Antje Krog (1952 – ) est une poétesse et journaliste sud-africaine qui écrit en afrikaans et en anglais. Elle publie à l’âge de 17 ans son premier recueil de poèmes, « La Fille de Jephté ». Son oeuvre la plus connue est « La douleur des mots », chronique de la Commission vérité et réconciliation sur l’Apartheid présidée par Desmond Tutu.
En 1970, en plein Apartheid, elle scandalise la communauté afrikaner et attire l’attention de tout le pays avec son poème « Mon beau pays »
Voyez, je me fais un pays (…) Où Noirs et Blancs, main dans la main apporteront amour et paix, dans mon beau pays
Voici trois de ses poèmes en anglais, « What the stars say », African love song » et « Since we »
What the stars say (extrait)
the stars take your heart
because the stars aren’t the least bit hungry for you!
the stars exchange your heart for the heart of a star
the stars take your heart and feed you the heart of a star
then you’ll never be hungry again
because the stars say: ‘Tsau! Tsau!’
and the bushmen say the stars curse the springbok’s eyes
the stars say: ‘Tsau!’ they say: ‘Tsau! Tsau!’
they curse the springbok’s eyes
I grew up listening to the stars
the stars say: ‘Tsau! Tsau!’
it’s always summer when you hear the stars saying Tsau
African love song
neither the moist intimacy of your eyelids fair as fennel
nor the violence of your body withholding behind sheets
nor what comes to me as your life
will have so much slender mercy for me
as to see you sleeping
perhaps I see you sometimes
for the first time
you with your chest of guava and grape
your hands cool as spoons
your haughty griefs stain every corner blue
we will endure with each other
even if the sun culls the rooftops
even if the state cooks clichés
we will fill our hearts with colour
and the fireworks of finches
even if my eyes ride a rag to the horizon
even if the moon comes bareback
even if the mountain forms a conspiracy against the night
we will persist with each other
sometimes I see you for the first time
Since we
since we started walking
this road the irises
finished blooming the still
abandoned eyeballs of
the light blue ones the plush
folded bats of the purple row since
we started this road the
grass now gasps away seed
the buttercups have dropped
their leaves like nail clippings
the camelia’s bathrobe
among the cedars withered from the
branches since we started
the road the tough pony-
tails of the wisteria
fell in disrepute the
banksia waterfall
finished her fatal plunge since we have
started walking this road
the swallows came back we
can smell the jasmine from
its jugular the snow
melted from the mountains
since we started a man tumbled back-
wards into all this air
what we breathe is the air
of whole this world the sky
overwhelmed in writings
of grief at dusk we do
become dark of tongue as we translate
disintegration our
ankles reek mortal but
god how strong our thighs have
become since we walked this
road how fierce how savage
our filigree as the heart bangs in terror
Oodgeroo Noonuccal (1920-1996). Née Kathleen Ruska, elle était une poétesse, artiste et militante politique australienne. Elle se battit notamment pour les droits des peuples autochtones. Elle est la première autochtone australienne à publier un livre.
Voici trois de ses poèmes traduits en français, « Ségrégation », « Mon fils » et « Mongarlowe »
Ségrégation
Je suis noire de peau parmi les blancs,
Et je suis fière,
Fière de ma race, fière de ma peau.
Je suis pauvre et brisée,
Vêtue de haillons, tombés du dos de l’homme blanc,
Mais ne croyez pas que j’en aie honte.
Les lances ne purent rivaliser avec les armes à feu
et nous fûmes dominés,
Mais il y a des choses qu’ils ne purent piller et détruire.
Nous fûmes conquis, mais pas soumis,
Nous fûmes contraints, mais jamais serviles.
Ne pensez pas que je m’incline comme les blancs
s’inclinent devant les blancs.
Je suis orgueilleuse,
Bien qu’humble et pauvre, et sans logis…
L’égale du Christ.
Mon fils
Je pourrais te raconter le désespoir, la haine aveugle,
Je pourrais te raconter des crimes honteux et inhumains,
Les calomnies et les brutalités,
Les viols et les meurtres, mon fils ;
Mais je te raconterai au contraire le courage et le bien
Quand les vies des blancs et des noirs se mêlent,
Et les hommes s’unissent comme des frères –
Voilà ce que je te dirais, mon fils.
Mongarlowe
O Terre Vierge
Je t’entends crier de douleur
Alors que tu te tournes et te retournes,
Me niant
Le sommeil dont j’ai tant besoin.
Violée par l’homme
Dans le passé violent,
Il t’a laissée
En sang, en larmes,
Provoquant en toi
Des menstruations
Irrégulières.
Les gommiers se tordent,
Ils versent des larmes d’eucalyptus,
Qui se mêlent à ton sang
Pénétrant, affligeant ton âme déchirée.
Au bord du ruisseau une lubra pleure.
Monuments spectraux
A ta virginité perdue.
Yosano Akiko (1878 – 1942) était une poétesse japonaise. Elle est considérée comme une des premières féministes du pays, et y a fondé la première école mixte. Elle publie des textes et des recueils de poésie audacieux, célébrant la sensualité féminine ou affirmant ses positions féministes et pacifistes.
Voici quelques-uns de ses poèmes: – « Forêt de Fontainebleau » écrit à l’occasion d’un séjour en France -« Ne donne pas ta vie » écrit en 1904 pour protester contre le recrutement de son petit frère dans la guerre russo-japonaire
– Une série de tanka, de courts poèmes sans rimes, de 31 mores sur cinq lignes. Ils sont issus de son recueil « Cheveux emmêlés »
Forêt de Fontainebleau
Les chants d’automne résonnent avec une douceur triste
dans la profondeur des forêts de bouleaux et de hêtres.
Ecoutant ces chants, nous allons causer,
causer tranquillement… tranquillement…
Sont-ce des laques japonaises rouges, fanées
ces feuilles d’or arrachées ?
Elles tombent, ces feuilles, sans que le vent souffle.
Ne vous débarrassez pas de ces feuilles si elles tombent sur votre kimono.
Un petit papillon blanc vole aussi et descend avec légèreté,
comme les feuilles.
Il descend vers le sol, sur les herbes violettes et pointues,
qui frissonnent…
Dormez-vous ?… dormez-vous, papillon danseur des premiers jours d’été ?
Dormez-vous, car vous êtes las ?
Nous, nous cheminons le long d’un sentier étroit,
et nous causons affectueusement, doucement encore…
Oh ! il y a des sources cachées sous les rochers
et qui chantent « coro ! coro ! »… une tendre chanson !
l’eau de la source chante, c’est certainement pour nous…
Mon ami !… ne parlez plus !…
Ne donne pas ta vie
Oh, mon frère, je pleure pour toi
Ne donne pas ta vie
Dernier né de la famille
Tu es le mieux-aimé de mes parents
T’ont-ils fait empoigner le sabre
Et enseigné à tuer?
T’ont-ils élevé jusqu’à tes 24 ans
En te disant de tuer et de mourir?
Des nombreux magasins de Sakai
Notre famille a l’un des plus grands
Tu seras le propriétaire
Ne donne pas ta vie
Que le fort de Ryojun soit détruit ou non,
quelle différence?
Tu ne connais pas ces règles
Qui existent chez nous, les commerçants
Cheveux emmêlés
Si pour l’éprouver,
Vous tentiez de toucher à
Des lèvres jeunes,
Vous verriez combien est froide
La rosée des lotus blancs !
*
Toi qui n’as jamais
Touché une peau douce
Où coule un sang chaud,
Ne te sens-tu pas triste
Et seul, à prêcher la Voie ?
*
« Dans ma solitude
Cent vingt lieues sans réfléchir
J’ai fait pour venir »
Si lui m’arrivait ainsi,
Combien heureuse je serais !
*
Chemin de campagne
Où fleurissent écarlates
Des fleurs inconnues
Surtout ne vous pressez pas,
Promeneur au parapluie !
*
De la chambre d’à côté
Jusqu’à moi de temps en temps
S’échappait ton souffle
La même nuit je fis le rêve
De brassées de pruniers blancs
*
Ni mot ni poème
À qui je désire confier
Mes pensées profondes
En ce jour en cet instant,
Seul de mon cœur à ton cœur
*
Instable nuage
Qui laisse flotter sa traîne
Dans les tons de mauve
Ici le rêve d’une pivoine
Dans le calme de midi
*
Il m’a invitée
Mais dans son adieu ma main
Il laisse glisser
Suave dans l’obscurité
L’odeur de son vêtement
*
Ignorant la Voie
Insouciants de l’avenir
Méprisant la gloire,
Seuls ici s’aimant d’amour
Toi et moi nos deux regards
*
Mon amant malade
J’enroule mon bras fragile
Autour de sa nuque
J’ai tant envie d’embrasser
Chaude sa bouche fiévreuse
*
En cadeau de lui
Seules ces herbes sans nom
D’un violet trop pâle
Pour un lien trop pâle aussi
Je mourrai dans ce sanglot
Après l’anthologie des dates de naissance et des prénoms, j’aimerais un jour publier sur ce site une anthologie des pays et des métiers.
Mais comme cela me prendra encore un peu de temps, je vous propose pour patienter de jouer au « Cherche est place des chères oubliées ».
Le principe est simple, pour chacun des « métiers » proposés, vous devez associer un nom à chacun des visages répartis sur le planisphère
Alors saurez-vous placer les noms de toutes ces femmes d’exception? Et au passage n’hésitez pas à vous renseigner sur elles grâce à votre moteur de recherche préféré, vous ne serez pas déçu·es!
Pankhuri Sinha est une poétesse indienne de langue anglaise et hindi. En 2007, alors qu’elle travaillait à l’université de Buffalo aux Etats-Unis, celle-ci l’a remise aux mains des services d’immigration américains, ce qui lui valut de connaître la prison. Elle raconta cette douloureuse expérience dans son recueil Prison Talkies publié en 2013.
Voici deux de ses poèmes en française et en version originale, « La fille aux grand yeux » et « Ce poème encore »
La fille aux grands yeux
Fait mal
Fait très mal
Tout simplement, tout platement mal
Sombrement, infiniment mal
Qu’au fin fond d’eux-mêmes
Voire à la surface
À la vue de tous
Tous brûlaient de l’envie de tuer
Entretenaient en secret
Dissimulaient
Dans une fissure enfouie
Le voeu que la fille trébuche, chute
Perde gros
Soit morte
Ou pas loin
Finies pour elle
Ses années de fertilité
Elle sera stérile
Perdra tout
La fille aux grands yeux, au regard fixe
La fille au grand regard creux
Ils le savaient tous
Le dissimulaient
Comme le goût du sang
Camouflé en rectitude
Comme le goût du sang
De ceux qui jamais ne tiendraient un fusil
Un couteau
Un marteau
Mais conspirent
Complotent
Ils lui suggéraient
Toujours la mauvaise question
Le mauvais choix
La mauvaise voie
Sur laquelle s’engager, aller voir
Esprit libre
D’aller vérifier, déroutée
Cogiter, scruter
Avec ses grands yeux vides
Vitreux désormais
Totalement exempts du goût du sang
Présent dans le regard de tous les autres.
Ce poème encore
J’ai encore ce poème en moi
Sans pouvoir l’écrire
Qui pourrait composer ainsi
Comment
Poétiser
Dans ces affres
Avec le temps
Dont sont braquées sur soi
Les griffes d’acier
Perpétuelle conversation sur la pluie et le beau temps
Dès qu’on bouge
Alors que le temps contrôle presque
Tous les mouvements
Sans comprendre
Sans comprendre du tout
Ce que le temps est au pauvre
Est au riche
Ce qu’est le temps en temps de guerre
Ce que le temps devrait être
Ou qu’il fut si beau
Surtout la neige
Et puis n’est plus.
The girl with the big eyes
Hurts
Really hurts
Plainly and simply hurts
Darkly and deeply hurts
That deep within
Or even on the surface
Easily visible
Everybody was wanting the pleasure of the kill
Was secretly harboring it
Hiding it
In some crevice inside
That ultimately the girl will trip and fall
She will simply loose it big
Be dead
Or some place close to it
It will all be over for her
The years of baby making
And she will be left barren
She will be left with nothing
The girl with big staring eyes
The girl with big empty eyes
They all knew it
And kept it hidden
Like the pleasure of the kill
Disguised in being right
Like the pleasure of the kill
For those who would never lift a gun
Or a knife
Or a hammer
Just do it plotting
Conspiring
Forever
Presenting her with the wrong turn
The wrong question
The wrong path
For her to see and walk
A creature of free spirits
To look, to bemuse
To ponder, to peruse
With her big empty eyes
Vacant now
Totally devoid of that pleasure of kill
That everybody else’s eyes had.
Still that poem
I still have that poem inside me
But cannot write
No one can write poetry like this
Its impossible
To write poetry
In so much pain
With the weather
Being made to hit you
With claws of steel
An ever present weather talk
With every move
When it almost controls
All movements
Not understanding
Not understanding at all
What the weather is to the poor man
And the rich man
What the weather is in times of war
And what the weather should be
How the weather was once lovely
Specially the snowfall
And is no more.
Leona Florentino (1848 – 1884) est une poétesse philippine de langue espagnole et ilocano, parlé par 7,7 millions de personnes et troisième langue du pays. Elle est considérée comme « la mère de la littérature philippine féminine ».
Malgré son talent très précoce, elle n’est pas autorisées à entrer à l’université à cause de son sexe. Mariée à 14 ans à un politicien avec qui elle aura 5 enfants, elle sera bannie par son mari et ses fils en raison du côté très féministe de ses écrits. Elle mourut loin d’eux, à l’âge de 36 ans.
Elle est la première Philippine dont les textes sont inscrits dans l’Encyclopédie Internationale des Oeuvres des Femmes, en 1889.
Voici la traduction anglaise d’un de ses poèmes, « Blasted hopes »
Blasted hopes
What gladness and what joy
are endowed to one who is loved
for truly there is one to share
all his sufferings and his pain.
My fate is dim, my stars so low
perhaps nothing to it can compare,
for truly I do not doubt
for presently I suffer so.
For even I did love,
the beauty whom I desired
never do I fully realize
that I am worthy of her.
Shall I curse the hour
when first I saw the light of day
would it not have been better a thousand times
I had died when I was born.
Would I want to explain
but my tongue remains powerless
for now do I clearly see
to be spurned is my lot.
But would it be my greatest joy
to know that it is you I love,
for to you do I vow and a promise I make
it’s you alone for whom I would lay my life.
Lauris Edmond (1924 – 2000), est une poétesse et romancière néo-zélandaise. Elle a reçu de nombreuses distinctions et prix au cours de sa vie, dont le PEN Best First Book Award en 1975 pour son premier recueil de poésie In Middle Air, et le Commonwealth Poetry Prize en 1985 pour ses poèmes sélectionnés
Voici deux de ses poèmes en version originale, Waterfall et Late Song
Waterfall
I do not ask for youth, nor for delay
in the rising of time’s irreversible river
that takes the jewelled arc of the waterfall
in which I glimpse, minute by glinting minute,
all that I have and all I am always losing
as sunlight lights each drop fast, fast falling.
I do not dream that you, young again,
might come to me darkly in love’s green darkness
where the dust of the bracken spices the air
moss, crushed, gives out an astringent sweetness
and water holds our reflections
motionless, as if for ever.
It is enough now to come into a room
and find the kindness we have for each other
— calling it love — in eyes that are shrewd
but trustful still, face chastened by years
of careful judgement; to sit in the afternoons
in mild conversation, without nostalgia.
But when you leave me, with your jauntiness
sinewed by resolution more than strength
— suddenly then I love you with a quick
intensity, remembering that water,
however luminous and grand, falls fast
and only once to the dark pool below.
Late song
It’s a still morning, quiet and cloudy
the kind of grey day I like best;
they’ll be here soon, the little kids first,
creeping up to try and frighten me,
then the tall young men, the slim boy
with the marvellous smile, the dark girl
subtle and secret; and the others,
the parents, my children, my friends —
and I think: these truly are my weather
my grey mornings and my rain at night,
my sparkling afternoons and my birdcall at daylight;
they are my game of hide and seek, my song
that flies from a high window. They are
my dragonflies dancing on silver water.
Without them I cannot move forward, I am
a broken signpost, a train fetched up on
a small siding, a dry voice buzzing in the ears;
for they are also my blunders
and my forgiveness for blundering,
my road to the stars and my seagrass chair
in the sun. They fly where I cannot follow
and I — I am their branch, their tree.
My song is of the generations, it echoes
the old dialogue of the years; it is the tribal
chorus that no one may sing alone.
Noor Inayat Khan, 1914 – 1944, indienne et britannique, résistante
Chère Noor,
Tu es née le 1er janvier 1914 à Moscou en Russie. Ton père, Hazrat Inayat Khan, est un musicien Indien, chanteur et joueur de vina, une sorte de luth. Grand globe-trotter, il se produit avec ses frères en Angleterre, en France, aux Etats-Unis, où il fait la connaissance de ta mère, Ora Ray Baker, et donc en Russie. Il est également un guide spirituel réputé, fondateur d’une branche du soufisme, un courant de la religion musulmane.
On peut lire sur ta page Wikipedia que grâce à l’amitié de ton père avec le célèbre Raspoutine, ta famille aurait été hébergée dans les murs du Kremlin et que tu y serais née. C’est classe mais c’est faux, merci à Shrabani Basu dont la passionnante biographie m’aura évité de colporter cette rumeur.
Ce qui est vrai en revanche, c’est que tu as une ascendance familiale très prestigieuse, puisque tu descends par ta grand-mère paternelle du sultan Tipu de Mysore, qui fut l’un des principaux opposants à l’installation des Britanniques en Inde pendant la deuxième moitié du 18ème siècle. Mes hommages, princesse Noor!
Tes parents et toi quittez la Russie en 1916, peu avant la révolution russe, pour partir vous installer à Londres, où naitront tes deux frères et ta sœur. Pendant la guerre, les concerts se font rares et tu grandis dans une grande précarité. En 1920, nouveau déménagement : direction la France et plus précisément Suresnes. Vous vous y installez en 1921 dans une maison située à un peu plus d’un kilomètre de chez moi, que ton père baptise “la maison des bénédictions”. Si tu es très peu connue en France, tu l’es un peu plus dans ma ville d’adoption, où une école porte ton nom et où ta mémoire est honorée chaque année, lors du défilé du 8 mai.
Si tes parents sont loin de rouler sur l’or, tu reçois néanmoins une éducation très raffinée, accordant une grande place à la poésie et à la musique, ainsi qu’à la tolérance et la non-violence, des valeurs cardinales de la religion soufi.
En septembre 1926, ton père, malade, décide de retourner en Inde, où il décède en février 1927. Ta mère sombre alors dans une profonde dépression, et tu te retrouves cheffe de famille du haut de tes 13 ans, en charge de tes frères et sœur et de la gestion de la maisonnée.
Cela ne t’empêche pas de continuer brillamment tes études. Tu suis une formation en psychologie de l’enfance à la Sorbonne, où tu obtiens une licence en 1938.
En 1934, tu te fiances avec un jeune homme de confession juive venant d’un milieu ouvrier, dont tu as fait la connaissance à l’école normale de musique de Paris, où tu pratiques avec brio la harpe et le piano. Cette relation tumultueuse durera pendant 6 ans, malgré la désapprobation de ta famille, mécontente de te voir fréquenter un homme de basse classe. Mais tu n’es vraiment pas du genre à te laisser dicter ta conduite par qui que ce soit.
Après tes études, tu gagnes ta vie en tant que femme de lettres, écrivant notamment des contes pour enfants qui connaissent un grand succès dans la presse et à la radio.
C’est en juin 1940 que ta vie va basculer, lorsque l’armée allemande est aux portes de Paris. Toute ta famille, de nationalité britannique, doit fuir la ville. Vous prenez le chemin de l’exode comme plus de deux millions de Parisien·nes, sous la menace permanente des bombes incendiaires lâchées par les avions allemands sur les colonnes de réfugié·es. Renonçant à la non-violence prêchée par votre père, ton frère Hilayat et toi décidez de partir pour l’Angleterre afin de vous engager dans la lutte contre le nazisme. Quelques mois après ton arrivée à Londres, tu rejoins en novembre 1940 la Women’s Auxiliary Air Force, où tu es formée au métier d’opératrice radio, et te spécialises dans le renseignement.
Puis au début de l’année 1943, tu es recrutée par le Special Operation Executive ou SOE, une branche des services secrets britanniques créée par Winston Churchill pour opérer dans les pays occupés par les forces de l’Axe. Ta maîtrise du français est un atout rare et précieux pour une future espionne. Tu suis pendant 6 mois un entraînement aussi intensif que rigoureux : maniement des armes a feux et des explosifs, apprendre à tuer en silence, simulation d’interrogatoires par la Gestapo, techniques d’infiltration en territoire ennemi… A l’issue de ta formation, tu es la toute première femme envoyée en France comme opératrice radio. Tu travailleras au sein du réseau de Francis Sutill alias « Prosper », un des plus grands du pays, dans un sous-réseau dirigé par Henri Garry.
Contrairement à son cousin du MI6, beaucoup plus machiste, le SOE enverra de nombreuses femmes sur le terrain. J’ai déjà raconté l’incroyable histoire de Nancy Wake, la souris blanche contre les nazis, mais les agentes Violette Szabo et Odette Samson mériteraient tout autant leur portrait. Tout comme Vera Atkins, numéro deux de la section F du SOE, dédiée aux opérations en France. Après la guerre, elle recherchera inlassablement les traces de ses agentes disparues, pour informer leurs familles et honorer leur mémoire. A noter que sur les 39 agentes du SOE envoyées en mission sur le sol français, 13 ne rentreront jamais, un ratio deux fois plus élevé que pour leurs homologues masculins.
La mission d’opératrice radio exige un grand nombre de compétences : la connaissance du cryptage, une grande dextérité digitale et la maîtrise du morse. C’est aussi une fonction extrêmement risquée nécessitant un sang-froid exceptionnel, car les postes de radio sont très volumineux et peuvent à tout moment être découverts lors d’une fouille ou par les systèmes de détection utilisés par les Allemands. Le danger est tel que le temps de survie d’un·e opérateur·ice radio sur le terrain est estimé par le SOE à 6 semaines. Après leur arrestation par la Gestapo, iels sont soumis à la torture pour connaître leurs clés de sécurité, utilisées ensuite pour envoyer de faux messages destinés à piéger d’autres agent·es du SOE ou les réseaux de résistance. Autant dire qu’il faut un sacré courage pour s’embarquer dans cette aventure. Mais du courage, comme on va le voir, tu n’en manques pas.
Tu atterris près d’Angers dans la nuit du 16 au 17 juin 1943, avant de regagner Paris, avec de faux papiers au nom de Jeanne-Marie Régnier et sous le pseudonyme de Madeleine. Une semaine à peine après ton arrivée, Francis Suttil et les autres dirigeant·es du réseau Prosper sont arrêté·es par la Gestapo. Le réseau et ses sous-réseaux sont largement démantelés, et tu dois t’enfuir avec ton matériel. Changeant régulièrement de lieu de vie, tu continues sans relâche ton travail d’opératrice, échappant par miracle à plusieurs arrestations. Devant la dangerosité de ta situation, le SOE te propose de te rapatrier en Angleterre, mais tu refuses. Il est hors de question pour toi t’abandonner ta mission, si essentielle pour les réseaux d’espionnage et de résistance alors que tu es la seule opérateur·ice radio à encore émettre en région parisienne.
Mais ce qui devait arriver arrive, tu es finalement arrêtée par la Gestapo le 13 octobre 1943, victime d’une dénonciation. Au bal des affreux·ses les coupables potentiels sont deux : Renée Garry, la sœur de Henri ; ou bien Henri Déricourt, un officier du SOE travaillant comme agent double pour les Allemands.
Incarcérée dans les locaux parisiens de la Gestapo, tu tentes de t’évader à deux reprises par les toits mais tu es à chaque fois reprise par tes geôliers. Ils décident alors de te transférer à la prison de Pforzheim, dans l’ouest de l’Allemagne, le 27 novembre 1943. Tu y connais pendant 9 mois un terrible régime de détention, placée à l’isolement total et enchaînée en permanence par les pieds et les mains. Mais aucune des tortures que tu connaîtras là-bas ne réussira à te faire parler.
Le 12 septembre 1944, tu es transférée vers le camp de Dachau, près de Munich, avec trois autres agentes du SOE, Eliane Plewmann, Madeleine Damerment et Yolande Beekman. A ton arrivée au camp, tu es dépouillée de tes vêtements, puis sauvagement battue toute la nuit par un officier SS. Avant qu’il ne t’achève d’une balle dans la nuque, au matin du 13 septembre 1944, et alors que ton pauvre corps n’est plus qu’un amas sanglant, tu trouves la force de prononcer dans un dernier souffle le mot “liberté”. Ton corps est ensuite brûlé dans le four crématoire du camp, avec celui de tes trois camarades de déportation.
Quelques minutes plus tard, alors que ton âme s’échappe de l’âcre fumée noire du crématoire, j’aime à croire que les rayons du soleil sont venus percer les nuages du ciel de Dachau. Comme si sa lumière voulait s’unir à celle de ton prénom pour célébrer l’immensité de ton courage. Ton courage, chère Noor, à tout jamais plus fort que la barbarie.
Je ne te connaissais pas, Noor Inayat Khan. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
– Espionne… et princesse, la vie de Noor Inayat Khan, de Shrabani Basu
Sulpicia, qui vécut au premier siècle av JC, est une des rares poétesses de la Rome Antique (qui furent pourtant nombreuses), dont l’oeuvre a survécu. On connaît d’elle six courts poèmes, voici une traduction des deux premiers Lionel-Edouard Martin.
I
Enfin l’amour est là : le voiler de pudeur
Vaut mieux pour mon renom que de le montrer nu.
J’ai tant prié Vénus en mes vers qu’elle l’a
Mené jusqu’à mon sein, et l’y a déposé.
Elle a tenu parole : et celle, réputée
N’en avoir eu son soûl, racontera mes joies.
Je ne confierai rien à mes correspondants :
Nul avant mon amant ne doit pouvoir me lire :
Heureuse de ma faute, et lasse de devoir
Feindre pour mon renom : je veux que l’on me dise
Digne de lui, comme il était digne de moi.
II
Funeste anniversaire, à passer tristement
Dans cette ennuyeuse campagne, et sans Cérinthe.
Agréments de la ville ! Une maison des champs
Une rivière froide au fond de l’Arrentin
Est-ce là ce qu’il faut à une jeune fille ?
Sourcilleux Messalla, va dormir, mon cerbère
Toujours à méditer d’inopportuns voyages !
Tu me retiens ici, mais mon cœur, mes pensées
Sont ailleurs, dusses-tu m’empêcher d’être libre.
Et la version originale pour les latinistes
I
Tandem venit amor, qualem texisse pudori
quam nudasse alicui sit mihi fama magis.
Exorata meis illum Cytherea Camenis
adtulit in nostrum deposuitque sinum.
Exsolvit promissa Venus: mea gaudia narret,
dicetur si quis non habuisse sua.
Non ego signatis quicquam mandare tabellis,
ne legat id nemo quam meus ante, velim,
sed peccasse juvat, vultus conponere famae
taedet: cum digno digna fuisse ferar.
II
Invisus natalis adest, qui rure molesto
et sine Cerintho tristis agendus erit.
Dulcius urbe quid est? an villa sit apta puellae
atque Arrentino frigidus amnis agro?
Iam nimium Messalla mei studiose, quiescas,
neu tempestivae saepe propinque viae!
Hic animum sensusque meos abducta relinquo,
arbitrio quamvis non sinis esse meo.
Elle rencontra à 18 ans Antoine II de Boësset, fils du sieur de Villedieu, dont elle tomba folle amoureuse mais qu’elle ne put jamais épouser officiellement. Après la mort de son amant en 1667, elle obtint tout de même le droit d’être considérée comme sa veuve.
Le sonnet « Jouissance », dont on comprendra bien qu’il fut jugé à l’époque scandaleusement libertin, est dédié à ce grand amour.
Jouissance
Aujourd’hui dans tes bras j’ai demeuré pâmée,
Aujourd’hui, cher Tirsis, ton amoureuse ardeur
Triomphe impunément de toute ma pudeur
Et je cède aux transports dont mon âme est charmée.
Ta flamme et ton respect m’ont enfin désarmée ;
Dans nos embrassements, je mets tout mon bonheur
Et je ne connais plus de vertu ni d’honneur
Puisque j’aime Tirsis et que j’en suis aimée.
O vous, faibles esprits, qui ne connaissez pas
Les plaisirs les plus doux que l’on goûte ici-bas,
Apprenez les transports dont mon âme est ravie !
Une douce langueur m’ôte le sentiment,
Je meurs entre les bras de mon fidèle Amant,
Et c’est dans cette mort que je trouve la vie.