Anna Akhmatova: « Solitude », « Nuit » et « L’amour »

Anna Akhmatova (1889- 1966) est une des plus importantes poétesses russes du XXème siècle.  Les thèmes récurrents de ses écrits sont le temps qui passe, les souvenirs, le destin de la femme créatrice et les difficultés pour vivre et pour écrire dans l’ombre du stalinisme.

Voici trois de ses poèmes: « Solitude », « Nuit » et « L’amour »

 

Solitude

On m’a jeté tant de pierres,
Que plus aucune ne m’effraie,
Le piège s’est fait haute tour,
Haute parmi les hautes tours.
Je remercie ceux qui l’ont construite,
Qu’ils cessent de s’inquiéter, de s’attrister.
De tous les côtés je vois l’aube plus tôt.
Et le dernier rayon du soleil triomphe ici.
Souvent dans les fenêtres de mes chambres
Entrent les vents des mers du nord,
Et le pigeon mange dans mes mains du grain…
Cette page que je n’ai pas finie,
La main brune de la Muse,
Divinement calme et légère,
Y inscrira le dernier mot.

 

Nuit

La lune est au ciel, à peine vivante,
Parmi des nuages petits qui s’enfuient,
Au palais une sentinelle farouche
Regarde, irritée, l’horloge de la tour.

La femme infidèle rentre chez elle,
Son visage est pensif et sévère,
Mais dans l’étroite étreinte du rêve,
La femme fidèle brûle d’un feu violent.

Que m’importe ? Il y a sept jours,
En soupirant, j’ai dit adieu au monde.
Mais on respire mal, et je me suis glissée dans le jardin
Pour voir les étoiles et toucher la lyre.

***

Comme une pierre blanche au fond d’un puits,
Dort en moi un souvenir.
Je ne peux pas, je ne veux pas me battre :
Il est joie, il est souffrance.

Il me semble que si on regardait
De près dans mes yeux on le verrait.
On se sentirait plus triste et plus pensif
Que celui qui entend le douloureux récit.

Je sais que les dieux ont transformé
Des hommes en objets, sans tuer la conscience.
Pour que vive à jamais ce miracle de douleur,
Tu es transformé en un souvenir.

 

L’amour

C’est parfois un serpent magicien,
Lové près de ton cœur.
C’est parfois un pigeon qui roucoule,
Sur la fenêtre blanche.

C’est parfois sous le givre qui brille
La vision d’une fleur.
Mais mène, en secret, à coup sur,
Loin de la joie tranquille.

Il sait pleurer si doucement
Dans la prière du violon,
Il fait peur quand on le devine
Sur des lèvres que jamais on n’avait vues.


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