Virginia Giuffre, les monstres c’est nous

Trigger warning: si les sujets de l’inceste, du viol et des violences sexuelles peuvent être activants pour vous, prenez d’abord soin de vous et sentez-vous libre d’arrêter ici votre lecture

Version audio du portrait

Virginia Giuffre, 1963 – 2025, Américaine et Australienne, militante pour les droits des victimes de trafic sexuel

Chère Virginia,

Comme l’a dit si justement Adèle Haenel, « Les monstres ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères ». Bien avant de tomber dans les griffes de Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, tu avais déjà subi tant de souffrances abominables. J’aimerais croire que ton histoire est un cas isolé, une insupportable exception. Mais je sais que ce n’est pas le cas. Chez moi, en France, plus de 40 ans après ta naissance, 160 000 enfants, dont 130 000 filles, sont victimes chaque année d’inceste et de violences sexuelles. Et ces monstruosités ont lieu dans un silence assourdissant, avec une impunité presque totale pour les agresseurs. Voilà pour ceux qui disent qu’ils ne savaient pas. C’est avec cette réalité bien en tête que je veux raconter ton histoire.

Tu es née Virginia Louise Roberts le 9 août 1983 à Sacramento en Californie. Tes parents vivent de petits boulots, ton père Sky dans la maintenance et la construction et ta mère Lynn comme employée de banque. Tu as un frère aîné, Daniel, né d’un premier mariage de ta mère, et un jeune frère de cinq ans ton cadet que tu adores, Skydy.

L’année de tes 4 ans, ta famille et toi déménagez en Floride. Vous vous installez à l’écart de Palm Beach, dans une ferme avec un terrain de deux hectares remplie d’animaux, dont une jument que t’a offerte ton père, baptisée Alice. Vous avez très peu d’argent, et il y a bien l’alcoolisme de tes parents, presque en permanence avec une canette de bière à la main, souvent trop ivres le soir pour s’occuper de tes frères et toi. Mais tu es encore libre, insouciante et heureuse. Malheureusement, cela ne durera pas longtemps.

Il arrive aux enfants de rêver au jour de leur premier amour. Toi, tu connais ton premier violeur à l’âge de 7 ans. Et comme souvent en matière de viol d’enfant, le violeur fait partie de la famille, et le violeur est le père. Le tien t’offrira également en pâture à un de ses amis, qui a lui aussi violé sa propre fille. Un jour, pour s’assurer de ton silence, ton père menace de tuer ton petit frère et d’enterrer son corps dans la forêt, s’il te prenait l’envie de parler de ce que son ami et lui te font subir.

Tu ne trouveras aucun soutien auprès de ta mère, de plus en plus souvent ivre et violente envers toi. Elle ne peut pourtant pas ignorer l’inceste, elle qui va même parfois jusqu’à te reprocher de lui voler son mari, et à insinuer que tu n’es peut-être pas sa fille. Elle t’inflige régulièrement d’abominables châtiments corporels, te demandant par exemple de couper une branche de rosier pour te fouetter avec, souvent sous les yeux des voisins. Voilà pour ceux qui disent qu’ils ne savaient pas.

Alors au fond de toi grandit la haine. Une haine de plus en plus puissante, contre tes parents qui finiront par se séparer, et contre tous les êtres humains indifférents à ton supplice. Une haine d’abord retournée contre toi-même. Tu traînes avec des enfants beaucoup plus âgés que toi, tu te bats, tu te drogues, tu fugues régulièrement, connaissant dès l’âge de 11 ans la rue et toutes les violences qui l’accompagnent. Tu deviens ce que la société aime à appeler pour se défausser de ses responsabilités « une enfant à problème ».

Les années passent et si l’inceste cesse au moment de ta puberté, les violences elles se poursuivent sans relâche. Lors d’une réunion de famille en Californie, l’année de tes 13 ans, tu confrontes l’ensemble de la tribu, dénonçant les années d’inceste infligées par ton père. Cela te vaudra une correction de ce dernier qui te laissera le corps et le visage tuméfiés, et le silence gêné des autres adultes le lendemain matin, comme si rien ne s’était passé. Voilà pour ceux qui disent qu’ils ne savaient pas.

Peu après, ta mère te fait interner dans un centre de détention juvénile, très mal nommé « Grandir Ensemble » au vu des horreurs qu’y subissent les enfants. Il y règne une ambiance digne de sa majesté des mouches. Pour faire des économies de personnel, les pensionnaires les plus anciens doivent s’occuper des plus jeunes, leur infligeant toutes sortes de violences physiques et sexuelles. Seule manière de s’élever dans la hiérarchie et ainsi d’échapper aux violences les plus dures, confesser au personnel des fautes réelles ou imaginaires, utilisées ensuite non pour soigner les traumas des enfants mais pour faire pression sur eux. Les humiliations quotidiennes vont jusqu’à la torture, avec cette « chambre blanche » dépourvue de toilettes où l’on enferme les enfants fugueurs ou récalcitrants. Tu y passeras jusqu’à trois semaines d’affilée.

A 15 ans, tu réussis à t’échapper du centre de détention et tu prends un train pour Miami. Alors que tu déambules dans les rues, une camionnette blanche s’arrête près de toi. Le conducteur, un homme d’une trentaine d’années travaillant dans la construction, te propose de te déposer. Rassurée par sa frêle corpulence, tu acceptes de monter. Le piège s’est refermé sur toi. L’homme t’amène dans une chambre d’hôtel où il te viole, sous la menace d’une arme à feu dont il a glissé le canon dans ta bouche. Il te frappe et t’étouffe, jusqu’à te faire perdre plusieurs fois connaissance. Tu en es sûre, ta dernière heure est arrivée. Mais par miracle, le téléphone de l’homme sonne et alors qu’il sort de la chambre pour répondre, tu réussis à t’enfuir en courant.

Alors que tu as trouvé refuge sur un parking désert en bord de mer et que le soleil est en train de se coucher, une limousine noire s’approche. La vitre s’abaisse, et apparaît le visage chauve d’un homme d’une soixantaine d’années. Il s’appelle Ron Eppinger et dirige une agence de mannequins, Perfect 10. Il te demande de venir travailler pour lui, te proposant même d’être « ton nouveau papa ». Mais derrière ces promesses se cache un nouveau prédateur sexuel. Car Perfect 10 n’est qu’une façade pour un réseau de prostitution et de trafic sexuel de femmes, souvent mineures. Ron Eppinger lui aussi te viole, dès le soir où tu es montée dans sa limousine. Il te retiendra captive pendant 6 mois, avant de t’offrir à l’un de ses amis. Mais en 1999, la maison de ce dernier est perquisitionnée par le FBI, et Ron Eppinger est arrêté. Il sera condamné en novembre 2001 à 21 mois de prison et 6000 $ d’amende, voilà pour le trafic sexuel d’êtres humains.

Quant à toi, tu retournes chez ton père, à Palm Beach. Il travaille depuis peu dans le domaine de Mar-a-Lago, luxueuse propriété qui appartient à un certain Donald Trump, et t’y obtient un petit boulot. Tu te passionnes pour l’anatomie, rêvant de devenir masseuse. Tu as 16 ans, l’espoir renaît, tu espères être enfin sortie de l’enfer.

Mais un jour de l’été 2000, alors que tu es plongée dans un livre de massothérapie, tu es abordée par une femme d’une quarantaine d’années, aux cheveux courts et au fort accent britannique. Elle s’appelle Ghislaine Maxwell et elle est la fille de Robert Maxwell, le magnat de la presse britannique décédé mystérieusement une dizaine d’années plus tôt. Ghislaine te parle de Jeffrey Epstein, un richissime ami à elle qui pourrait te prendre à l’essai comme masseuse, et te payer ta formation si l’essai est concluant. Folle de joie devant cette opportunité inespérée, tu demandes à ton père de te déposer chez ce généreux multi millionnaire.

Tu es accueillie par Ghislaine Maxwell, qui t’amène dans la pièce où t’attend Epstein, allongé nu sur la table de massage. Alors que Maxwell te montre les gestes à effectuer, Epstein et elle commencent à t’interroger sur ta vie, t’amenant à révéler peu à peu les traumas de ton enfance. La faille que Maxwell avait perçu dès votre rencontre est confirmée, et les mâchoires de la barbarie humaine se referment à nouveau sur toi. Ils te demandent de te déshabiller, et te violent avant de te renvoyer chez toi avec deux billets de cent dollars en poche.

Peu après, Epstein te propose de venir « travailler » pour lui à plein temps. Pendant plus de deux années, tu seras son esclave sexuelle, pour lui et pour tous les hommes à qui il t’offrira.

Ils sont si nombreux que tu en perdras le compte.

Il y a ces milliardaires et ces avocats ténors du barreau.

Il y a ces scientifiques brillantissimes dont Epstein aime à s’entourer, lui qui a très tôt arrêté ses études.

Il y a ces hommes politiques, dont cet ancien ministre qui te fera subir les pires sévices, t’amenant à nouveau au bord de la mort.

Il y a Jean-Luc Brunel, violeur en série comme son grand ami Epstein, et dirigeant de l’agence de mannequin MC2. Une agence dont l’activité masque une vaste entreprise de trafic de femmes et de rabattage pour son compte et pour celui d’Epstein.

Il y a enfin le prince Andrew, fils de la reine Elizabeth II, que tu rencontres le 10 mars 2001 lors d’une soirée à Londres. Sur une photo prise ce jour-là par Epstein lui-même, on te voit bras dessus bras dessous avec le duc d’York, alors âgé de 41 ans, Ghislaine Maxwell tout sourire à vos côtés. Andrew te violera le soir même, puis à deux autres reprises dans la propriété new yorkaise et sur l’île d’Epstein dans les Caraïbes.

Partout où tu accompagnes tes tortionnaires, tu assistes à un incessant ballet de très jeunes femmes, clairement mineures pour la plupart d’entre elles. Un jour, dans sa maison de Palm Beach, Epstein te révèle son armoire à trophées, un placard tapissé du sol au plafond de centaines de photos de jeunes filles nues, prenant des positions torrides.

Il y a pourtant des dizaines et des dizaines d’employés qui travaillent dans les différentes propriétés d’Epstein. Mais malgré le flot incessant des adolescentes, aucun d’entre eux ne parlera aux autorités. « Nous ne savions pas, nous ne faisions que suivre les ordres » diront-ils bien plus tard pour leur défense. De la banalité du mal…

Nombreuses furent celles et ceux à te demander, comme à d’autres victimes d’Epstein, pourquoi vous avez accepté tout cela, pourquoi vous ne vous êtes pas enfuies plus tôt.

C’est oublier que Maxwell et Epstein ne vous ont pas choisi par hasard, utilisant votre enfance brisée pour étendre leur emprise sur vous, en maîtres de la manipulation. Alors qu’on vous a toujours abandonnées, ils prétendent se soucier de vous, vous offrant même une sorte de famille : Epstein en patriarche et Maxwell en matriarche, qui vous appelle ses enfants. Lorsque vous êtes en voyage, ils te présentent d’ailleurs régulièrement comme leur fille. Epstein poussant le vice jusqu’à te demander souvent de l’appeler « papa » pendant qu’il te viole.

C’est oublier aussi qu’ils savent recourir aux menaces, comme ce jour où Epstein te montre une photo de ton petit frère, en te disant qu’il sait où il va à l’école et en t’interdisant de répéter à qui que ce soit ce qui se passe chez lui. « J’ai la police dans la poche, ils ne te croiront jamais », ajoute-t-il.

Dans une véritable chaine de Ponzi du viol, leur perversion va jusqu’à t’impliquer comme d’autres dans le recrutement de nouvelles victimes, en général plus jeunes que vous. Les visages de celles que tu auras contribué à faire tomber dans les griffes d’Epstein te suivront jusqu’à la fin de ta vie, venant régulièrement hanter ta conscience.

Tu sombres de plus en plus, utilisant toutes sortes de drogues et d’anxiolytiques pour ne plus entendre les démons qui te rongent.

Mais à l’été 2002, Epstein et Maxwell te font une proposition qui va te faire atteindre le point de rupture. Ils te demandent de porter leur enfant. Tu seras payée une fortune, mais tu devras renoncer par contrat à tous tes droits sur l’enfant. Quelle horreur ! Et si c’est une fille, devras-tu un jour l’offrir elle aussi en pâture à Epstein ? Désormais tu n’as plus le choix, il faut t’enfuir.

L’occasion se présente lors d’un séjour à Chang Mai en Thaïlande, où Epstein a accepté de t’envoyer pendant cinq semaines pour suivre une formation de massage. Tu y fais la connaissance de Robbie, un jeune Australien de 26 ans. Le coup de foudre est réciproque, et 10 jours seulement après votre rencontre, vous décidez de vous marier, le 16 octobre 2002. Pour la première fois depuis tes 6 ans, tu te sens en sécurité. Avant de t’emmener avec lui en Australie, Robbie insiste pour que tu appelles Epstein. Lorsque tu lui annonces que tu es tombée amoureuse et que tu ne reviendras pas, il répond, laconique : « Passe une belle vie », avant de raccrocher. Ça y est, chère Virginia, tu es libre.

Installés près de Perth, sur la côte ouest de l’Australie, Robbie et toi aurez trois enfants. Alexander naît en février 2006, Tyler en avril 2007 et Ellie, une petite fille, en janvier 2010.

J’aime à croire que tu as connu alors quelques années de bonheur et d’insouciance. Mais en mars 2007, un mois avant la naissance de Tyler, le téléphone sonne. Tu décroches, et tu reconnais dans la seconde cette voix à l’accent britannique qui n’a jamais cessé de te hanter, celle de Ghislaine Maxwell. Quelques jours plus tard, Jeffrey Epstein t’appellera lui aussi. En mars 2005, une enquête a été ouverte suite au viol par Epstein d’une adolescente de 14 ans, et tes deux tortionnaires veulent s’assurer que tu ne parleras pas.

L’enquête révèle très vite l’ampleur du trafic sexuel mis en place par Epstein. Elle pointe par ailleurs vers un vaste système de chantage, sa propriété de Palm Beach étant truffée de caméras dont les enquêteurs affirment qu’elles permettaient de filmer les ébats des nombreuses personnalités qu’il recevait chez lui. Pourtant et alors qu’il risque la prison à vie, il va obtenir en avril 2008 un accord de non-poursuite hallucinant. Ayant plaidé coupable uniquement pour racolage de mineure, il n’est condamné qu’à 18 mois de prison. Il en effectuera seulement 13, bénéficiant par ailleurs d’un droit de sortie en journée pour se rendre à son bureau et accessoirement, continuer à violer des jeunes filles. Il effectuera la fin de sa peine en assignation à domicile. Une assignation très relative puisqu’il se rendra à de multiples reprises dans sa propriété new yorkaise et dans son île des Caraïbes. Les dessous de ce deal, approuvé par le procureur fédéral Alexander Acosta qui sera plus tard nommé ministre du travail par Donald Trump, sont racontés dans la formidable enquête de la journaliste Julie K. Brown pour le Miami Herald, probablement la meilleure connaisseuse de l’affaire Epstein. Publiés en 2018 sous le titre « Perversion of justice », cette série d’articles sera à l’origine de la chute d’un des plus terribles pédocriminels de l’Histoire.

En septembre 2008, deux mois après l’accord de non-poursuite dont a bénéficié Epstein, tu reçois une lettre du département de la justice américain. Tu as été identifiée comme victime grâce aux images de caméras installées chez Epstein, et on te propose de témoigner.

Les poursuites criminelles ayant été abandonnées, il ne te reste plus, à toi comme aux autres victimes d’Epstein et Maxwell, qu’un procès au civil pour obtenir une compensation financière. Dans ce procès qui aboutira en novembre 2009, tu garderas l’anonymat, désignée comme « Jane Doe 102 ».

Mais la naissance de ta fille Ellie va agir comme un électrochoc, tout comme l’impunité dont bénéficient tes agresseurs, au premier rang desquels Epstein et le prince Andrew, que tu vois s’afficher tout sourire à la une des journaux, sur une photo d’eux prise à Central Park en février 2011. Pas grand monde d’ailleurs ne semble dérangé par la condamnation d’Epstein, qui continue de s’afficher avec les politiques, les hommes d’affaire et les scientifiques. La perspective que ta fille grandisse dans un monde où règne une telle impunité pour les pédocriminels t’est insupportable. Et c’est l’amour pour elle qui va te donner la force et le courage d’être l’une des toutes premières victimes d’Epstein à témoigner à visage découvert.

Accompagnée par ton avocate Sigrid McCawley qui défend aussi d’autres victimes d’Epstein, tu te lances dans un long combat juridique et médiatique pour faire tomber l’accord de non-poursuite dont il a bénéficié en 2008. Rien ne te sera épargné des violences qui accompagnent la sortie de l’anonymat : les interrogatoires de police dont celui d’une équipe du FBI qui te rend visite en Australie en mars 2011, le harcèlement permanent des paparazzi, les campagnes de dénigrement menées par tes agresseurs et leurs nombreux relais dans la presse, les menaces et les intimidations. Tu connais la puissance et l’impunité de celles et ceux contre qui tu te dresses, et tu vivras jusqu’à la fin de ta vie avec la peur chevillée au corps que le pire puisse t’arriver à toi ou à celles et ceux que tu aimes.

Mais les moments les plus durs sont peut-être les séparations d’avec ta famille que t’imposent les nombreux déplacements pour le procès ou les interventions dans les médias. Lorsque tes enfants t’interrogent sur ces absences à répétition, tu leur réponds que tu pars « combattre les méchants ».

Ce combat prend aussi la forme d’une ONG, fondée en 2014 et baptisée « Victims refuse silence », devenue depuis « SOAR » pour « Speak Out, Act, Reclaim ». Ta fondation se donne pour objectif d’aider les victimes de trafic sexuel partout dans le monde, et de faire pression sur les Etats pour faire évoluer la loi afin de pouvoir réellement combattre ces monstruosités. On estime qu’au moins 5 millions de personnes sont victimes de trafic sexuel, rapportant près de 100 milliards de dollars aux trafiquants qui les exploitent. Tu adoptes comme emblème un papillon bleu, symbole de la transformation et de la prise de pouvoir qui se produisent lorsqu’une victime devient une survivante.

Suite à la publication des articles de Julie K. Brown en novembre 2018, l’enquête sur Epstein est relancée. Il est arrêté le 6 juillet 2019 à l’aéroport de Teterboro dans le New Jersey. Incarcéré à la prison de New York, il est retrouvé mort dans sa cellule le 10 août au matin. L’enquête conclura à un suicide.

Privée de procès par la mort de ton bourreau, tu témoigneras tout de même lors d’une audience bouleversante le 27 août, accompagnée de 22 autres femmes. Nommer ici toutes les victimes d’Epstein, dont on estime que le nombre dépasse le millier et dont beaucoup sont mortes de suicide ou d’overdose, est une tâche impossible. Mais je veux ici le faire au moins pour certaines de ces femmes que tu appelais tes « sœurs survivantes » : Michelle Licata, Courtney Wild, Jena-Lisa Jones, Annie et Maria Farmer, Chauntae Davis, Jennifer Araoz, Anouska de Georgiou, Teala Davis, Teresa Helm, Sarah Ransome, Marijke Chatouni, Rachel Benavidez, Elizabeth Stein.

Après une longue cavale, Ghislaine Maxwell est arrêtée le 2 juillet 2020 dans le New Hampshire. Le 28 juin 2022, elle est condamnée à 20 ans de prison. Elle reste encore à ce jour l’unique condamnée dans l’affaire Epstein.

Le 17 décembre 2020, Jean-Luc Brunel est arrêté à l’aéroport de Roissy. Epstein t’avait confié un jour qu’il avait couché avec plus d’un millier de filles fournies par son grand ami français. Là encore pas de procès, puisqu’il sera retrouvé pendu dans sa cellule de la prison de la Santé, le 19 février 2022.

Déchu de ses titres en janvier 2020 et à défaut de reconnaître ses crimes, le prince Andrew, qui n’avait eu de cesse de te calomnier depuis tes premières révélations, devra au moins reconnaître ton statut de victime dans le cadre d’un accord en février 2022.

En juin 2023, la Deutsche Bank et JP Morgan, accusées d’avoir facilité les agissements de Jeffrey Epstein en lui permettant de financer ses activités, acceptent de verser aux victimes 75 millions et 279 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites. En mars 2026, c’est au tour de Bank of America, avec 72,5 millions de dollars.

J’aurais tant aimé pouvoir écrire une fin heureuse à ce portrait. Raconter que les méchants que tu combattais ont été punis, et que tu as eu le droit de couler des jours heureux avec ton mari et tes enfants. Mais épuisée par ton combat pour la justice, tu vois ton corps se détraquer peu à peu. Diagnostiquée d’un syndrome post traumatique et d’une fibromyalgie, tu souffres au quotidien de douleurs insupportables.

Toi qui aimais regarder en boucle Cendrillon pendant ton enfance, tu auras compris très vite que le prince charmant n’existe pas. Car ton mari Robbie n’est pas seulement celui qui t’a permis d’échapper à Maxwell et Epstein. Il est aussi un homme violent. Des violences qui durent depuis des années, et qui lui ont d’ailleurs valu une arrestation en 2015, alors que vous résidiez aux Etats-Unis. Une agression que tu avais présentée alors comme un incident isolé. Rien d’étonnant au fond, tant les victimes de violences pendant l’enfance voient exploser la probabilité d’entrer dans des relations toxiques à l’âge adulte : en tant que victimes pour les femmes, en tant qu’agresseurs pour les hommes.

Suite à une nouvelle agression le 10 janvier 2025, tu portes plainte auprès de la police, qui ne retiendra aucune charge contre ton mari. Il a dû trouver de bons arguments pour se défendre, car c’est même à toi qu’on interdira tout contact avec tes enfants. Là encore ce qui semblera monstrueux à beaucoup est malheureusement la norme. Entre le père agresseur et la mère victime et protectrice, souvent qualifiée de menteuse, de manipulatrice ou d’hystérique, la justice choisit en général le camp de l’homme.

Le 5 avril 2025, dévastée par la séparation de tes trois enfants, tu publies cette déclaration : « J’ai réussi à combattre Ghislaine Maxwell et Jeffrey Epstein, mais jusqu’à récemment je n’ai pas réussi à échapper aux violences conjugales au sein de mon mariage. Après la dernière agression de mon mari, il m’est impossible de garder le silence ». Moins de trois semaines plus tard, le 25 avril 2025, tu te suicides, seule à ton domicile. Tu avais 41 ans.

Si l’affaire Epstein est si essentielle ce n’est pas pour Jeffrey Epstein lui-même. C’est pour ce que cette affaire dit de nous, de notre société et de sa tolérance à la pédocriminalité. Car il n’est nul besoin d’être un maître chanteur multi millionnaire pour bénéficier d’une impunité totale en la matière. En France, aujourd’hui encore, seuls 3% des viols et agressions sexuelles sur enfant aboutissent à une condamnation. C’est moins de 1% pour l’inceste. Et celles et ceux qui ont l’immense courage de briser le silence sont en général rejeté·es par leur propre famille, voire punies par la justice quand il s’agit de mères dénonçant leur compagnon ou ex-compagnon.

Même pour toi, chère Virginia, on comprend bien avec ton histoire qu’Epstein ne fut qu’un des maillons de cette chaîne d’abominables souffrances que notre société t’a fait subir.

A l’heure où j’écris ces lignes, à quelques jours du premier anniversaire de ta mort, il y a quelque part sur cette planète trois enfants qui pleurent leur maman disparue. Mais quand Alexander, Tyler et Ellie ferment les yeux pour penser à toi, j’aime à croire qu’ils voient s’envoler une immense nuée de papillons bleus, symboles de ces millions de victimes devenues combattantes. Et qu’au milieu de cette nuée, un de ces papillons, pour elle et eux seuls juste un peu plus brillant que les autres, leur fait cette promesse : « mes amours, nous ne cesserons de nous battre que quand justice sera rendue, et que tous les enfants du monde pourront grandir en paix ».

Où que tu sois, chère Virginia, ne doute jamais de cela : tes enfants sont immensément fiers de toi, et nous le sommes avec eux.

Je ne te connaissais pas, Virgina Giuffre. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.

 

Portrait rédigé par Guillaume Dufresne

 

Ressources utilisées pour ce portrait:
Nobody’s girl, autobiographie de Virginia Giuffre écrite avec Amy Wallace
The life and death of Virginia Giuffre, un podcast de Manveen Rana

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