Je vois défiler ton visage souriant et ton prénom sur mon écran de télévision, en boucle depuis plusieurs jours. Les chaînes d’information font toujours le même bruit lorsqu’elles n’ont plus rien d’essentiel à dire, au point que, la plupart du temps, je coupe le son, l’image étant déjà plus vulgairement saturée que les promos en tête de gondole.
Ton joli visage, ils le placent dans une petite lucarne, en haut à droite de l’écran, parce que, visiblement, il est moins important que de voir en boucle un hélicoptère, aussi impuissant que tout le reste, tourner au-dessus du silo où tu as été retrouvée.
Parler de toi, m’adresser à toi, ne vouloir que toi comme interlocutrice, tu n’imagines pas à quel point c’est difficile, à quel point c’est essayer d’être en équilibre sur un fil très mince, risquant la chute à la moindre maladresse.
Ils sont tous là à chercher des explications ou des coupables, à parler de « naufrage judiciaire » ou de « séisme politique »… en oubliant la peine indicible de tes parents, à quel point la douleur est immense, comme une chute dans le vide qui ne se terminera plus jamais.
Le curseur sur mon écran clignote et tout est figé. Il se passe plusieurs minutes entre chaque phrase, à force de chercher le mot juste, l’élégance indispensable et comment transformer la colère en raison, comment faire avec ce que nous sommes, nous les humains, capables du pire, jusqu’au sacrilège ultime qui consiste à donner la mort à un enfant.
Il m’est arrivé d’écrire à peu près sur tous les sujets, dans une forme d’aspiration citoyenne à contribuer à la plus grande tâche qui soit, dans un appel au collectif, à « réparer le monde », à restaurer la fraternité, à soigner, à soulager les peines et combattre les injustices, à nettoyer et embellir nos lieux de vie, à avoir la seule ambition qui vaille, de réduire la distance entre le monde tel qu’il est et le monde tel que nous rêverions qu’il soit.
Dans cette quête, naïve ou idéaliste pour certains, et vitale pour d’autres, il y a toujours eu une cause sacrée, une priorité « politique » au-dessus de toutes les autres : protéger les enfants.
Les protéger et leur léguer quelque chose qui serait la preuve que nous les aimons assez, qu’ils sont ce qu’il y a de plus précieux.
Certains chantent une hypothétique « Place des grands hommes »… Moi, je ne vois aujourd’hui qu’un défilé des hommes tout petits.
Repose en paix, chère Lyhanna, je ne t’oublierai pas
Peu de choses me mettent autant en colère que notre tendance, à nous adultes, à nous défausser de nos responsabilités sur nos enfants.
Si vous n’avez jamais entendu une phrase du genre « il faut éduquer les enfants pour qu’ils et elles puissent changer le monde », vous avez bien de la chance.
Bien sûr que l’éducation des enfants est essentielle, mais leur première mission de vie n’est certainement pas de changer le monde. D’abord parce qu’ils devraient pouvoir profiter de leur enfance sans ce poids sur les épaules, mais aussi et surtout parce que lorsqu’ils et elles auront suffisamment grandi pour être en situation de pouvoir, leurs possibilités de changer la trajectoire de notre commune humanité seront extrêmement faibles, sinon inexistantes.
C’est à nous adultes de nous éduquer. C’est à nous adultes d’agir ici et maintenant, pour cesser de saccager le présent et l’avenir de nos enfants.
Mais notre hypocrisie ne s’arrête pas là. Car nous soumettons aussi nos enfants à cette double injonction. S’ils et elles ne sont pas assez engagé·es, on leur reprochera de ne rien faire, d’être abruties par les écrans et les réseaux sociaux. Mais s’ils et elles parviennent à faire bouger les lignes, s’ils et elles font ce que nous ne faisons pas, nous mettant au passage face à nos propres lâchetés, nous n’hésitons pas à les renvoyer brutalement à leur statut d’enfant: on verra quand tu seras grande, commence par aller à l’école…
Ce sujet est abordé dans le sixième et dernier épisode du magnifique podcast de Lolita Rivé « Qui c’est qui commande? », dont je vous recommande vivement l’écoute.
Une grande partie du problème vient selon moi de notre incapacité à remettre en cause le postulat qu’un adulte est supérieur à un enfant. Si adultes et enfants n’ont pas tout à fait les mêmes droits, il me semble essentiel d’affirmer que tous les êtres humains, adultes comme enfants, devraient être égaux en dignité.
Qui a eu la chance d’accompagner un enfant sur son chemin de vie sait à quel point ils et elles nous élèvent autant que nous les élevons. Mes deux enfants, comme tous les enfants du monde, sont pour moi une immense source d’inspiration.
Je veux donc ici rendre femmage à quelques-unes de ces enfants dont nous ferions bien de nous inspirer, si nous voulons espérer rendre notre monde un peu meilleur
– Lepa Radic est née le 19 décembre 1925 dans une famille Serbe de Bosnie. En 1941, à l’âge de 15 ans, elle adhère au Parti communiste yougoslave. En avril de la même année, l’Allemagne nazie envahit la Yougoslavie et installe un protectorat fasciste, l’Etat indépendant de Croatie, dirigé par les Oustachis d’Ante Pavelic.
Lepa est arrêtée par les Oustachis en novembre 1941 avec plusieurs membres de sa famille, mais elle parvient à s’enfuir avec sa soeur, aidée par le mouvement de résistance des Partisans qu’elle rejoint dans la foulée.
En février 1943, elle est capturée lors de la bataille de la Neretva, torturée pendant plusieurs jours et condamnée à mort par pendaison.
Alors qu’elle va monter sur l’échafaud, les Allemands lui proposent de l’épargner en échange du nom de ses complices. Elle refuse en disant: Je ne suis pas un traître à mon peuple. Ceux à qui vous demanderez se feront connaître quand ils auront réussi à anéantir tous les malfaiteurs, jusqu’au dernier »
Elle meurt le 8 février 1943 après une longue agonie, à l’âge de 17 ans
L’histoire de Lepa Radic fait bien sûr écho à celle de Sophie Scholl, le nom de la rose blanche. Et à cette citation, sublime de courage, de cette jeune femme qui mourut guillotinée à l’âge de 21 ans.
« Quel beau jour, quel soleil magnifique, et moi je dois mourir. Mais combien de jeunes gens, de garçons pleins d’espoir, sont tués sur les champs de bataille… Qu’importe ma mort si, grâce à nous, des milliers d’hommes ont les yeux ouverts. »
– Vous connaissez forcément Rosa Parks, mais vous n’avez probablement jamais entendu parler de Claudette Colvin.
Pourtant cette jeune fille de 15 ans a elle aussi refusé de se lever pour laisser sa place à une femme blanche dans un bus de Montgomery, en Alabama, le 2 mars 1955. Soit 9 mois avant le geste de résistance de Rosa Parks, qui se produisit le 1er décembre 1955 et déclencha la campagne de boycott contre la compagnie de bus de la ville. Elle aboutira le 13 novembre 1956, après 380 jours, à l’abolition des règles ségrégationnistes dans les bus par la Cour Suprême des Etats-Unis
Alors pourquoi l’histoire a-t-elle retenu Rosa Parks et effacé Claudette Colvin?
Le courage de Claudette était pourtant parfait pour servir d’exemple, et porter le combat contre la ségrégation jusqu’à la Cour suprême
Oui mais voilà…
Claudette Colvin était une enfant
Elle est tombée enceinte suite a un viol quelque mois après son arrestation
Elle avait la peau très noire et refusait de lisser ses cheveux comme la majorité des femmes afro américaines
Les leaders noirs locaux estimèrent alors que son profil pourrait choquer la très religieuse communauté afro-américaine, et la rendrait également suspecte aux yeux des sympathisants blancs. Elle fut donc écartée
Et hop, aux oubliettes de l’histoire Claudette Colvin!
– En 2007, les Talibans Pakistanais prennent le contrôle de la vallée de Swat, dans le nord du pays, où ils assassinent leurs opposants et détruisent systématiquement les écoles de filles
Début 2009, une jeune fille de 11 ans, Malala Yousafzai, décide de témoigner auprès du monde entier. Elle raconte son quotidien dans un blog hébergé sur le site de la BBC, « Journal d’une écolière pakistanaise ». Elle parle des assassinats et des disparitions, des écoles incendiées, de l’impossibilité de mener une vie de femme libre.
Le 9 octobre 2012, des Talibans tirent sur elle alors qu’elle monte dans le bus scolaire. Touchée au cou et à la tête, elle est opérée et transférée le 15 octobre à l’hôpital de Birmingham au Royaume-Uni.
En 2014, à l’âge de 17 ans, elle reçoit le Prix Nobel de la paix, devenant la plus jeune lauréate de l’histoire.
On lui connaît cette citation: « Avec les armes, vous pouvez tuer des terroristes. Avec l’éducation, vous pouvez tuer le terrorisme »
– Née le 17 juin 1998, Nojoud Ali est une figure yéménite du combat contre le mariage forcé.
Alors qu’elle n’a que 9 ans, ses parents la marient de force à un homme d’une trentaine d’années. Régulièrement battue par sa belle-famille et violée par son mari, elle parvient à s’enfuir le 2 avril 2008, 2 mois après le mariage.
Elle se rend alors au tribunal, seule, pour demander le divorce. Elle l’obtiendra le 15 avril, avec l’aide de son avocate Shada Nasser, féministe et spécialiste des droits humains.
Pour celles et ceux qui penseraient que le sujet du mariage des enfants ne concerne pas « la culture judéo-chrétienne », je vous invite à écouter cet épisode d’Interception sur le mariage des enfants aux Etats-Unis. Il est légal dans 43 des 50 Etats du pays, et sans limite d’âge dans neuf d’entre eux. Entre 2000 et 2018, 300 000 mariages d’enfants y ont été recensés.
Je rappellerai aussi que le mariage forcé des enfants n’est qu’une forme parmi d’autre de pédocriminalité, et qu’en la matière nous n’avons vraiment de leçon à donner à personne, la France étant le troisième plus grand hébergeur de contenus pédopornographiques dans le monde, derrière les Pays-Bas et les Etats-Unis (encore eux…)
– A l’été 2018, une jeune suédoise de 15 ans au visage poupin manifeste seule devant le parlement suédois pour protester contre l’inaction face au changement climatique. En novembre, Greta Thunberg déclenche une grève scolaire pour le climat, un mouvement qui sera suivi dans de très nombreux pays sous le nom « Fridays for future »
D’abord saluée par les politiques, elle a été très vite victime d’attaques abominables, presque toujours sur la forme (son âge, sa petite taille, son autisme, son sexe…), quand elle les a confrontés à leur inaction et à leur lâcheté.
En plus de la lutte contre le réchauffement climatique, elle est aussi engagée dans la lutte contre l’exclusion des personnes autistes, pour la défense du droit international et plus récemment de la cause palestinienne
Je pense très souvent à cette citation de Greta: « Quand on commence à agir, l’espoir est partout. Alors au lieu d’attendre l’espoir, cherchez l’action. Et c’est seulement à partir de ce moment que l’espoir sera là »
– J’ai découvert l’histoire de Yandra Mawé grâce à la newsletter du Média Positif, une lecture que je vous recommande vivement pour mettre un peu d’espoir dans un quotidien qui en a bien besoin.
J’aurais pu vous parler également de certaines de nos grandes féministes qui n’ont pas attendu l’âge adulte pour crier leur colère contre l’injustice.
C’est Françoise d’Eaubonne écrivant sur le sol, à l’âge de 9 ans, « je suis féministe », avant d’aller distribuer des tracts dans son quartier
C’est Gisèle Halimi entamant à 12 ans une grève de la faim pour cesser de servir ses frères
J’aurais pu enfin vous raconter l’histoire de ces enfants artistes capables d’enchanter leur monde par leur incroyable talent: Elisa Mercoeur et ses poèmes, ou Nannerl Mozart (la grande sœur de), qui aurait dû connaître le même destin que son frère si son père n’en avait pas décidé autrement.
Mais je crois que vous avez compris le message. Alors la prochaine fois que vous aurez envie de dire à un enfant « on verra quand tu seras grand·e », pensez à Lepa, à Claudette, à Malala, à Nojoud, à Greta et à Yandra. Et essayez vraiment de trouver autre chose…
Près d’un square où j’aime aller jouer avec mes enfants, à quelques minutes à pied du lieu où j’ai grandi, Il y a une petite place dédiée à la mémoire des 44 enfants d’Izieu et de leurs 7 éducateurs. Arrêté·es le 6 avril 1944 lors d’une rafle de la Gestapo, elles et ils ont été déporté·es et assassiné·es, la plupart à Auschwitz, pour la simple raison qu’ils et elles étaient né·es juif·ves.
Sur cette place, il y a une plaque, souvent fleurie d’un bouquet. Leurs noms y sont gravés, avec l’âge qu’elles et ils avaient le jour de leur mort.
Et en bas à droite de cette plaque, sont gravés ces 4 mots: NE LES OUBLIONS JAMAIS.
Je n’ai de la Shoah qu’une connaissance théorique. Ce que m’ont appris mes parents et mes professeurs. Ce que j’ai lu dans les livres de Primo Levi, d’Elie Wiesel, d’Imre Kertész, de Jorge Semprun, de Charlotte Delbo. Ce que j’ai vu dans les films de Claude Lanzmann, d’Alain Resnais, de Costa Gavras, de Laszlo Nemes, de Jonathan Glazer. Ce que je transmets à mes enfants avec les histoires d’Irena Sendler, de Simone Veil, d’Elise Rivet, de Mila Racine ou de Marianne Cohn.
Mais aussi théorique que soit cette connaissance, je me suis toujours senti investi d’une responsabilité. Faire vivre la mémoire de ce crime abominable, et tout faire pour que jamais il ne se reproduise. Ni contre les Juifs et les Juives, ni contre aucun autre être humain sur cette planète.
Et puis il y a eu le Rwanda. Je n’avais pas encore 8 ans quand ont débuté les massacres au pays des 1000 collines. Je n’en ai gardé que très peu de souvenirs, sans doute mes parents ont-il fait ce qu’ils ont pu pour me protéger de ces images insupportables. Là encore je dois beaucoup à la littérature, en particulier aux livres de Scholastique Mukasonga et de Beata Umunyeyi Mairesse. Et je porte d’autant plus la mémoire de ce génocide que mon pays et celui de mes enfants en a été largement complice, soutenant, armant et protégeant les génocidaires au nom d’absurdes considérations géopolitiques. Comme il avait été complice de la Shoah.
Et puis il y a eu Gaza. Les massacres, les assassinats ciblés de journalistes et de soignants. La destruction des écoles, des hôpitaux, des terres cultivables et même des cimetières.
En juillet 2025, l’ONG israélienne Btselem a publié un rapport intitulé « Our genocide » dénonçant le génocide commis par Israël dans la bande de Gaza.
Face à tout cela, je me suis tu pendant longtemps, presque 2 ans.
Et puis un jour, à la sortie de mois de dépression qui m’avaient fait perdre jusqu’au sentiment d’amour pour mes propres enfants, j’ai découvert l’histoire d’Amna Al-Mufti. Et mon silence est alors devenu intolérable. Il est devenu complicité.
Comment continuer à serrer mes enfants dans mes bras sans parler de celles et ceux qui là-bas meurent sous les bombes et les balles?
Comment leur parler de la Shoah ou du Rwanda, et me taire sur les enfants mourant de faim à Gaza?
Je savais à quoi je m’exposais en évoquant publiquement ce sujet, même pour honorer la mémoire d’enfants assassiné·es. A la toute fin de l’année 2025, j’ai subi une campagne très violente de cyberharcèlement en meute suite à un poste d’hommage à une petite fille palestinienne, dans le but évident de m’intimider pour me faire taire. J’ai déposé plainte début 2026, constatant au passage que pour espérer accéder à la justice, il valait mieux avoir pas mal d’argent de côté. Et je continue à parler des enfants de Gaza.
Mais je n’ai pas un grand courage. A la différence de celles et ceux qui portent la Shoah dans leur chair, dans l’histoire de leur famille, et qui ont l’immense bravoure de poser les mots justes sur ce qui se déroule sous nos yeux en Palestine. Elles et eux ont compris le vrai sens de ces mots: « never again ». J’ai pour elles et eux une admiration sans borne.
Quant à ceux qui m’ont qualifié d’antisémite ou de soutien du Hamas parce que je parle des crimes israéliens commis à Gaza et en Cisjordanie, en vérité je suis désolé pour eux.
Qu’y puis-je s’ils ne voient plus des enfants innocents mais de futurs terroristes? Qu’y puis-je si en renvoyant sans cesse aux crimes abominables du Hamas, ils s’associent eux-mêmes à cette barbarie?
Leur seul étalon de vertu serait donc une organisation terroriste? En quoi la barbarie de ces fanatiques justifie-t-elle la barbarie d’un Etat?
Chaque génocide est unique, comme le sont les histoires de chacune de leurs victimes. Mais il me semble que les mémoires de ces victimes doivent pouvoir se rejoindre, pour que l’humanité toute entière puisse se souvenir, et semer parmi les ruines de la haine des graines d’amour, d’espoir et de fraternité.
Mais qui se souviendra des enfants assassiné·es à Gaza et en Cisjordanie? Qui honorera leur mémoire ? Qui prononcera leurs noms? Qui pleurera devant l’innocence de leurs sourires éclatants?
Depuis six mois environ, j’essaye de rendre hommage à ces enfants. La tâche est impossible, elles et ils sont si nombreuses et nombreux, et l’on sait si peu de choses de leurs vies comme de leurs morts.
Mais aussi impossible que soit cette tâche, aussi dérisoire que soit ce geste d’amour et de fraternité face à l’immensité des massacres, je refuse de renoncer à prendre ma part du devoir de mémoire.
Je veux donc ici me souvenir des 44 enfants d’Izieu, et de 44 enfants assassiné·es à Gaza.
Tu as eu 7 ans aujourd’hui. L’âge de raison dans un monde qui semble souvent l’avoir perdu.
Tout a passé si vite depuis ce matin du 17 décembre 2018. Comme un éclair. Comme un éclat de rire.
Dans cette incroyable aventure de la parentalité, il est une chose essentielle que j’ai fini par comprendre : être parent c’est souvent accepter son impuissance.
Impuissance à échapper à ces stéréotypes de genre qui continuent à gangréner notre société.
Impuissance à mettre fin aux violences abominables que nous infligeons aux femmes et aux enfants, alors que nous prétendons les aimer.
Impuissance à vous protéger ton frère et toi du désastre climatique, de l’empoisonnement généralisé aux biocides, de la destruction du vivant.
Mais j’ai compris aussi que cette impuissance n’est pas un renoncement. Si elle nous enseigne l’humilité face à l’ampleur des combats à mener, elle ne nous donne en aucune façon le droit d’y renoncer.
Il te faudra te battre toi aussi, ma chérie.
Car les hommes et leur système n’ont jamais rien donné aux femmes. Tout ce qu’elles ont acquis, elles l’ont obtenu avec leur force, leur courage et leur abnégation
Je le sais maintenant grâce à mon travail sur les chères oubliées. Ce projet qui a changé ma vie. Ce projet qui n’aurait jamais existé sans toi.
Les hommes ne te donneront rien à toi non plus.
N’écoute pas tous ces beaux parleurs en costume cravate. On voit chaque jour un peu plus à quoi ressemblent leurs grandes causes et leurs promesses.
Quand ils ne sont pas du côté des violeurs, ils gardent leurs yeux, leurs oreilles et leur bouche fermées à double tour, pour ne pas perdre leurs privilèges.
Pour eux tu seras toujours une sale conne, une hystérique, une manipulatrice, une bonne à tout faire, un objet de désir sexuel. Tu seras toujours trop jeune ou trop vieille, trop discrète ou trop bruyante, trop grosse ou trop mince, trop ambitieuse ou trop timorée.
Et ne m’écoute pas trop non plus mon amour. Dans ce grand combat pour l’égalité, je suis presque aussi débutant que toi, du haut de tes 7 ans
Quant à moi je te rêve libre, impertinente et chatoyante
Je te rêve debout, puissante et combattante
Combattante contre cette violence qui porte presque toujours les attributs de la masculinité
Cette certitude me déchire le cœur mais c’est ainsi: tu feras comme toutes les femmes de cette planète l’expérience de la violence masculine
Je ne peux me résoudre à t’apprendre à te méfier des hommes. Les faits me montrent pourtant chaque jour que ce serait le choix le plus rationnel. Je déteste donner des conseils, mais je te donnerai tout de même celui-là: fais tout ce que tu peux pour ne jamais dépendre d’un homme.
Cela mis à part ma chérie, je n’ai à vrai dire qu’une seule chose à te dire : n’oublie jamais d’aimer.
Car l’amour n’est pas une faiblesse. L’amour est une force immense, la seule capable de vaincre la haine et l’obscurantisme qui nous rongent le corps et le cœur. L’amour est un projet de résistance contre ceux qui veulent tout détruire au nom de leur pouvoir et de leur profit.
Pour eux mon amour, tu seras toujours une sale conne.
Il fait encore frais ce lundi matin, alors tu t’es habillée chaudement, chère Myriam. Tu as enfilé tes collants blancs, ce sont tes préférés.
Tu es un peu en retard alors, tu laisses la fin de ton petit déjeuner sur la table de la salle à manger.
Tu le finiras peut-être ce soir, ou peut-être pas. A 7 ans, cela n’a aucune importance.
Tu ne veux pas arriver en retard à l’école. Tu es en CE2. C’est important le CE2 !
Tu adores danser, chère Myriam. Dans quelques mois aura lieu le spectacle de fin d’année, il faut que tu sois prête. Alors en sortant de chez toi, tu esquisses quelques pas de danse.
Te voilà sur le trottoir, devant le collège-lycée juif Ozar Hatorah, fondé par tes parents Yaacov et Yaffa il y a plus de 20 ans.
Tu attends la navette qui t’amènera à l’école. A tes côtés se tient Jonathan Sandler, enseignant à Ozar Hatorah, accompagné de ses deux fils, Arié 5 ans, et Gabriel 4 ans.
Il est bientôt 8 heures. Tout va bien, tu es à l’heure.
29 janvier 2024, ville de Gaza.
7 personnes s’entassent dans une Kia noire. Le couple Hamada avec leurs 4 enfants et leur nièce de 5 ans, toi, chère Hind.
Comme vous en avez reçu l’ordre par l’armée israélienne, vous fuyez votre quartier de Tel al-Hawa, en direction du Sud. Mais au détour d’une rue, vous tombez nez à nez avec les chars israéliens, qui ont envahi le quartier.
Impossible de vous échapper. Quand l’un des tanks tire sur votre véhicule, ton oncle, ta tante et 3 de leurs enfants sont tué·es sur le coup. Avec ta cousine Layan, 15 ans, vous êtes les deux seules survivantes.
Par l’intermédiaire d’un autre oncle, les opérateur·ices du Croissant Rouge parviennent à joindre Layan par téléphone. Lorsqu’elle décroche, elle crie, en larmes : « Ils nous tirent dessus. Le char est juste à côté de moi. Nous sommes dans la voiture, le char est juste à côté de nous »
Puis de nouveau le bruit des balles, un cri, et le silence.
Toulouse, devant l’école Ozar Hatorah.
Un homme casqué gare son scooter Yamaha blanc devant l’établissement.
Armé d’un 11,43 et d’un pistolet mitrailleur, il ouvre le feu et abat Jonathan Sandler et son fils Arié. L’arme s’enraye, Gabriel et toi Myriam courez vous réfugier dans la cour de l’établissement.
Mais le tueur ne vous laissera aucune chance. Il pénètre dans la cour et avec sa deuxième arme, il abat le petit Gabriel.
Tu n’aurais pas dû mourir, chère Myriam. Tu aurais pu t’échapper, mais tu cherches à emporter ton cartable rose, trop lourd. Tu trébuches.
Qu’y avait-il donc de si précieux dans ce cartable ? Y avais-tu caché un dessin, ou un poème écrit pour ta maîtresse pendant le week-end ? Je vois à quel point mes deux enfants chérissent ces petites créations, si fragiles, comme eux, comme toi.
Aujourd’hui la haine s’est faite homme et elle n’a pas eu de pitié, même pour une petite fille de 7 ans au visage d’ange et aux boucles blondes.
Ville de Gaza
Lorsque les opérateur·ices du Croissant Rouge rappellent, c’est toi, Hind, qui répond. Toute ta famille est morte autour de toi. Pendant trois longues heures, tu resteras en ligne avec les opérateur·ices, qui te recommandent de rester cachée dans la voiture. On entend régulièrement le bruit des balles. De ta voix fluette de petite fille de 5 ans, tu supplies : « J’ai si peur. S’il te plaît, viens. Viens emmène-moi. S’il te plaît, viendras-tu ? »
Tu n’aurais pas dû mourir, chère Hind. Après trois heures d’un effort surhumain, les secouristes du Croissant Rouge parviennent finalement à obtenir un laisser-passer de l’armée israélienne, et envoient une ambulance pour te porter secours. A son bord, deux ambulanciers, Youssef Zeino et Ahmed Al-Madhoun. Les secouristes pleurent de joie, ils parviennent même à te mettre en ligne avec ta mère. Ça y est, tu es sauvée !
Guidés au téléphone par les secouristes, les ambulanciers se frayent un chemin dans les rues dévastées par les bombardements. Mais alors que leur véhicule n’est plus qu’à quelques centaines de mètres de la Kia, il est frappé par un obus israélien.
Les opérateur·ices te parleront une dernière fois, le temps que tu leur confirmes avoir entendu l’explosion de l’ambulance. Puis la connexion est coupée, c’est de nouveau le silence. Il est 19h30, et ta voix s’est éteinte.
Aujourd’hui la haine s’est faite homme et elle n’a pas eu de pitié, même pour une petite fille de 5 ans au visage d’ange et aux boucles brunes.
Douze jours plus tard, le 10 février 2024, ta famille et des journalistes peuvent enfin se rendre sur place, après que l’armée israélienne ait évacué le quartier.
Déchiquetée par 355 impacts de balle, les fenêtres éclatées, la Kia noire a été poussée sur le bas-côté, sans doute par un bulldozer. Ton petit corps y repose, en compagnie de ceux de tes 4 cousin·es, de ta tante et de ton oncle.
A 150 mètres de là, on retrouve l’ambulance éventrée et les restes calcinés des corps de Youssef Zeino et Ahmed al-Madhoun.
Chère Hind, tu es morte pour la simple raison que tu étais palestinienne.
Chère Myriam, tu es morte pour la simple raison que tu étais juive.
Quand on s’attaque à ses enfants, le monde devrait se lever dans l’instant pour les protéger, ou au moins pour honorer leur mémoire. Mais nous ne nous sommes pas levé·es, ni pour l’une ni pour l’autre.
Nous nous sommes trouvé des excuses, nous avons détourné le regard, nous nous sommes tu·es. Et sur le terreau de notre lâcheté, les graines de la haine ont continué à germer.
Pardon Myriam. Pardon Hind. Nous n’avons pas su vous protéger. Et nous avons appris avec vous que les anges meurent aussi.
J’ai cessé depuis longtemps de croire au paradis. Mais en pensant à vous, Hind et Myriam, il m’arrive pourtant de rêver qu’il existe, pour que les anges ne meurent jamais.
C’est promis, chère Hind, chère Myriam, je ne vous oublierai pas.
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
L’antisémitisme, comme toutes les autres formes de racisme, est un poison que nous devons combattre sans relâche.
Comme l’ont rappelé l’International holocaust rememberance alliance et la déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme, critiquer l’Etat d’Israël et dénoncer les crimes qu’il commet ne peut pas être considéré comme de l’antisémitisme.
En juillet 2025, l’ONG israélienne B’Tselem a publié un rapport intitulé « Our genocide » dénonçant le génocide commis par Israël dans la bande de Gaza.
Si le sujet de l’antisémitisme vous intéresse, je vous recommande la lecture du livre de Jonas Pardo « Petit manuel de lutte contre l’antisémitisme »
Tous les enfants du monde devraient être protégé.es et leur mémoire honorée lorsqu’ils et elles sont assassiné.es. Qu’ils et elles soient Juif.ves, Palestinien.nes ou quoi que ce soit d’autre n’y devrait rien changer.
Je pense chaque jour de ma vie à Myriam Monsonégo et Hind Rajab, ces deux anges qui n’auraient jamais dû mourir
Ressources utilisées pour ce portrait:
– La voix de Hind Rajab, film de Kaouther Ben Hania
C’est une image que je porte en moi depuis longtemps.
Depuis l’été 2023 précisément, lorsque je suis tombé sur la photo des corps de Marie Dosso et de sa mère Fati, allongés l’une contre l’autre dans les sables du désert lybien. Elles y étaient mortes de soif après avoir été expulsées par les autorités tunisiennes
Cette photo n’a pas eu le caractère iconique de celle du corps du petit Alan Kurdi, 3 ans, étendu sur le ventre, sur une plage turque, en septembre 2015.
Mais le sourire de Marie Dosso, quand elle était encore vivante, m’a touché au plus profond de l’âme. Elle avait alors à peu près l’âge de ma fille, et j’ai eu comme un flash lorsque leurs deux sourires se sont superposés.
J’avais écrit alors les premières lignes de ce texte, mais il m’aura fallu le projet des chères oubliées le mener à bien. Il aura fallu aussi la puissance de ma colère face à la mort de ces enfants que nous décidons de laisser mourir..
Car tel est le prix de notre politique migratoire, alors que nous cédons chaque jour un peu plus aux sirènes délirantes de l’extrême droite: des enfants violés, des enfants torturés, des enfants qui se noient, des enfants qui meurent de soif dans le désert.
Des enfants que nous pourrions sauver, mais devant les souffrances desquels nous préférons détourner le regard.
Alors s’il vous plaît, la prochaine fois que vous aurez envie de parler de crise migratoire, pensez au sourire de Marie Dosso, à la vie et aux rêves dont elle fut privée.
Il n’y a pas de crise migratoire, il n’y a qu’une crise d’humanité!
Version audio du portrait
Marie Dosso, 2017 – 2023, poussière d’étoiles
Chère Marie,
Je vois ton corps si frêle allongé sur le sable
Quels rêves portais-tu dans ton petit cartable
Où donc t’auraient menée tes souliers d’écolière
Si tu n’avais connu la mort dans le désert
J’aime à te croire heureuse quelque part dans le ciel
Que tu goûtes enfin à la paix éternelle
La joie dont t’a privée la barbarie humaine
Et que s’est estompé le parfum de la haine
Et j’ai vu ton sourire dans celui de ma fille
Tu es née en Libye, terre violente et hostile
Tes parents s’y connurent sur leur chemin d’exil
Leur seul tort fut d’avoir rêvé d’autres rivages
D’avoir voulu donner au bonheur un visage
D’avoir cru un instant après toutes ces tortures
Que le verbe s’aimer s’écrirait au futur
Et j’ai vu ton sourire dans celui de ma fille
Je ferme les paupières et je pense à ton père
Lui a qui l’on a pris ce qu’il a de plus cher
Il n’est plus qu’un fantôme hurlant son désespoir
Mort parmi les vivants, il erre dans le noir
Je voudrais un instant partager sa douleur
Le prendre dans mes bras, le serrer sur mon cœur
Et j’ai vu ton sourire dans celui de ma fille
Jusqu’où devront aller les frontières de l’horrible
Pour qu’elles cessent enfin de nous être invisibles
Ce sont aussi les nôtres tous ces enfants qui meurent
Le sang des innocents n’a qu’une seule couleur
Alors ouvrons nos cœurs aux damnés de la terre
Faisons tomber la haine, les murs et les frontières
Pour que le chant des morts soit enfin recouvert
Par les rires des vivants revenus des enfers
Chez moi à 11 ans, on ne risque pas sa vie pour aller chercher de l’eau potable.
Chez moi à 11 ans, on entre au collège, on se dispute avec ses parents pour avoir un smartphone.
Chez moi à 11 ans, on tombe amoureux pour la première fois, de ces amours dont les adultes se moquent souvent mais qui peuvent être aussi puissants que ceux des grands.
Chez moi à 11 ans, on entame cette transition si difficile de l’enfance vers l’adolescence.
Mais toi chère Amna, tu n’auras rien connu de tout cela.
La barbarie humaine t’a propulsée bien avant l’heure dans le monde des adultes.
Tu étais une survivante, et une vie en sursis.
Je regarde cette photo de ton petit frère Baraa et toi, faisant le V de la victoire. Il est mort lui aussi, tué par une autre frappe israélienne en compagnie de votre mère, à l’âge de 8 ans, le 17 mai 2025. A quelle victoire croyais-tu, chère Amna ? Celle de la vie sur la mort ? Celle de l’amour sur la cruauté ?
Je ne sais pas, et ni moi ni personne ne pourra plus te poser la question.
Tuée par un drone israélien le 21 décembre 2024 en début d’après-midi, ton nom aurait pu rester caché dans l’anonymat de ces 18 500 enfants tués à Gaza depuis bientôt deux ans, et dont le Washington Post a publié la liste. Près de 1000 d’entre eux sont morts avant leur premier anniversaire. Trop jeunes pour marcher, mais pas pour mourir.
Amro al-Attar, 3 ans
Kinda Wahdan, 2 ans
Hadeel Matar, 10 ans
Yahya al-Nahhal, 16 ans
Ahmed al-Zaazou, 4 ans
Yamen Haman,15 ans
Ayloul Qaud, 7 ans
Tahani Hafiz Barbakh, 3 ans
Yaqeen al-Turk, tué avant son premier anniversaire
Rawaa Qasim al-Astal, 5 ans
Mutaz Abu Naim, 14 ans
Izzedin Zino, 8 ans
Omar al-Dahdouh, 11 ans
Rama Abu Eida, 13 ans
Hala Abu Steita, 7 ans
Hamza Abu Zuhair, 1 an
Mahmoud Abu Salmiya, 6 ans
Ibrahim al-Maqousi, 12 ans
Mohammed Salah, 5 ans
Mohammed Atiya, 17 ans
Malik Abu Nasira, 9 ans
Ahmed al-Sweisi, 12 ans
Iman Shaheen, 2 ans
Yousef Hamdan, 6 ans
Muath Abu al-Jedian, 3 ans
Mahmoud Abdel Ghafour, 14 ans
Zaid Abu Shakyan, 12 ans
al-Baraa Aqel, 4 ans
Walid Abu Thuraya, 10 ans
Malak Abu Sahloul, 15 ans
Aseel Ghabain, 2 ans
Sara Qandil, 3 ans
Samir Tamraz, tué avant son premier anniversaire
Mohammed al-Muqayyed, 15 ans
Joud Duhair, 8 ans
Sujoud Taha, 17 ans
Batoul Abd al-Nath, 9 ans
Qatar Abu Mousa, 13 ans
Ahmed Abdel Aal, 15 ans
Ahmed Abu Mailaq, 4 ans
Nabil Salama, 7 ans
Inas al-Qanou, 10 ans
Tuleen al-Aloul, 1 an
Sannd Abu al-Shaer, tué avant son premier anniversaire
Tariq Abu al-Shaer, 5 ans
Majd al-Rifai, 13 ans
Majid Mushtaha, 12 ans
Misk Awad, 3 ans
Ghaith Abu Rayya, tué avant son premier anniversaire
Tasneem Qasim, 17 ans
Ayat Abu Daher, 5 ans
Joan al-Salout, 10 ans
Walid Ziyara, 2 ans
Anas Ashour, tué avant son premier anniversaire
Mohammed Abu Kashef, 17 ans
Maria al-Shrafi, 7 ans
Sham Abu Ajwa, 7 ans
Raneem Abu Mailaq, 16 ans
Maria Asaliya, 2 ans
Fatima al-Bayid, 8 ans
Firas al-Qrinawi, 7 ans
Yazan al-Attar, tué avant son premier anniversaire
Malak al-Ramlawi, 10 ans
Saad Mushtaha, 11 ans
Habiba Awkal, 5 ans
Samira Hijazi, 3 ans
Faris Abu Shar, 13 ans
Naser al-Ghazali, 4 ans
Firyal Abu Jubba, 16 ans
Hala Abu Saada, 14 ans
Mushir Mahmoud, 17 ans
Mohammed Abu Kmeil, 9 ans
Ibrahim Ishaq Abed, 1 an
Jihad Jarghoun, 3 ans
Ahmed Abu Rahma, 12 ans
Nidal Abu Sanjar, 15 ans
Joud Krera, 6 ans
Ikhlas Udwan, 2 ans
Ahmed Ismail, 15 ans
Malik al-Ghoul, 9 ans
Tariq Badwan, 5 ans
Reem Badwan, 3 ans
Mustafa Dalloul, 12 ans
Saba Zarab 8 ans
Rasha Abu Safi, 13 ans
Ahmed al-Sarhi, 4 ans
Houriya Amran, tué avant son premier anniversaire
Rimas Zarab, 8 ans
Sara Marouf, 14 ans
Ahmed Abu Layla, 16 ans
Yousef al-Zaanin, 5 ans
Muammar al-Daya, 11 ans
Tala Abu Ajwa, 10 ans
Dalia al-Jaal, 1 an
Ahmoud al-Jaal, 5 ans
Sham Obeid, 6 ans
Sumaya al-Orouqi, 8 ans
Saad Islim, 13 ans
Mohammed Abu Nasr, tué avant son premier anniversaire
Mutaz Abu Taiba, 14 ans
Ce ne sont que les 100 premiers noms de cette liste de la honte. Il me faudrait plus de deux heures pour les nommer toutes et tous.
A l’heure où j’écris ces lignes, la famine s’est installée à Gaza et plus de 200 enfants y sont déjà morts de faim. Contrairement aux balles ou aux bombes, la famine ne tue pas d’un coup. Elle tue à petit feu, le corps sacrifiant la vue, l’ouïe et l’odorat pour protéger le cœur et les poumons. La famine est une torture, et cette torture est pensée, planifiée et organisée par un régime génocidaire soutenu par nos gouvernements.
Rien ne justifie ces monstruosités, rien. Il faut que cela cesse.
Comme celui de Hind Rajab, 6 ans, morte le 29 janvier 2025, ton nom, chère Amna, aura au moins un instant échappé à l’oubli. Al Jazeera a obtenu la vidéo de ton assassinat, et l’a diffusée le 17 août 2025. Comment peut-on tuer, en toute conscience, une enfant de 11 ans transportant un bidon d’eau ? Je pense à celui qui a décidé d’appuyer sur le bouton, de quoi voulait-il se venger en décidant de ta mort?
Ou a-t-il simplement suivi les ordres d’une de ces intelligences artificielles massivement utilisées à Gaza ? Leur taux d’erreur est colossal, faute notamment de temps suffisant pour les opérateurs humains de vérifier les consignes de la machine.
Mais peu importe au fond, car IA ou non ce sont des êtres humains qui sont responsables de ta mort et de celle de ces 18 500 enfants. Ce sont des humains qui ont conçu cet abominable programme baptisé « Où est papa ? » pour frapper les terroristes supposés une fois rentrés chez eux, auprès de leur famille.
Pourquoi t’avons-nous infligé cela, chère Amna? Comme tous les enfants du monde, tu voulais juste rire, chanter, apprendre, courir et crier. Tu voulais t’émerveiller chaque instant de la beauté du monde.
Mais tu n’en as pas eu le droit. Nous n’avons pas su te protéger de tes bourreaux. Ta mort et celle de tes milliers de frères et sœurs de souffrance est notre honte, chère Amna.
Pardon pour nos lâchetés, pardon pour nos silences, qui nous rendent complices de tous ces crimes abominables.
Pardon de n’avoir pu t’offrir cette vie à laquelle tu avais droit.
Je ne pourrai jamais te serrer dans mes bras, Amna al-Mufti. Je ne peux plus te faire que cette dérisoire promesse : je ne t’oublierai pas.