Née en 1982 à Marseille, Keny Arkana est une des grandes représentantes du rap française. C’est aussi une militante altermondialiste engagée, membre du collectif la Rage au peuple fondé en 2004.
Je suis celle qui accueille Les mômes en mal d’amour Qui se perdent bien souvent dans ma gueule Ceux qui demeurent sans repères Gosses de famille détruites Ils me prennent comme mère pour avoir des frères Je deviens celle avec qui ils passent le plus de temps Et ils sont fiers d’être de mes enfants Ils portent mes couleurs dorénavant Ils doivent prouver qu’ils sont dignes de mon rang Me prouver à moi, en prouvant à leurs frères Qu’ils en ont dans le froque en provoquant l’enfer Qu’ils puissent étoffer leur palmarès Pour alimenter le pacte Jusqu’à ce qu’ils se perdent dans leurs prouesses Je leur ai inculqué qu’il n’y a ni bien ni mal Juste des faibles et des forts à l’instinct animal Parce que dans mes artères coule la jungle C’est chacun pour soi et tous sur celui qui va geindre
Je suis la rue La mère des enfants perdus Qui se chamaillent entre mes vices et mes vertus Je suis la rue Celle qui t’enseigne la ruse Viens te perdre dans mon chahut Je suis la rue La mère des enfants perdus Qui se chamaillent entre mes vices et mes vertus Je suis la rue Celle qui t’enseigne la ruse Viens te perdre dans mon chahut
Viens, tu m’as choisi comme mère quand tu es en vadrouille Reste avec moi quitte les bancs scolaires J’t’apprendrais la débrouille Tu n’as pas de place dans leur monde Mais ici je t’en donne une À toi de la garder du ciment tu peux faire fortune Conduis-toi comme un roi le reste viendra Je suis avec toi mais faut honorer le pacte souviens-toi Je t’enseignerais l’agilité pour dompter la chance J’ai composé la chanson, celle où le diable mène la danse Sûr, orphelin je t’offrirais des sensations Des jerricanes d’adrénaline pour assouvir tes tentations Tes parents vont me maudire Alors sans une excuse Pour moi tu vas les faire souffrir Je serais la cause de vos disputes Moi, qui t’accueille à bras ouverts si tu prends la porte Viens, j’t’offrirais de l’argent à te faire et pleins de potes Qui seront tes compagnons, tes frères Car mes fils aveuglés c’est à cœur joie Que vous sombrerez dans mes vices
Je suis la rue La mère des enfants perdus Qui se chamaillent entre mes vices et mes vertus Je suis la rue Celle qui t’enseigne la ruse Viens te perdre dans mon chahut Je suis la rue La mère des enfants perdus Qui se chamaillent entre mes vices et mes vertus Je suis la rue Celle qui t’enseigne la ruse Viens te perdre dans mon chahut
Pour monter en grade, c’est vols, deals, comme tu dévalises Mais ne balise pas ça t’aide à affûter ta malice Mais réalise que si tu te fais pincer Tu n’as plus de valeur à mes yeux Tu seras seul, moi mes enfants sont nombreux Mais même en tôle tu seras fier d’être un de mes mômes Moi qui ai gâché ta vie en te façonnant dans mon monde Je t’ai détourné des tiens, ta famille, tes études Et toi, tu me chantes des louanges Certains font même des raps sur moi Tu dois convaincre les indécis qui doutent de mes vertus Je suis la mère diabolique des enfants perdus Certains y ont laissé leur vie si jeunes et dur à croire Morts pour l’honneur, pour le pacte, morts pour la gloire Je suis la rue, sans scrupule et sans cœur Je me nourris de ces âmes perdues si jeunes et en pleurs En manque d’amour, je suis le recours de ces gosses en chagrin Laisse pas traîner ton fils sinon il deviendra le mien
Je suis la rue La mère des enfants perdus Qui se chamaillent entre mes vices et mes vertus Je suis la rue Celle qui t’enseigne la ruse Viens te perdre dans mon chahut Je suis la rue La mère des enfants perdus Qui se chamaillent entre mes vices et mes vertus Je suis la rue Celle qui t’enseigne la ruse Viens te perdre dans mon chahut
La rue t’élève et te tue C’est pas ta mère et si tu crèves elle aura d’autres enfants La mort ou la prison Le laisse pas chercher ailleurs l’amour qu’il devrait y avoir dans tes yeux La rue t’élève et te tue C’est pas ta mère et si tu crèves elle aura d’autres enfants La mort ou la prison Le laisse pas chercher ailleurs l’amour qu’il devrait y avoir dans tes yeux
Cinquième soleil
Mon espèce s’égare, l’esprit qui surchauffe Les gens se détestent, la guerre des égos XXIe siècle, cynisme et mépris, non respect de la Terre, folie plein les tripes Frontières, barricades, émeutes et matraques Cris et bains d’sang, bombes qui éclatent Politique de la peur, science immorale Insurrection d’un peuple, marché des armes Nouvel Ordre Mondial, fusion de terreur L’homme, l’animal le plus prédateur Le système pue la mort, assassin de la vie A tué la mémoire pour mieux tuer l’av’nir Des disquettes plein la tête, les sens nous trompent Troisième œil ouvert car le cerveau nous ment L’être humain s’est perdu, a oublié sa force A oublié la lune, le soleil et l’atome Inversion des pôles vers la haine se dirige A perdu la raison pour une excuse qui divise L’égoïsme en devise, époque misérable Haine collective contre rage viscérale Une lueur dans le cœur, une larme dans l’œil Une prière dans la tête, une vieille douleur Une vive rancœur, là ou meurt le pardon Où même la voix prend peur, allez viens nous partons Des lois faites pour le peuple et les rois tyrannisent Confréries et business en haut d’la pyramide Ça sponsorise le sang, entre chars et uzis Innocents dans un ciel aux couleurs des usines Un silence de deuil, une balle perdue Toute une famille en pleurs, un enfant abattu Des milices de l’état, des paramilitaires Des folies cérébrales, des peuples entiers à terre Bidonvilles de misère à l’entrée des palaces Liberté volée, synonyme de pap’rasse Humanité troquée contre une vie illusoire Entre stress du matin et angoisses du soir Des névroses plein la tête les nerfs rompus Caractérisent l’homme moderne, bien souvent corrompu Et quand la ville s’endort, arrive tant de fois Une mort silencieuse, un SDF dans le froid Prison de ciment, derrière les œillères Le combat est si long, pour un peu de lumière Les familles se déchirent et les pères se font rares Les enfants ne rient plus, se battissent des remparts Les mères prennent sur elles, un jeune sur trois en taule Toute cette merde est réelle, donc on s’battra encore C’est la « malatripa » qui nous bouffe les tripes Une bouteille de vodka, quelques grammes de weed Certains ne reviennent pas, le serage est violent Subutex injecté dans une flaque de sang Des enfants qui se battent, un coup d’couteau en trop C’est plus à la baraque que les mômes rentrent tôt Ils apprennent la ruse dans un verre de colère Formatage de la rue, formatage scolaire C’est chacun sa disquette, quand les mondes se rencontrent C’est le choc des cultures, voir la haine de la honte Les barrières sont là, dans nos têtes bien au chaud Les plus durs craquent vite, c’est la loi du roseau Non, rien n’est rose ici, la grisaille demeure Dans les cœurs meurtris qui à petit feu meurent Ne pleure pas ma sœur car tu portes le monde Noble est ton cœur, crois en toi et remonte N’écoute pas les bâtards qui voudraient te voir triste Même Terre-mère est malade, mais Terre-mère résiste L’homme s’est construit son monde, apprenti créateur Qui a tout déréglé, sanguinaire prédateur Babylone est bien grande mais n’est rien dans le fond Qu’une vulgaire mascarade au parfum d’illusion Maîtresse de nos esprits, crédules et naïfs Conditionnement massif, là où les nerfs sont à vifs Dans la marche et la rage, bastion des galériens Ensemble nous sommes le monde et le système n’est rien Prend conscience mon frère, reste près de ton cœur Méfie-toi du système, assassin et menteur Éloigne-toi de la haine qui nous saute tous aux bras Humanité humaine, seul l’Amour nous sauv’ra Écoute le silence quand ton âme est en paix La lumière s’y trouve, la lumière est rentrée Vérité en nous-même, fruit de la création N’oublie pas ton histoire, n’oublie pas ta mission Dernière génération à pouvoir tout changer La vie est avec nous n’aies pas peur du danger Alors levons nos voix, pour ne plus oublier Bout de poussière d’étoile, qu’attends-tu pour briller? Tous frères et sœurs, reformons la chaîne Car nous ne sommes qu’un divisé dans la chaire Retrouvons la joie, l’entraide qu’on s’élève Une lueur suffit à faire fond’ les ténèbres S’essouffle ce temps, une odeur de souffre La fin se ressent, la bête envoute la foule Les symboles s’inversent, se confondent les obsèques L’étoile qui fait tourner la roue se rapproche de not’ ciel Terre à l’agonie, mal-être à l’honneur Folie, calomnie peu d’cœur à la bonne heure Ignorance du bonheur, de la magie de la vie Choqué par l’horreur, formé à la survie L’époque, le pire, une part des conséquences Le bien, le mal, aujourd’hui choisis ton camp L’être humain s’est perdu trop centré sur l’avoir Les étoiles se concertent pour nous ram’ner sur la voie Quadrillage ficelé, mais passe la lumière Aies confiance en la vie, en la force de tes rêves Tous un ange à l’épaule, présent si tu le cherches Quand le cœur ne fait qu’un, avec l’esprit et le geste Le grand jour se prépare, ne vois-tu pas les signes? La mort n’existe pas, c’est juste la fin des cycles Cette fin se dessine, l’humain se décime Espoir indigo, les pléiades nous désignent Lève ta tête et comprends, ressens la force en ton être Dépasse Babylone, élucide le mystère Rien ne se tire au sort, que le ciel te bénisse Enfant du quinto sol, comprend entre les lignes Comprends entre les lignes Enfant du quinto sol Le soleil est en toi Fait briller ta lumière intérieure Pour éclairer le chaos de leur monde On est pas là par hasard Les pléiades nous désignent Lève ta tête, comprends entre les lignes (la vie est grande) Écoute ton cœur (Désobéissance) Car la vérité est en nous Car la solution est en nous Parce que la vie est en nous
Je vois ton corps si frêle allongé sur le sable
Quels rêves portais-tu dans ton petit cartable
Où donc t’auraient menée tes souliers d’écolière
Si tu n’avais connu la mort dans le désert
J’aime à te croire heureuse quelque part dans le ciel
Que tu goûtes enfin à la paix éternelle
La joie dont t’a privée la barbarie humaine
Et que s’est estompé le parfum de la haine
Et j’ai vu ton sourire dans celui de ma fille
Tu es née en Libye, terre violente et hostile
Tes parents s’y connurent sur leur chemin d’exil
Leur seul tort fut d’avoir rêvé d’autres rivages
D’avoir voulu donner au bonheur un visage
D’avoir cru un instant après toutes ces tortures
Que le verbe s’aimer s’écrirait au futur
Et j’ai vu ton sourire dans celui de ma fille
Je ferme les paupières et je pense à ton père
Lui a qui l’on a pris ce qu’il a de plus cher
Il n’est plus qu’un fantôme hurlant son désespoir
Mort parmi les vivants, il erre dans le noir
Je voudrais un instant partager sa douleur
Le prendre dans mes bras, le serrer sur mon cœur
Et j’ai vu ton sourire dans celui de ma fille
Jusqu’où devront aller les frontières de l’horrible
Pour qu’elles cessent enfin de nous être invisibles
Ce sont aussi les nôtres tous ces enfants qui meurent
Le sang des innocents n’a qu’une seule couleur
Alors ouvrons nos cœurs aux damnés de la terre
Faisons tomber la haine, les murs et les frontières
Pour que le chant des morts soit enfin recouvert
Par les rires des vivants revenus des enfers
Outre ses poèmes, ce que j’aime dans l’histoire de Cécile Sauvage est sa liberté. Elle fut une mère aimante, laissant après sa mort cette image de « poétesse de la maternité ». Mais elle fut aussi une amante passionnée, engagée dans un amour extra conjugal avec le journaliste Jean de Gourmont. Un amour qui lui inspira aussi bien des poèmes. Longtemps dissimulés par son mari, ces écrits ont tout de même été rassemblés dans un recueil publié en 2009, « Ecrits d’amour »
Voeux simples
Vivre du vert des prés et du bleu des collines,
Des arbres racineux qui grimpent aux ravines,
Des ruisseaux éblouis de l’argent des poissons ;
Vivre du cliquetis allègre des moissons,
Du clair halètement des sources remuées,
Des matins de printemps qui soufflent leurs buées,
Des octobres semeurs de feuilles et de fruits
Et de l’enchantement lunaire au long des nuits
Que disent les crapauds sonores dans les trèfles.
Vivre naïvement de sorbes et de nèfles,
Gratter de la spatule une écuelle en bois,
Avoir les doigts amers ayant gaulé des noix
Et voir, ronds et crémeux, sur l’émail des assiettes,
Des fromages caillés couverts de sarriettes.
Ne rien savoir du monde où l’amour est cruel,
Prodiguer des baisers sagement sensuels
Ayant le goût du miel et des roses ouvertes
Ou d’une aigre douceur comme les prunes vertes
À l’ami que bien seule on possède en secret.
Ensemble recueillir le nombre des forêts,
Caresser dans son or brumeux l’horizon courbe,
Courir dans l’infini sans entendre la tourbe
Bruire étrangement sous la vie et la mort,
Ignorer le désir qui ronge en vain son mors,
La stérile pudeur et le tourment des gloses ;
Se tenir embrassés sur le néant des choses
Sans souci d’être grands ni de se définir,
Ne prendre de soleil que ce qu’on peut tenir
Et toujours conservant le rythme et la mesure
Vers l’accomplissement marcher d’une âme sûre.
Voir sans l’interroger s’écouler son destin,
Accepter les chardons s’il en pousse en chemin,
Croire que le fatal a décidé la pente
Et faire simplement son devoir d’eau courante.
Ah ! vivre ainsi, donner seulement ce qu’on a,
Repousser le rayon que l’orgueil butina,
N’avoir que robe en lin et chapelet de feuilles,
Mais jouir en son plein de la figue qu’on cueille,
Avoir comme une nonne un sentiment d’oiseau,
Croire que tout est bon parce que tout est beau,
Semer l’hysope franche et n’aimer que sa joie
Parmi l’agneau de laine et la chèvre de soie.
Cécile Sauvage, Tandis que la terre tourne
Il est né…
Il est né, j’ai perdu mon jeune bien-aimé,
Je le tenais si bien dans mon âme enfermé,
Il habitait mon sein, il buvait mes tendresses,
Je le laissais jouer et tirailler mes tresses.
À qui vais-je parler dans mon coeur à présent ?
Il écoutait mes pleurs tomber en s’écrasant,
Il était le printemps qui voit notre délire
Gambader sur son herbe et qui ne peut en rire.
Il me donnait la main pour sauter les ruisseaux,
Nous avions des bonheurs et des peines d’oiseaux ;
Son sommeil s’étendait comme un aveu candide.
Mon oeil grave flottait sur son âme limpide,
Je couvais dans son coeur les oeufs de la bonté,
J’effeuillais sur son front des roses de clarté.
Le silence des fleurs reposait sur sa bouche,
Son doux flanc se gonflait de mon orgueil farouche ;
Son souffle était le mien, il voyait par mes yeux.
Son petit crâne avait la courbure des cieux.
Je le tenais des dieux que j’ai conçus moi-même ;
C’était le jardin clos où la vérité sème,
C’était le petit livre où des contes naïfs
Me reposaient de l’ombre et des rayons pensifs.
Ses doigts tendres savaient caresser ma misère.
Devant ce front de lait, devant cette âme claire
Mon coeur n’éprouvait point de honte d’être nu,
Mon être était l’instinct dans son geste ingénu,
J’étais bonne d’avril nouveau comme la terre,
Je donnais mes ruisseaux, mes feuilles, ma lumière ;
La mort cachait ses os sous les duvets herbeux,
Nous étions le mystère et la vie à nous deux.
Notre âme, au ras du sol mollement étendue,
Était un blé qui berce une vague pelue.
Maintenant il est né. Je suis seule, je sens
S’épouvanter en moi le vide de mon sang ;
Mon flair furète dans son ombre
Avec le grognement des femelles. Je sombre
D’un bonheur plus puissant que l’appel d’un printemps
Qui ferait refleurir tous les mondes des temps.
Ah ! que je suis petite et l’âme retombée,
Comme lorsque la graine ayant pris sa volée
La capsule rejoint ses tissus aplanis.
Ô coeur abandonné dans le vent, pauvre nid !
Dans la famille Chedid, je voudrais la grand-mère, géniale poétesse franco-égypto-libanaise. La prochaine fois que vous croiserez un marchand de haine voulant fermer les frontières à double tour, offrez lui un poème d’Andrée Chedid.
De cet amour ardent je reste émerveillée
Je reste émerveillée
Du clapotis de l’eau
Des oiseaux gazouilleurs
Ces bonheurs de la terre
Je reste émerveillée
D’un amour
Invincible
Toujours présent
*
Je reste émerveillée
De cet amour
Ardent
Qui ne craint
Ni le torrent du temps
Ni l’hécatombe
Des jours accumulés
*
Dans mon miroir
Défraîchi
Je me souris encore
Je reste émerveillée
Rien n’y fait
L’amour s’est implanté
Une fois
Pour toutes.
De cet amour ardent je reste émerveillée.
L’espérance
J’ai ancré l’espérance
Aux racines de la vie
Face aux ténèbres
J’ai dressé des clartés
Planté des flambeaux
A la lisière des nuits
Des clartés qui persistent
Des flambeaux qui se glissent
Entre ombres et barbaries
Des clartés qui renaissent
Des flambeaux qui se dressent
Sans jamais dépérir
J’enracine l’espérance
Dans le terreau du cœur
J’adopte toute l’espérance
En son esprit frondeur.
Je m’écris
J’interprète une page de vie
J’en use comme plaque de cuivre
Je la grène de plaisirs
Je la crible d’années
Je la saisis en verte saison
Je la racle de nuit d’hiver
Je la ronge en creux d’angoisses
Je m’y taille espace libre
Je l’attaque en matière noire
Je progresse d’épreuves en épreuves
Je la creuse en vaines morsures
Je la burine d’émotions
Je l’entame
Pour nier le temps
Je m’écris pour durer
Vous connaissez certainement Georges Sand, mais saviez-vous que son vrai nom était Aurore Dupin?
Et qu’en plus de ses pièces de théâtre et de ses célèbres romans comme « La mare aux diables », « Consuelo » ou « La petite Fadette », elle avait aussi écrit quelques magnifiques poèmes, la plupart adressés à sa petite-fille, prénommée comme elle Aurore?
Dans la famille Dupin, je vous raconterai sûrement un jour l’histoire de Louise Dupin (1706-1799), arrière grand-mère par alliance de Georges Sand, patronne de Rousseau qui fut son secrétaire, grande philosophe des Lumières et pionnière du féminisme.
Prends ça dans les dents chatGPT, Aurore Dupin t’a mis en PLS!
Venise, 12 mai 1834
Non, mon enfant chéri Ces trois lettres ne sont pas Le dernier serment de main de l’amant qui te quitte C’est l’embrassement du frère qui te reste Ce sentiment-là est trop beau, trop pur et trop doux Pour que j’éprouve jamais le besoin d’en finir avec lui
Que mon souvenir n’empoisonne aucune des jouissances de ta vie Mais ne laisse pas ces jouissances détruire et mépriser mon souvenir Sois heureux, sois aimé, comment ne le serais-tu pas? Mais garde-moi dans un petit coin secret de ton coeur Et descends-y dans tes jours de tristesse Pour y trouver une consolation ou un encouragement
Aime autant qu’on maltraite Aime pour tout de bon Aime une femme, jeune et belle Et qui n’ait pas encore aimé Ménage-la, et ne la fait pas souffrir Le cœur d’une femme est une chose si délicate
Quand ce n’est pas un glaçon ou une pierre Je crois qu’il n’y a guère de milieu Et il n’y en pas non plus Dans ta manière d’aimer
Ton âme est faite pour aimer ardemment Ou pour se dessécher tout à fait Tu l’as dit cent fois Et tu as eu beau t’en dédire
Rien, rien n’a effacé cette sentence là Il n’y a au monde que l’amour Qui soit quelque chose Peut-être m’as-tu aimé avec haine Pour aimer une autre avec abandon Peut-être celle qui viendra T’aimera-t-elle moins que moi Et peut-être sera-t-elle plus heureuse Et plus aimée
Peut-être ton dernier amour Sera-t-il le plus romanesque et le plus jeune Mais ton cœur, mais ton bon cœur, ne le tue pas, je t’en prie Qu’il se mette tout entier dans tous les amours de ta vie Afin qu’un jour, tu puisses regarder en arrière et dire comme moi J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelques fois, Mais j’ai aimé
Leymah Gbowee, 1972 -, Liberia, travailleuse sociale et Prix Nobel de la Paix
Chère Leymah,
Le Liberia, pays de ta naissance et de tes combats, je l’ai d’abord connu par le ballon rond. Joueur de foot depuis mon plus jeune âge et parisien de naissance, j’étais fan du PSG, pas très original je te l’accorde. Et l’une des grandes figures du PSG de mon enfance, celui d’avant les pétro dollars, était George Weah, Libérien lui aussi. Champion de France en 1994, et surtout premier (et à ce jour toujours le seul) ballon d’or africain, en 1995. Bref pour moi, le Liberia, c’était Weah. Mais ça chère Leymah, c’était avant de te connaître.
Tu es donc née à Monrovia, capitale du Libéria, le 1er février 1972. Fondé par des esclaves afroaméricain·es affranchi·es, le Libéria est le tout premier pays d’Afrique à avoir accédé à l’indépendance, en 1847.
Ton prénom signifie “qu’est-ce qui cloche chez moi ?”. Ta mère le choisit par déception. Elle a déjà trois filles et espérait sans doute qu’un garçon lui permettrait de retenir à la maison son mari volage. Malgré les incessantes disputes de tes parents, tu connais une enfance plutôt heureuse. Tu es choyée par tes trois grandes sœurs et la grande sœur de ta mère, qui habite avec vous. Cette tante est une sage-femme et féministe convaincue, qui a quitté trois maris parce qu’ils avaient levé la main sur elle, et elle aura une grande influence sur toi. Elève brillante et adolescente épanouie, tu rêves de devenir pédiatre. Mais la vie ne t’en laissera pas le droit.
Dans les années 80, le pays traverse une période de vives tensions. Tout d’abord entre les Libériens d’origine américaine (ou settlers) et les autochtones (ou natives), ces derniers arrivant pour la première fois au pouvoir le 12 avril 1980, avec le coup d’Etat de Samuel Doe. Mais aussi entre les Krahns, l’ethnie du nouveau chef de l’Etat, ultra favorisés par ce dernier, et les autres ethnies du pays, principalement les Gios et les Manos.
En 1989, une guerre civile éclate entre un groupe de rebelles Gios et Manos mené par Charles Taylor, et l’armée régulière libérienne. Comme toujours dans ce genre de conflits, c’est la population civile qui paye le prix fort. La capitale Monrovia est à feu et à sang et à 17 ans à peine, ta vie vient de basculer. Ta famille et toi devez quitter votre maison, abandonnant en une nuit tout ce que vous possédez pour fuir le pays. Entassé·es sur un bateau, vous arrivez finalement au Ghana et vous installez dans le camp de réfugiés de Buduburam, qui accueille plus de 50 000 Libérien·nes.
En mai 1991, tu profites d’une relative accalmie pour rentrer à Monrovia. Tu y retrouves par hasard Daniel, un Ghanéen de 10 ans ton aîné que tu avais rencontré au camp de Buduburam. Tu as déjà assisté à bien trop d’horreurs pour croire aux contes de fées, mais espérant trouver dans cette relation un peu de réconfort et de sécurité matérielle, tu finis par céder à ses avances.
Grand mal t’en prend, pauvre Leymah. Daniel se révèle très vite extrêmement jaloux, puis de plus en plus brutal, multipliant les violences physiques et sexuelles. Alors que tu t’apprêtes à le quitter, tu découvres que tu es enceinte. Ton fils Joshua naît le 9 février 1993, suivi de sa sœur Ambeer le 30 avril 1994. Comme tu le racontes dans tes mémoires, te voilà “piégée” ! Tu auras finalement quatre enfants avec Daniel. Porter et donner la vie aux enfants de son tortionnaire, voilà encore un déchirement qu’aucun homme ne pourra jamais vivre dans sa chair.
Tu sombres dans une profonde dépression, un gouffre de malheur dont tu penses ne jamais pouvoir sortir. Mais tu vas peu à peu remonter la pente, en aidant celles qui ont souffert encore plus que toi. Tu es embauchée dans un programme d’aide sociale de l’Unicef, à destination notamment des femmes réfugiées de la Sierre Leone, pays voisin également en guerre civile. La majorité d’entre elles a connu les viols et les mutilations, mais elles dégagent pourtant une incroyable énergie vitale. C’est au contact de ces femmes que tu vas retrouver l’espoir et l’envie de vivre.
Il te faudra pourtant encore plusieurs années avant de trouver le courage de quitter Daniel, ce que tu fais au printemps 1997, accompagnée de Joshua, Ambeer et Arthur, né le 23 juin 1996, et enceinte de ton quatrième enfant, une petite Nicole Lucy qui naîtra le 14 février 1998.
Tu reprends alors des études d’assistante sociale, convaincue que seule l’obtention d’un diplôme te permettra de faire vivre ta famille. Pendant 3 ans, tu mènes de front les études et le travail de terrain, retrouvant le soir et la nuit tes quatre enfants, gardés en journée par ta mère et ta sœur.
Dans le cadre d’un programme de guérison des traumatismes et de réconciliation mis en place par l’église luthérienne du Liberia, tu accompagnes des femmes victimes d’innommables abominations, avec pour seules armes celles de la parole et de l’écoute bienveillante.
Tu travailles aussi auprès d’anciens enfants soldats, pour la plupart amputés d’un ou plusieurs membres. Enrôlés de force dans l’armée de Charles Taylor, parfois dès l’âge de 8 ans, transformés en tueurs impitoyables à force de consommation d’alcool et de drogue, ils sont abandonnés à leur sort dès la première blessure grave.
En octobre 2000, tu rencontres lors d’une conférence au Ghana la nigériane Thelma Ekiyor, avec qui tu fondes, en compagnie de représentantes de la plupart des nations ouest africaines, le Women in Peacebuilding Network ou Wipnet. Comme son nom l’indique, l’objectif de ce réseau est de mettre les femmes au cœur des négociations de paix. Car tu l’as bien compris chère Leymah, les hommes seuls la font rarement, la paix.
De retour au Liberia, où Charles Taylor est devenu président en 1997, tu travailles à l’union de toutes les femmes du pays, faisant fi des différences d’ethnie ou de religion, pour mettre fin à la guerre civile. Chrétiennes et musulmanes multiplient les rassemblements et les sit-in dans tout le pays. En 2003, cette mobilisation aboutit au lancement à Monrovia de “l’action de masse pour la paix”. Des milliers de femmes vêtues de blanc se rassemblent quotidiennement, sous le soleil brûlant ou la pluie battante. Elles entament même une grève du sexe pour contraindre leurs maris à agir eux aussi pour la paix.
Priver un homme de sexe, on tape là où ça fait mal. Car breaking news pour nous Messieurs, le devoir conjugal, ça n’existe pas. Forcer sa compagne à avoir une relation sexuelle sans son consentement, ça s’appelle un viol conjugal et c’est malheureusement extrêmement fréquent. Chaque année en France, plus de 30 000 viols sont commis par un conjoint ou un ex conjoint. C’est plus d’un viol sur deux. Et ce souvent sans violence physique, mais uniquement par pression, culpabilisation ou insistance.
Ce qui me désole, au-delà des vies brisées par ces hommes qui agissent en propriétaires du corps de leur compagne, c’est que jusqu’à il y a peu j’étais totalement ignorant du sujet. Quand j’étais enfant, adolescent puis jeune adulte, personne ne m’a éduqué sur la notion de consentement, personne ne m’a expliqué ce qu’était un viol conjugal.
Et ce qui me met franchement en colère, c’est que la loi votée en 2001 et qui devrait permettre aux élèves des écoles, collèges et lycées de participer chaque année à 3 séances d’éducation à la vie affective et sexuelle, n’est en réalité presque jamais appliquée. Il y en aurait pourtant des choses à dire, pour éviter que se répètent encore et encore les mêmes schémas de domination et de souffrance.
Tu vois chère Leymah, chez moi aussi, en France, il reste encore beaucoup de travail. Mais revenons à tes combats.
Grâce à l’action des femmes libériennes, Charles Taylor et les dirigeants rebelles acceptent de se réunir pour des négociations de paix, qui se tiendront à Accra, au Ghana, en juin 2003. Toi et 500 autres guerrières de la paix manifestez quotidiennement devant la salle où se tiennent les pourparlers, refusant de quitter les lieux tant qu’un accord n’est pas signé.
Le 21 juillet 2003, tu conduis une délégation de femmes, enfin invitées à participer aux discussions. Mais devant l’évidente mauvaise volonté des profiteurs de guerre, tu perds patience et tu menaces de bloquer la salle des négociations jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé. Alors, quand on décide de t’arrêter pour obstruction à la justice, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Tu te lèves, et tu commences à arracher tes vêtements. C’est en Afrique une terrible malédiction que de voir une mère de famille se mettre délibérément à nu. Par ce geste sublime, tu transformes le corps féminin, si souvent humilié, brisé et mutilé, en un totem invincible devant lequel les bourreaux du Liberia doivent s’incliner.
Suite à cet événement et avec l’augmentation de la pression internationale, Charles Taylor accepte de quitter le pouvoir et un accord de paix est signé le 18 août 2003, mettant fin à quatorze années de guerre civile. Elle aura coûté la vie à plus de 250 000 personnes.
Deux ans plus tard, des élections portent au pouvoir Ellen Johnson Sirleaf. Elle est la première présidente d’Afrique et recevra avec toi, en 2011, le prix Nobel de la paix.
Tu refuses d’entrer au gouvernement libérien, préférant partir aux Etats-Unis pour continuer tes études et poursuivre ton combat pour l’union des femmes au service de la paix. Tu as compris que la politique la plus noble, celle qui change réellement la vie des gens, se fait souvent hors du champ politique.
Me voilà arrivé à la fin de ton histoire, et si je n’ai pas oublié les buts de George Weah, pour mes enfants et moi maintenant, le Liberia, c’est Leymah.
Je connaissais Nelson Mandela, mais je ne te connaissais pas, Leymah Gbowee. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Whang Zenyi était une femme aux multiples talents, car elle était non seulement poétesse mais aussi mathématicienne et astronome. Elle était spécialiste de la trigonométrie, des équinoxes et des éclipses. Vous avez dit touche à tout?
Je n’ai pas trouvé de traduction de ses textes en français, donc si quelqu’un veut se lancer… J’ai choisi trois de ses poèmes, mais vous en trouverez d’autres ici.
Divination: Summer Evening
After the rain, the evening brings coolness,
My robe lightly sways with the breeze.
I pluck a jasmine flower from the courtyard,
Its fragile tendrils thread through the stems.
With a round fan made of banana leaves,
I sit leisurely by the lotus pond.
Peeling a wet lotus seed from its husk,
I see the new life it holds within.
念奴娇 祀灶
清代· 王贞仪
行厨烟散,刚入夜、炊馀寒彻。爆竹邻家初竞响,正是交年节。
床脚烧灯,灰堆击帚,五祀辰方接。底需祈报,但教香水无缺。
不学致富阴家,刲羊供酒,叩祷纷烦热。饼豆一年惭一饯,言事凭君朝阙。
再拜尊前,非缘求媚,文字嗟薪积。封尘莫笑,爨火每自清洁。
Sorrowful Reflections
The day grows long, casting shadows in the secluded courtyard.
The evening sun lingers on the fragrant grass, burdening my heart with sorrow.
I have just changed into a light red apricot blossom silk garment,
Yet the fleeting spring awaits. Illness has made me thin and frail.
Reluctant to close my weary eyes,
I gaze into the mirror with a furrowed brow.
诉衷情 秋望
清代· 王贞仪
偶然乘兴一登楼。江色俯晴流。试看千山枫老,无奈又残秋。
云影碧,晚峰浮。雁声悠。栏杆倚遍,地上天边,何处消愁。
Expressive Flower: Ode to the Plum Blossoms
In a sudden fragrance, cold and elegant,
Graceful and unmatched in its abundance.
Exquisitely captivating, so enchanting,
Blushing and conversing with the peach and plum blossoms.
Fragrance carries the clarity of melted snow,
Its beauty incomparable and alluring.
Just behold its empty form, like delicate makeup,
In the shadows of the twilight.
Longing for the misty lake and rosy clouds,
Listening to the chirping of emerald feathers,
A pure dream begins to awaken,
A woman of unparalleled charm.
Her graceful sleeves outshine crimson and green,
This affection is beyond expression.
Let us accompany each other on the clouds and stairs,
In the realm of moonlit beauty.
Facing her celestial grace, her jade-like purity,
She becomes my intimate confidante within the inner chambers.
Outre ses talents de fabuliste, Catherine Bernard était aussi une dramaturge d’exception, la toute première femme à voir une de ses pièces jouées à la Comédie Française. Elle a aussi connu après sa mort une forme d’effet Matilda littéraire, son oeuvre étant allégrement plagiée (notamment par Voltaire) puis effacée.
Un jour c’est promis, je vous raconterai son histoire. En attendant, voici donc l’une de ses fables
L’imagination et le bonheur
L’imagination amante du bonheur,
Sans cesse le désire et sans cesse l’appelle :
Mais sur elle il exerce une extrême rigueur,
Et fait pour ses désirs, il est peu fait pour elle.
Dans sa tendre jeunesse elle alla le chercher Jusque dans l’amoureux empire ;
Mais lorsque du bonheur elle crut approcher
Les soupçons, le cruel martyre,
La délicatesse encor pire,
Soudain à ses transports le vinrent arracher.
Dans une âge plus mûr, du même objet charmée,
Au palais de l’ambition,
Elle crut satisfaire encor sa passion ;
Mais elle n’y trouva qu’une ombre, une fumée,
Fantôme du bonheur et pure illusion.
Enfin dans le pays qu’habite la richesse,
Séjour agréable et charmant,
Elle va demander son fugitif amant :
Elle y vit l’abondance, elle y vit la mollesse,
Avec le plaisir enchanteur ;
Il n’y manquait que le bonheur.
La voilà donc encor qui cherche et se promène :
Lasse des grands chemins, elle trouve à l’écart
Le sentier peu battu qu’on découvrait à peine.
Une beauté simple et sans art
Du lieu presque désert était la souveraine ;
C’était la piété. Là, notre amante en pleurs
Lui raconta son aventure :
Il ne tiendra qu’à vous de finir vos malheurs ;
Vous verrez le bonheur, c’est moi qui vous l’assure.
Lui dit la fille sainte ; il faut pour l’attirer
Demeurer avec moi, s’il se peut, sans attendre ;
Sans le chercher au moins, sans trop le désirer ;
Il arrive aussitôt qu’on cesse d’y prétendre,
Ou que dans sa recherche on sait se modérer.
L’imagination à l’avis sut se rendre,
Le bonheur vint sans différer.
Maria Grazia dite Lella Lombardi, 1941 – 1992, italienne, pilote de course automobile
Chère Lella,
Nous sommes le 27 avril 1975, sur le circuit de Montjuic, la célèbre colline de Barcelone. Sur la grille de départ, 25 fauves d’acier s’apprêtent à dévorer l’asphalte. Niki Lauda, au volant de sa Ferrari, est en pole position. Tu es reléguée dans l’anonymat de la dernière ligne, à la 24ème place. Pourtant, un peu moins de 45 minutes plus tard, tu vas écrire l’histoire de la course automobile. Au même moment, la mort, qui aime à rôder aux abords des circuits, va frapper à cinq reprises.
Tu es née le 26 mars 1941 à Frugarolo, un petit village du Piémont, dans le nord-ouest de l’Italie. Ta passion pour la course automobile naît d’une histoire de nez cassé, l’année de tes 13 ans. Lors d’un match de handball, un sport où tu excelles, tu reçois un violent coup au visage, qui te fracture le nez. L’adversaire qui t’a blessé t’amène à l’hôpital au volant de son Alfa Roméo. Grisée par la vitesse, te voilà mordue et rien ne pourra te détourner de ton incroyable destin.
Mais venant d’un milieu modeste, tu dois multiplier les petits boulots pour financer ta première saison de karting en 1965. Très vite, tu multiplies les victoires, ton talent et ton intrépidité te valant le surnom de tigresse de Turin. Tu gravis un à un les échelons des catégories, malgré les moqueries de tes homologues masculins. Eux qui aiment à affirmer que les femmes ne sont pas faites pour conduire, ils sont bien embêtés de te voir les battre systématiquement. C’est donc que tu n’es pas une vraie femme, aiment-ils à ricaner entre eux. Mais tu n’as pas de temps à perdre avec ces idiots misogynes, tu sais ce que tu vaux, et ce que tu veux. Et ce que tu veux bien sûr, c’est piloter en catégorie reine, la Formule 1.
Tu participes à ton premier grand prix sur le circuit de Brands Hatch, en Grande-Bretagne, au mois de juillet 1974. Tu fais forte impression pendant les essais, mais une casse de boite de vitesse te prive de la qualification.
Ce n’est que partie remise. Dès ta première course de la saison 1975, en Afrique du Sud, au volant d’une March, tu deviens la deuxième femme à te qualifier pour le départ d’un Grand Prix, après Maria Teresa de Filippis en 1958. Un problème d’alimentation de ta monoplace te contraint à l’abandon, mais la gloire n’est plus très loin.
Avril 1975, nous voilà de retour à Barcelone. L’Espagne vit le crépuscule du régime de Franco. Après l’Argentine, le Brésil et l’Afrique du Sud, le Grand Prix d’Espagne est le quatrième d’affilé à se courir dans une dictature. Mais peu importe, hier comme aujourd’hui le sport business ne fait pas de politique et se soucie fort peu des droits de l’Homme.
Le circuit de Montjuic est aussi spectaculaire qu’il est dangereux. La sécurité est aux abonnées absentes, avec des barrières de protection qui, mal fixées, menacent de céder au premier impact. Les pilotes automobiles ont l’habitude de danser avec la mort, mais cette fois la valse est vraiment trop risquée.
Alors le vendredi, ils refusent de prendre le départ des essais. L’organisation s’affaire toute la nuit pour réparer les barrières, mais le problème est loin d’être réglé le samedi matin, entraînant un nouveau refus des pilotes. Face au risque de devoir annuler le Grand Prix, les organisateurs menacent les écuries de les attaquer en justice et de faire confisquer le matériel par la guardia civil. Ambiance ambiance dans les padocks. Les pilotes n’ont alors pas d’autre choix que de reprendre le volant pour les qualifications, remportées donc par Niki Lauda et dont toi, chère Lella, tu te classes 24ème.
Tout ce beau monde se retrouve le dimanche matin pour le départ de la course, à l’exception du brésilien Emerson Fittipaldi qui a refusé de prendre le volant en raison des mauvaises conditions de sécurité. Les choses se gâtent dès le départ, avec un énorme carambolage contraignant Niki Lauda à l’abandon dès le premier tour, après que sa Ferrari ait pris feu.
Au fil des tours, les abandons se poursuivent suite à des accrochages ou des casses mécaniques, te permettant de remonter place après place. Mais c’est au 26ème tour que le drame va se produire. L’aileron arrière de la Hill de Ralf Stommelen se détache. Complétement déséquilibrée, la voiture de l’Allemand décolle sur une bosse, heurte le côté intérieur de la piste avant d’être renvoyée vers l’autre versant. La voiture vole au-dessus du rail de sécurité et vient s’écraser dans la foule. Quatre personnes sont tuées sur le coup, une cinquième succombera à l’hôpital de ses blessures. Stommelen lui échappe miraculeusement à la mort, mais la faucheuse aura sa revanche 8 ans plus tard, en 1983. Sur le circuit de Riverside, à Los Angeles, à 300 km/h, il perd le contrôle de sa Porche, de nouveau suite à une perte d’aileron arrière.
A Barcelone, la course est finalement arrêtée au 29ème tour et les positions sont figées. Comme moins des deux tiers de la course ont été parcourus, les points attribués sont divisés par deux, une première dans l’histoire de la Formule 1. Ta 6ème place te vaut donc de recevoir un demi-point. Demi-point que t’aurais bien ravi Alain Prost presque 10 ans plus tard, pour gagner son premier championnat du monde face à Niki Lauda. Malgré une 7ème place au Grand Prix d’Allemagne 1975, ce seront les seuls points de ta carrière, et c’est donc toi, chère Lella, qui possède le record du plus petit nombre de points inscrits en Formule 1.
Ta carrière de pilote de Formule 1 s’achève en 1976, et c’est surtout dans les courses d’endurance où tu te feras un nom. En 1977, tu termines 11ème des 24 heures du Mans avec la Belge Christine Beckers, ce qui reste encore à ce jour le deuxième meilleur résultat d’une équipe féminine. En 1979, tu deviens la première femme à remporter la victoire dans une course de la Fédération Internationale d’Automobile, lors des 6 heures de Pergusa en Italie.
En 1988, après plus de 20 ans de compétition, tu décides de prendre ta retraite pour fonder une entreprise de management sportif. Mais en 1992, tu es finalement vaincue par un cancer du sein contre lequel tu auras courageusement lutté pendant sept années. Le 3 mars, dans une clinique de Milan et à quelques jours de ton 51ème anniversaire, tu es définitivement contrainte à l’abandon.
En racontant ton histoire, chère Lella, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi l’histoire de la Formule 1 ne raconte pas de duels épiques entre Divina Gallica et Désiré Wilson ou entre Giovanna Amati et Teresa de Fillipis. A l’image de ce légendaire Grand Prix du Brésil en 2008, dernière course de la saison et où Lewis Hamilton est venu remporter son premier titre de champion du monde dans le dernier tour, au nez et à la barbe du local Felipe Massa. Posons la question qui fâche, est-ce que les femmes conduisent moins bien que les hommes?
Je ne vais pas faire l’inventaire des expressions débiles de machisme de la langue française, on y passerait la journée. Mais celle qui a donné son titre à ton portrait mérite certainement la pole position. “Femme au volant, mort au tournant”, mais de qui se moque-t-on? Est-il donc besoin de rappeler que 80% des accidents mortels sont causés par un homme? Et que quand une femme meurt en voiture c’est souvent parce qu’elle était assise à la place de la morte? Faudra-t-il se résoudre à afficher à l’arrière des voitures conduites par des hommes un H, à l’image du A des apprenti·es conducteurices?
Et je ne parle pas de cette banale violence du quotidien. Je sors des statistiques sourcées mais je n’ai pas mémoire d’une conductrice en qualifiant un· e autre de pétasse, enculé ou autre douceur fleurie couramment entendue dans la bouche de ces messieurs, bien souvent avec leurs enfants assis sur la banquette arrière. J’ai une théorie personnelle qui dit qu’un homme perd instantanément 30 points de QI lorsqu’il s’installe au volant d’une voiture. Et comme certains d’entre nous partent d’assez bas…
Dans un passionnant épisode des couilles sur la table, Tal Madesta et Marie-Axelle Granié nous expliquent que ces différences de comportement entre conducteurs et conductrices sont très liées à l’éducation que nous recevons. Là où nous expliquons aux filles qu’elles doivent se montrer prudentes, on apprend aux garçons que leur virilité se mesure à leur capacité à prendre des risques. Hé bien c’est la même chose au volant d’une voiture. Allez, je peux conduire avec quatre verres de vin dans le nez, mais si ça le fait pour dépasser ce camion, le prochain virage je le passe sans freiner !
Alors non messieurs, nous ne sommes ni Max Verstappen ni Vin Diesel dans Fast and Furious. Donc s’il vous plaît, pour nous, pour nos femmes et nos enfants, mollo sur l’accélérateur et gardons les deux mains sur le volant. Et encore mieux, laissons le volant à nos compagnes, cela nous permettra de lire tranquillement les portraits de Lella Lombardi et des autres oubliées.
Je connaissais Michael Schumacher, Fernando Alonso et Ayrton Senna, mais je ne te connaissais pas, Lella Lombardi. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Adrienne Riche (1929 – 2012), était une poétesse et théoricienne féministe américaine. une part importante de son œuvre est consacrée à son lesbianisme et à son engagement contre l’hégémonie de l’hétérosexualité comme seule norme sociale de la sexualité.
Elle a aussi écrit cette phrase magnifique que j’ai découverte dans le cinquième et dernier épisode du podcast « C’est quoi l’amour maîtresse? »
« Quand quelqu’un avec l’autorité d’un enseignant décrit le monde et que tu ne t’y retrouves pas, il y a un moment de déséquilibre psychique, comme si tu te regardais dans un miroir sans t’y voir »
Ce texte est issu du recueil Midnight Salvage, Poems 1995 – 1998, dans une traduction inédite de Thibaut von Lennep. C’est un hommage au poète surréaliste René Char, et à son engagement dans la Résistance pendant la Seconde Guerre Mondiale
Char
1
Il y a des fougères il y a la mûre noire il y a le village où nul villageois n’a survécu il y a les hitlériens il y a les gardes forestiers qui nourrissent les partisans du maigre contenu des garde-manger
il y a la lune en feu dans chacun de ses quartiers il y a la lune « d’étain et de sauge » et des pilotes invisibles qui larguent des présents explosifs dans des prés de brume et de grillons il y a le coucou et le tout petit serpent
il y a le couvert mis à tous les repas pour la liberté dont la place demeure vide les jeunes hommes qui vaquent à leurs passions nouvelles (Aimez au même moment qu’eux les êtres qu’ils aiment)
L’obscurité, le code, l’existence invisible d’une grive dans les roseaux, le poète qui veille tandis que s’en vont les taches de sang du revolver, dans le seau Rouge-gorge, votre chant fait s’ébouler des souvenirs
Horrible journée… Peut-être l’a-t-il su, lui, à cet ultime instant ?
Ce village devait être épargné à tout prix…
Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin…
Les genêts en fleur nous dissimulaient derrière leur vapeur jaune flamboyante…
2
Cette guerre se prolongera au-delà des armistices platoniques. L’implantation des concepts politiques se poursuivra contradictoirement, dans les convulsions et sous le couvert d’une hypocrisie sûre de ses droits. Ne souriez pas. Écartez le scepticisme et la résignation et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens.
Le poète en temps de guerre, le petit frère des surréalistes devenu réaliste (ce village devait être épargné à tout prix) tous les yeux portés sur lui dans les bois bondés de maquisards qui at- tendaient de lui le signal d’ouvrir le feu et de sauver leur camarade a répondu non de la tête et a regardé l’exécution de Bernard en sachant que descendre dans la rue et tirer au hasard est peut-être l’acte surréaliste le plus simple mais ne change jamais l’équilibre des forces et que les actes réels ne sont pas simples Le poète, susceptible d’exagération, évolue correctement dans le supplice
Sachant que la fin de la guerre ne signifierait pas la fin des microbes glacés en chaque âme les jeunes combattants pour la liberté amoureux de la Résistance animés d’un frisson pour la violence familiers comme sa propre joue sous la lame du rasoir
3
Insoluble torrent de pluie de la conscience comme un écho du futur je veille pour toi ici près des roseaux d’Elkhorn Slough et de l’embouchure brunâtre de la Salinas River qui devient verte là où l’aigrette blanche pêche sur ses berges fragiles Guide hermétique dans la résistance je t’ai trouvé et t’ai perdu plusieurs fois dans ma vie Jamais tu n’as été que ce poète consterné et pétrifié par la guerre tu as pris des décisions terribles et délicates et cela n’a pas terni ton sens des limites Tu as vu des écureuils s’écraser de la cime de pins en feu lorsqu’a explosé la bombonne et pire et pire et tu avais la charge de chaque péril les motifs incendiaires des autres, tu en avais la charge ainsi que de ce besoin d’un courage enveloppé d’une délicatesse absolue et tu décidais et tu as vécu ainsi et tu as fait survivre la poésie à tes lèvres comme un brin de serpolet arraché d’un pré embrasé une petite branche de mimosa d’un pays pas encore dévasté Tu as gardé ton bon sens avec toi comme cela et comme ceci je veille pour toi
Et le texte original en anglais
Char
1
There is bracken there is the dark mulberry there is the village where no villager survived there are the hitlerians there are the foresters feeding the partisans from frugal larders
there is the moon ablaze in every quarter there is the moon « of tin and sage » and unseen pilots dropping explosive gifts into meadows of fog and crickets there is the cuckoo and the tiny snake
there is the table set at every meal for freedom whose chair stays vacant the young men in their newfound passions (Love along with them the ones they love)
Obscurity, code, the invisible existence of a thrush in the reeds, the poet watching as the blood washes off the revolver in the bucket Redbreast, your song shakes loose a ruin of memories
A horrible day…Perhaps he knew, at that final instant? The village had to be spared at any price… How can you hear me? I speak from so far… The flowering broom hid us in a blazing yellow mist…
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This war will prolong itself beyond platonic armistices. The implanting of political concepts will go on amid upheavals and under cover of self-confident hypocrisy. Don’t smile. Thrust aside both skepticism and resignation and prepare your soul to face an intramural confrontation with demons as cold-blooded as microbes.
The poet in wartime, the Surrealistes’ younger brother turned realist: the village had to be spared at any price all eyes on him in the woods crammed with masquisards ex- pecting him to signal to fire and save their comrade shook his head and watched Bernard’s execution knowing that the random shooting of a revolver may be the simplest surreal act but never changes the balance of power and that real acts are not [simple The poet, prone to exaggerate, thinks clearly under torture
knowing the end of the war would mean no end to the microbes frozen in each soul the young freedom fighters in love with the Resistance fed by a thrill for violence familiar as his own jaw under the razor
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Insoluble riverrain conscience echo of the future I keep vigil for you here by the reeds of Elkhorn Slough and the born mouth of the Salinas River going green where the white egret fishes the fragile margins Hermetic guide in resistance I’ve found you and lost you several time sin my life. You were never just the poet appalled and transfixed by war you were the maker of terrible delicate decisions and that did not smudge your sense of limits. You saw the squirrels crashing from the tops of burning pines when the canister exploded and worse and worse and you were in charge of every risk the incendiary motives of others were in your charge and the need for a courage wrapped in absolute tact and you decided and lived like that and you held poetry at your lips a piece of wild thyme ripped from a burning meadow a mimosa twig from still unravaged country. You kept your senses about you like that and like this I keep vigil for you