026, nous avons accueilli en stage d’observation 8 élèves de 3eme du collège Victor Hugo à Nanterre.
J’en ai profité pour leur demander quels seraient leurs critères de choix pour leur futur travail (voir colonne de gauche ci-dessous): personnes inspirantes, beau cadre, salaire, cantine, rythme de travail, horaires, temps qui passe vite, créer. Que des choses importantes!
Nous avons ensuite parlé du pouvoir de l’indignation, et de la nécessité de la transformer en pouvoir d’agir pour façonner le monde tel qu’on aimerait qu’il soit.
L’occasion de leur parler du collectif de salarié·es engagé·es que nous avons lancé il y a deux ans dans notre entreprise, et des actions de transformation que nous avons lancées, en particulier en matière d’égalité femmes hommes, dont le projet des chères oubliées fait partie.
Après les avoir interrogé·es sur les femmes et hommes célèbres qu’elles et ils connaissaient (voir colonnes du milieu et de droite ci-dessus), nous avons achevé l’atelier par un travail autour des figures d’Ada Lovelace et de Rachel Carson, sans aucun doute deux de mes femmes scientifiques préférées!
Cela nous a permis de faire une piqûre de rappel sur les stéréotypes de genre et sur l’importance pour les filles de choisir des matières scientifiques. Car non pardon mais personne n’est « nulle en maths », ni en rien du tout d’ailleurs !
Elle est notamment célèbre pour avoir jeté son voile durant la conférence de Badasht en 1848.
Elle fut alors enfermée en prison, où elle mourut étranglée en 1852.
Son poème l’aube véritable, traduit en français par Jalal Alavinia, résonne encore en 2026 d’une terrible actualité.
L’aube véritable
Prends garde !
L’aube véritable s’apprête à respirer !
Le monde va s’éclairer
et nos âmes vont s’illuminer !
Nul cheikh ne siégera plus
sur le trône de l’hypocrisie !
Nulle mosquée ne fera plus
commerce de la piété !
Leurs turbans seront tous défaits !
Il n’y aura plus de cheikh,
ni de tricheur, ni de faux dévot !
Le monde se débarrassera
de ses illusions et de ses superstitions.
Le peuple se libérera
de ses fantasmes et de ses obsessions !
La tyrannie sera terrassée par la main de l’égalité.
L’ignorance sera démolie par la force de la vérité.
La justice étendra son tapis en tout lieu
et l’amitié plantera ses arbres partout !
L’animosité sera bannie du monde entier,
et la confrontation cédera à la cohabitation !
Sophie Scholl, 1921-1943, allemande, résistante au nazisme
Chère Sophie,
On n’est pas sérieuse, quand on a dix-sept ans. Mais on peut mourir à vingt et un ans, d’avoir été trop courageuse.
Tu es née le 9 mai 1921 à Forchtenberg, un magnifique village des environs de Stuttgart. Ton père Robert est le maire de la commune et ta mère Magdalena, une ancienne infirmière, s’occupe de toi et de tes cinq frères et sœurs : Inge, Hans, Elisabeth, Werner et Tilde. Profondément croyante, elle vous transmet des valeurs chrétiennes qui auront une importance capitale dans le cours de votre existence.
En 1931, ta famille et toi déménagez pour vous installer dans la grande ville d’Ulm, en Bavière. Deux ans plus tard, en janvier 1933 et alors que tu n’as pas encore douze ans, Adolf Hitler est nommé chancelier de la République de Weimar, après l’arrivée en tête du parti nazi aux élections législatives de novembre 1932. Comme plus de 80% des enfants de ta génération, tes frères et sœurs et toi rejoignez les jeunesses hitlériennes, malgré l’opposition de vos parents.
La nature, les nuits à la belle étoile, les chansons autour du feu de camp, l’esprit de camaraderie… tout cela vous enchante. C’est un peu comme les scouts, les croix gammées et l’antisémitisme en plus. A seize ans, tu tombes amoureuse d’un sous-officier de la Wehrmacht de quatre ans ton aîné, Fritz Hartnagel, avec qui tu entretiens une relation passionnée.
Mais peu à peu, vos illusions commencent à se fissurer. C’est d’abord l’interdiction de certaines chansons au prétexte qu’elles ont été écrites par des étrangers. Puis ce livre de Stefan Zweig, « les très riches heures de l’humanité » (un chef d’œuvre pourtant) confisqué à ton frère Hans parce que son auteur était juif. En 1938, il est arrêté par la Gestapo et brièvement incarcéré pour avoir rejoint une organisation de jeunesse concurrente et interdite.
En 1939, c’est le début de la Seconde Guerre Mondiale. Ton fiancé Fritz est envoyé au front, et vous entamez une longue correspondance dont le contenu dit beaucoup sur ta liberté d’esprit et la force de ton caractère. En 1941, tu es réquisitionnée pour un service agricole d’un an entre jeunes femmes, totalement abrutissant. Tu t’en évades en lisant en cachette les confessions de Saint-Augustin, un des pères fondateurs de l’Eglise et grand théoricien de la pensée chrétienne. Gare à ne pas te faire prendre, car la possession de tout livre personnel est rigoureusement interdite. Tu puiseras dans cette foi chrétienne une force incommensurable pour défendre, jusqu’à la fin de ta courte vie, tes idéaux de justice, de paix et de liberté.
Libérée de ton service des champs, tu entames en mai 1942 des études de biologie et de philosophie à l’université de Munich. Tu retrouves ton frère Hans, qui y étudie la médecine depuis trois ans, en alternance avec des séjours à la caserne et sur le front.
En juin 1942, vous fondez avec Alexander Schmorell, un ami et compagnon d’étude de Hans, un petit groupe de résistance que vous baptisez “La Rose Blanche”. Il comptera une quinzaine de membres, des étudiant·es comme vous et un de vos professeurs, Kurt Huber. Vous rédigez quatre premiers tracts, adressés aux intellectuel·les allemand·es et qui comprennent pour l’un d’entre eux une dénonciation des 300 000 victimes de la Shoah en Pologne.
Il faut mesurer l’immense courage et l’intelligence dont vous avez dû faire preuve afin de rassembler tout le matériel nécessaire pour rédiger ces tracts, en faire des milliers de copie et les diffuser dans toutes les grandes villes du Sud de l’Allemagne, et jusqu’à Vienne en Autriche. Car partout dans le pays, la terrible Gestapo surveille les moindres faits et gestes de tous·tes les habitant·es.
A l’été 1942, Hans est envoyé avec ses amis médecins sur le front russe, en pleine bataille de Stalingrad. Témoin des innombrables horreurs commises par l’armée allemande, il en reviendra plus que jamais convaincu de l’absolue nécessité de résister, quoi qu’il en coûte.
Pendant ce temps en Allemagne, ton père Robert est arrêté et emprisonné pendant quatre mois pour avoir exprimé une opinion critique du régime nazi. Afin de soutenir cet homme si épris de liberté, tu te rends devant l’enceinte de la prison et tu entonnes avec ta flûte l’air d’une célèbre chanson allemande intitulée « les pensées sont libres ». Comme il a dû être fier de toi, si les notes de ton instrument sont parvenues jusqu’à lui.
Pendant l’hiver 1942-1943, vous diffusez un cinquième tract, qui dénonce la boucherie de Stalingrad, et appelle le peuple allemand à la révolte. Puis un sixième, adressé directement aux étudiant·es. Vous poussez même l’audace jusqu’à couvrir les murs d’une grande avenue munichoise de dizaines d’inscriptions « A bas Hitler », et « Vive la liberté ».
Le 18 février 1943, Hans et toi partez déposer des tracts dans les salles de classe et les couloirs de l’université de Munich. Alors que vous vous dirigez vers la sortie, tu saisis une pile de tracts et tu la lances par-dessus la rambarde donnant sur le grand hall intérieur de l’université. Cette pluie de papier et de liberté vous sera fatale. Le gardien de l’université vous a repéré·es, et il fait bloquer les accès, jusqu’à l’arrivée de la Gestapo.
Pendant les jours et les nuits d’interrogatoire qui suivent votre arrestation, tu fais preuve d’un calme et d’un courage exceptionnels, donnant des leçons de politique et d’humanité à tes tortionnaires, et t’accusant de tout pour essayer de protéger les autres membres du réseau. Tu n’as pas peur Sophie, tu sais depuis longtemps quel sort t’attend, et tu t’y es préparée.
Le 22 février 1943, après un simulacre de procès, tu es condamnée à la guillotine, en compagnie de Hans et de Christoph Probst, père de trois jeunes enfants et arrêté un jour après vous. L’exécution a lieu quelques heures plus tard, ne te laissant que quelques minutes pour dire adieu à tes parents.
Hans meurt au cri de « Vive la liberté ». Et toi, chère Sophie, juste avant que ta tête ne roule au pied de l’immonde machine de mort, tu prononces ces derniers mots, sublimes d’espoir et de poésie : “Le soleil brille encore”.
Quelques mois plus tard, trois autres membres de la Rose Blanche, Kurt Huber, Alexander Schmorell et Willi Graf, connaîtront le même sort que toi.
Il me semble souvent, chère Sophie, que notre monde est devenu fou. Nous sommes au bord du gouffre climatique, mais les pyromanes de tous les pays veulent démanteler les maigres avancées de ces dernières décennies. La vie sur Terre disparaît à une vitesse terrifiante, nous n’en finissons plus de détruire cette nature que ton frère et toi chérissiez tant. Pendant ce temps aux États-Unis, un milliardaire mégalomane et suprémaciste blanc s’amuse à gratifier la foule de saluts nazis, en pleine investiture présidentielle. En Allemagne, un parti ne cachant que fort peu sa nostalgie du régime nazi arrive en deuxième position dans les intentions de vote. En Autriche, le leader du parti d’extrême droite souhaite se faire appeler “Volkskanzler”, comme Adolf Hitler en son temps. Extrême droite qui partout où elle remporte les élections, s’attaque aux contre-pouvoirs et aux droits des minorités. Et nous regardons ailleurs, comme si au fond tout cela n’était pas bien grave. Tout cela te rappelle peut-être quelque chose, chère Sophie ?
Mais je sais aussi que partout sur cette planète, des femmes et des hommes s’unissent, dans une immense chaine d’actes de résistance. Puisse le chœur de leurs voix s’élever vers les cieux, en un puissant chant de fraternité. Et si ce chant parvient jusqu’à toi, là-haut au paradis des femmes d’exception, alors tu le sauras, Sophie : aujourd’hui aussi, le soleil brille encore.
Je ne te connaissais pas, Sophie Scholl. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
« Le soleil brille encore », livre d’Adrien Louandre
« La rose blanche, six allemands contre le nazisme », livre d’Inge Scholl
Marie de France (1160 – 1210) est une poétesse du XIIème siècle, première femme de lettres en Occident à écrire en langue vulgaire.
Ses courts récits en vers ont connu un immense succès de son vivant, lus dans toutes les cours de France et d’Angleterre, puis sont tombés dans l’oubli.
En revanche, ses fables inspirées d’Esope ont été lues sans discontinuer du XIIème au XVIIème siècle. Et c’est là que ça devient passionnant.
Je ne peux pas accuser Jean de la Fontaine de plagiat, mais puisque les fables de Marie de France étaient extrêmement réputées il les a très certainement lues. Et honnêtement, cela se ressemble quand même beaucoup.
Je vous laisse juge avec ces versions féminines du corbeau et du renard et du grillon et la fourmi.
Une chose est sûre, l’Histoire a retenu la Fontaine et complètement oublié Marie de France, qui a pourtant écrit ces fables 500 ans avant lui. On comprend bien en tout cas que la différence de gloire repose plus sur la quantité de poils aux pattes que sur le talent…
Merci à Titiou Lecoq grâce à qui j’ai découvert cette incroyable poétesse, en lisant son formidable livre pour enfants « Les femmes aussi ont fait l’histoire ». Un ouvrage qui a donc rejoint ma bible des grandes oubliées sur la page bibliographie des chères oubliées
Le corbeau et le renard
Il paraît qu’une fois, peut-être,
passant devant une fenêtre
grande ouverte sur un cellier,
un corbeau eut l’œil attiré
par des fromages beaux à voir,
alignés sur un égouttoir.
Il en prit un, s’en fut, puis vit
un renard s’avancer vers lui,
animé du désir sauvage
de s’emparer de son fromage.
« Ce corbeau m’a l’air d’une buse,
je vais pouvoir user de ruse. »
« Mon Dieu, mais que vous êtes beau !
Jamais je ne vis si beau corbeau
à bien des lieues à la ronde,
et même assurément au monde !
Si votre chant est aussi beau,
alors il vaut tous les joyaux. »
Le corbeau, flatté de savoir,
que des bois il était la gloire,
voulut prouver au monde entier
à quel point il savait chanter ;
et le bec ouvert il chanta,
et le fromage lui échappa,
tombant directement au sol.
Le renard aussitôt le vole,
lâchant le corbeau et son chant
pour le fromage appétissant.
Ainsi est-il des orgueilleux,
recherchant la gloire autour d’eux :
qui sait bien mentir et flatter
arrive à tout leur soutirer ;
il est coûteux, assurément,
de croire à leurs boniments.
Le Grillon et la Fourmi
Un Grillon, par un jour d’hiver,
Entra dans une fourmilière.
Il faisait froid, il y entra:
C’est le hasard qui l’y mena.
Il demanda un peu de grain
Pour subsister: il avait faim
Et il n’avait plus rien chez lui.
« Que faisais-tu? dit la Fourmi,
Au mois d’août, au temps d’engranger
Pour mettre du grain de côté? »
« Je chantais, dit-il, j’égayais
Les autres bêtes, mais jamais
Je n’en ai eu un seul merci
Et donc je viens me mettre ici. »
« Et donc, c’est ça, chante pour moi! »
Sauf le respect que je te dois,
Tu aurais mieux fait d’amasser
En été de quoi subsister
Que d’être ici tout grelottant,
Le ventre creux, mendigotant…
Pourquoi devrais-je te nourrir?
Tu ne peux en rien me servir. »
Il ne faut vivre, on peut le voir,
En insouciance et nonchaloir
Mais, comme on le peut, tout au moins,
S’efforcer d’acquérir du bien:
Qui est nanti est préféré
A qui vient geindre et quémander.
Le jeudi 12 décembre 2024, j’ai eu le plaisir d’assister ma collègue Emilie Coulon dans son intervention « Elles bougent pour l’orientation » au collège Henri IV de Vaujours.
Nous avons échangé le temps d’une après-midi avec une soixantaine de collégiennes de 5ème. Nous avons parlé de l’importance des matières scientifiques, du parcours d’études pour devenir ingénieure, d’énergies renouvelables et de réchauffement climatique, de la confiance en soi et de sa corrélation à la réussite scolaire, d’inégalités femme-homme, de femmes scientifiques oubliées… Bref nous ne nous sommes pas ennuyées.
Merci à Emilie de m’avoir embarqué dans cette belle aventure, à l’Association Elles bougent pour cette formidable initiative, à l’équipe du collège pour leur accueil, et surtout aux élèves pour leurs questions, leur liberté de ton et leur formidable énergie.
Une pensée aussi pour Agnodice, Ada Lovelace, Rosalind Franklin, Katherine Johnson, Mary Jackson et Dorothy Vaughan, dont les visages et les histoires nous ont tenu compagnie pendant cette journée!