On verra quand tu seras grande…

Peu de choses me mettent autant en colère que notre tendance, à nous adultes, à nous défausser de nos responsabilités sur nos enfants.
Si vous n’avez jamais entendu une phrase du genre « il faut éduquer les enfants pour qu’ils et elles puissent changer le monde », vous avez bien de la chance.
Bien sûr que l’éducation des enfants est essentielle, mais leur première mission de vie n’est certainement pas de changer le monde. D’abord parce qu’ils devraient pouvoir profiter de leur enfance sans ce poids sur les épaules, mais aussi et surtout parce que lorsqu’ils et elles auront suffisamment grandi pour être en situation de pouvoir, leurs possibilités de changer la trajectoire de notre commune humanité seront extrêmement faibles, sinon inexistantes.
C’est à nous adultes de nous éduquer. C’est à nous adultes d’agir ici et maintenant, pour cesser de saccager le présent et l’avenir de nos enfants.
Mais notre hypocrisie ne s’arrête pas là. Car nous soumettons aussi nos enfants à cette double injonction. S’ils et elles ne sont pas assez engagé·es, on leur reprochera de ne rien faire, d’être abruties par les écrans et les réseaux sociaux. Mais s’ils et elles parviennent à faire bouger les lignes, s’ils et elles font ce que nous ne faisons pas, nous mettant au passage face à nos propres lâchetés, nous n’hésitons pas à les renvoyer brutalement à leur statut d’enfant: on verra quand tu seras grande, commence par aller à l’école…
Ce sujet est abordé dans le sixième et dernier épisode du magnifique podcast de Lolita Rivé « Qui c’est qui commande? », dont je vous recommande vivement l’écoute.
Une grande partie du problème vient selon moi de notre incapacité à remettre en cause le postulat qu’un adulte est supérieur à un enfant. Si adultes et enfants n’ont pas tout à fait les mêmes droits, il me semble essentiel d’affirmer que tous les êtres humains, adultes comme enfants, devraient être égaux en dignité.
Qui a eu la chance d’accompagner un enfant sur son chemin de vie sait à quel point ils et elles nous élèvent autant que nous les élevons. Mes deux enfants, comme tous les enfants du monde, sont pour moi une immense source d’inspiration.
Je veux donc ici rendre femmage à quelques-unes de ces enfants dont nous ferions bien de nous inspirer, si nous voulons espérer rendre notre monde un peu meilleur



– Lepa Radic est née le 19 décembre 1925 dans une famille Serbe de Bosnie. En 1941, à l’âge de 15 ans, elle adhère au Parti communiste yougoslave. En avril de la même année, l’Allemagne nazie envahit la Yougoslavie et installe un protectorat fasciste, l’Etat indépendant de Croatie, dirigé par les Oustachis d’Ante Pavelic.

Lepa est arrêtée par les Oustachis en novembre 1941 avec plusieurs membres de sa famille, mais elle parvient à s’enfuir avec sa soeur, aidée par le mouvement de résistance des Partisans qu’elle rejoint dans la foulée.

En février 1943, elle est capturée lors de la bataille de la Neretva, torturée pendant plusieurs jours et condamnée à mort par pendaison.
Alors qu’elle va monter sur l’échafaud, les Allemands lui proposent de l’épargner en échange du nom de ses complices. Elle refuse en disant: Je ne suis pas un traître à mon peuple. Ceux à qui vous demanderez se feront connaître quand ils auront réussi à anéantir tous les malfaiteurs, jusqu’au dernier »

Elle meurt le 8 février 1943 après une longue agonie, à l’âge de 17 ans

L’histoire de Lepa Radic fait bien sûr écho à celle de Sophie Scholl, le nom de la rose blanche. Et à cette citation, sublime de courage, de cette jeune femme qui mourut guillotinée à l’âge de 21 ans.

« Quel beau jour, quel soleil magnifique, et moi je dois mourir. Mais combien de jeunes gens, de garçons pleins d’espoir, sont tués sur les champs de bataille… Qu’importe ma mort si, grâce à nous, des milliers d’hommes ont les yeux ouverts. »

– Vous connaissez forcément Rosa Parks, mais vous n’avez probablement jamais entendu parler de Claudette Colvin.

Pourtant cette jeune fille de 15 ans a elle aussi refusé de se lever pour laisser sa place à une femme blanche dans un bus de Montgomery, en Alabama, le 2 mars 1955. Soit 9 mois avant le geste de résistance de Rosa Parks, qui se produisit le 1er décembre 1955 et déclencha la campagne de boycott contre la compagnie de bus de la ville. Elle aboutira le 13 novembre 1956, après 380 jours, à l’abolition des règles ségrégationnistes dans les bus par la Cour Suprême des Etats-Unis

Alors pourquoi l’histoire a-t-elle retenu Rosa Parks et effacé Claudette Colvin?

Le courage de Claudette était pourtant parfait pour servir d’exemple, et porter le combat contre la ségrégation jusqu’à la Cour suprême

Oui mais voilà…

Claudette Colvin était une enfant

Elle est tombée enceinte suite a un viol quelque mois après son arrestation

Elle avait la peau très noire et refusait de lisser ses cheveux comme la majorité des femmes afro américaines

Les leaders noirs locaux estimèrent alors que son profil pourrait choquer la très religieuse communauté afro-américaine, et la rendrait également suspecte aux yeux des sympathisants blancs. Elle fut donc écartée

Et hop, aux oubliettes de l’histoire Claudette Colvin!

– En 2007, les Talibans Pakistanais prennent le contrôle de la vallée de Swat, dans le nord du pays, où ils assassinent leurs opposants et détruisent systématiquement les écoles de filles

Début 2009, une jeune fille de 11 ans, Malala Yousafzai, décide de témoigner auprès du monde entier. Elle raconte son quotidien dans un blog hébergé sur le site de la BBC, « Journal d’une écolière pakistanaise ». Elle parle des assassinats et des disparitions, des écoles incendiées, de l’impossibilité de mener une vie de femme libre.

Le 9 octobre 2012, des Talibans tirent sur elle alors qu’elle monte dans le bus scolaire. Touchée au cou et à la tête, elle est opérée et transférée le 15 octobre à l’hôpital de Birmingham au Royaume-Uni.

En 2014, à l’âge de 17 ans, elle reçoit le Prix Nobel de la paix, devenant la plus jeune lauréate de l’histoire.

On lui connaît cette citation: « Avec les armes, vous pouvez tuer des terroristes. Avec l’éducation, vous pouvez tuer le terrorisme »

– Née le 17 juin 1998, Nojoud Ali est une figure yéménite du combat contre le mariage forcé.

Alors qu’elle n’a que 9 ans, ses parents la marient de force à un homme d’une trentaine d’années. Régulièrement battue par sa belle-famille et violée par son mari, elle parvient à s’enfuir le 2 avril 2008, 2 mois après le mariage.

Elle se rend alors au tribunal, seule, pour demander le divorce. Elle l’obtiendra le 15 avril, avec l’aide de son avocate Shada Nasser, féministe et spécialiste des droits humains.

Son histoire a été mise en scène au cinéma dans le film de Khadija al-Salami: « Moi Nojoom, 10 ans, divorcée »

Pour celles et ceux qui penseraient que le sujet du mariage des enfants ne concerne pas « la culture judéo-chrétienne », je vous invite à écouter cet épisode d’Interception sur le mariage des enfants aux Etats-Unis. Il est légal dans 43 des 50 Etats du pays, et sans limite d’âge dans neuf d’entre eux. Entre 2000 et 2018, 300 000 mariages d’enfants y ont été recensés.

Je rappellerai aussi que le mariage forcé des enfants n’est qu’une forme parmi d’autre de pédocriminalité, et qu’en la matière nous n’avons vraiment de leçon à donner à personne, la France étant le troisième plus grand hébergeur de contenus pédopornographiques dans le monde, derrière les Pays-Bas et les Etats-Unis (encore eux…)

– A l’été 2018, une jeune suédoise de 15 ans au visage poupin manifeste seule devant le parlement suédois pour protester contre l’inaction face au changement climatique. En novembre, Greta Thunberg déclenche une grève scolaire pour le climat, un mouvement qui sera suivi dans de très nombreux pays sous le nom « Fridays for future »

Le 23 septembre 2019, elle prononce à la tribune de l’ONU son mémorable « how dare you? », dans un discours dont vous pouvez trouver la traduction ici.

D’abord saluée par les politiques, elle a été très vite victime d’attaques abominables, presque toujours sur la forme (son âge, sa petite taille, son autisme, son sexe…), quand elle les a confrontés à leur inaction et à leur lâcheté.

En plus de la lutte contre le réchauffement climatique, elle est aussi engagée dans la lutte contre l’exclusion des personnes autistes, pour la défense du droit international et plus récemment de la cause palestinienne

Je pense très souvent à cette citation de Greta: « Quand on commence à agir, l’espoir est partout. Alors au lieu d’attendre l’espoir, cherchez l’action. Et c’est seulement à partir de ce moment que l’espoir sera là »   

– J’ai découvert l’histoire de Yandra Mawé grâce à la newsletter du Média Positif, une lecture que je vous recommande vivement pour mettre un peu d’espoir dans un quotidien qui en a bien besoin.

Cette petite fille de 6 ans vit au cœur de l’Amazonie, au Brésil, dans la communauté de Sauapé. Elle appartient au peuple autochtone Sateré-Mawé. Suivie par 800 000 personnes, elle milite pour les droits des femmes autochtones et pour la préservation de la forêt amazonienne.

J’aurais pu vous parler également de certaines de nos grandes féministes qui n’ont pas attendu l’âge adulte pour crier leur colère contre l’injustice.
C’est Françoise d’Eaubonne écrivant sur le sol, à l’âge de 9 ans, « je suis féministe », avant d’aller distribuer des tracts dans son quartier

C’est Gisèle Halimi entamant à 12 ans une grève de la faim pour cesser de servir ses frères

J’aurais pu enfin vous raconter l’histoire de ces enfants artistes capables d’enchanter leur monde par leur incroyable talent: Elisa Mercoeur et ses poèmes, ou Nannerl Mozart (la grande sœur de), qui aurait dû connaître le même destin que son frère si son père n’en avait pas décidé autrement.

Mais je crois que vous avez compris le message. Alors la prochaine fois que vous aurez envie de dire à un enfant « on verra quand tu seras grand·e », pensez à Lepa, à Claudette, à Malala, à Nojoud, à Greta et à Yandra. Et essayez vraiment de trouver autre chose…

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