
Lyhanna Rameau Bernard (2014 – 2026)
Chère Lyhanna,
Je voudrais m’adresser à toi.
Je vois défiler ton visage souriant et ton prénom sur mon écran de télévision, en boucle depuis plusieurs jours. Les chaînes d’information font toujours le même bruit lorsqu’elles n’ont plus rien d’essentiel à dire, au point que, la plupart du temps, je coupe le son, l’image étant déjà plus vulgairement saturée que les promos en tête de gondole.
Ton joli visage, ils le placent dans une petite lucarne, en haut à droite de l’écran, parce que, visiblement, il est moins important que de voir en boucle un hélicoptère, aussi impuissant que tout le reste, tourner au-dessus du silo où tu as été retrouvée.
Parler de toi, m’adresser à toi, ne vouloir que toi comme interlocutrice, tu n’imagines pas à quel point c’est difficile, à quel point c’est essayer d’être en équilibre sur un fil très mince, risquant la chute à la moindre maladresse.
Ils sont tous là à chercher des explications ou des coupables, à parler de « naufrage judiciaire » ou de « séisme politique »… en oubliant la peine indicible de tes parents, à quel point la douleur est immense, comme une chute dans le vide qui ne se terminera plus jamais.
Le curseur sur mon écran clignote et tout est figé. Il se passe plusieurs minutes entre chaque phrase, à force de chercher le mot juste, l’élégance indispensable et comment transformer la colère en raison, comment faire avec ce que nous sommes, nous les humains, capables du pire, jusqu’au sacrilège ultime qui consiste à donner la mort à un enfant.
Il m’est arrivé d’écrire à peu près sur tous les sujets, dans une forme d’aspiration citoyenne à contribuer à la plus grande tâche qui soit, dans un appel au collectif, à « réparer le monde », à restaurer la fraternité, à soigner, à soulager les peines et combattre les injustices, à nettoyer et embellir nos lieux de vie, à avoir la seule ambition qui vaille, de réduire la distance entre le monde tel qu’il est et le monde tel que nous rêverions qu’il soit.
Dans cette quête, naïve ou idéaliste pour certains, et vitale pour d’autres, il y a toujours eu une cause sacrée, une priorité « politique » au-dessus de toutes les autres : protéger les enfants.
Les protéger et leur léguer quelque chose qui serait la preuve que nous les aimons assez, qu’ils sont ce qu’il y a de plus précieux.
Certains chantent une hypothétique « Place des grands hommes »… Moi, je ne vois aujourd’hui qu’un défilé des hommes tout petits.
Repose en paix, chère Lyhanna, je ne t’oublierai pas
Portrait rédigé par Philippe Dussault
Chères oubliées © 2025 is licensed under CC BY-NC-ND 4.0
Un projet garanti 100% écrit à la main, sans intelligence artificielle!
Laisser un commentaire