Figure majeure du soufisme, Rabia al Adawiyya (713 – 801) était une mystique et une poétesse musulman qui vécut à Bassorah, aujourd’hui la deuxième ville d’Irak.
Elle n’a pas laissé d’écrits, mais voici quelques uns des textes que lui attribue la tradition.
Tu es mon repos
« Mon repos, ô frères, est dans ma solitude,
Mon Aimé est toujours en ma présence.
Rien ne peut remplacer l’amour que j’ai pour Lui,
Mon amour est mon supplice parmi les créatures.
Partout où j’ai contemplé sa beauté,
Il a été mon mihrab et ma qibla.
Si je meurs de cet amour ardent et s’il n’est satisfait,
Oh, cette peine aura été mon malheur en ce monde!
Ô médecin du coeur, Toi qui est tout mon désir,
Unis-moi à Toi d’un lien qui guérisse mon âme.
Ô ma joie, ô ma vie pour toujours!
En toi mon origine, en Toi mon ivresse.
J’ai abandonné entièrement les créatures dans l’espoir
Que Tu me lies à Toi. Car tel est mon ultime désir. »
Ma joie de vivre
« Ô ma joie, mon désir, ô mon appui,
Mon compagnon, ma provision, ô mon but,
Tu es l’esprit du cœur, Tu es mon espoir,
Tu es mon confident, mon désir de Toi est mon viatique.
Sans Toi, ô ma vie, ô ma confiance,
Je ne serais jamais lancée dans l’immensité du pays.
Combien de grâce s’est montrée,
Combien de dons et de faveurs Tu as pour moi!
Désormais ton amour est mon but et mon délice
Et la splendeur de l’œil de mon cœur assoiffé.
Tant que je vivrai, je ne m’éloignerai pas de Toi.
Tu es le seul maître de l’obscurité de mon cœur.
Si Tu trouves plaisir en moi,
Alors, ô désir du cœur, ma joie débordera! »
Comment je t’aime
Je T’aime de deux amours: l’un, tout entier d’aimer,
L’autre parce que tu es digne d’être aimé.
Le premier, c’est le souci de me souvenir de Toi,
De me dépouiller de tout ce qui est autre que Toi.
Susana Chávez (1974 – 2011) était une poétesse et militante des droits des femmes née et morte à Ciudad Juárez au Mexique. Selon Amnesty International, plus de 2000 femmes ont été victimes dans cette ville de féminicide, entre 1993 et 2008. La plupart de ces femmes étaient âgées de 13 à 25 ans, et travaillaient dans des maquiladoras, ces usines à bas coûts installées par les grandes entreprises à la frontière nord du Mexique. La grande majorité d’entre elles avaient aussi été violées et torturées avant d’être assassinées.
Le féminicide, théorisé pour la première fois en 1976 par Diana Russell lors du Tribunal international des Crimes contre les femmes, est le meurtre de femmes par des hommes pour la simple raison qu’elles sont des femmes. Aujourd’hui encore au Mexique, 10 femmes chaque jour sont victimes de féminicide. En France, c’est une tous les trois jours, un chiffre auquel il faut ajouter de très nombreux suicides forcés. Dans le monde, c’est une toutes les 11 minutes.
Susana Chávez ponctuait souvent ses récitations par ces quelques mots devenus depuis l’un des cris de ralliement de la cause féministe: « Ni una más », pas une de plus! Elle aussi est morte d’un féminicide, le 6 janvier 2011. Son corps a été retrouvé avec sur la tête un sac plastique qui avait servi à l’étouffer, et la main droite tranchée, celle avec laquelle elle écrivait ses poèmes.
Christelle Taraud a dédié à Susana son ouvrage majuscule « Féminicides, une histoire mondiale », la référence absolue sur le sujet.
Voici l’un de ses poèmes, « Notre sang », dans sa traduction française et en version originale
Notre sang
Mon sang,
d’aube,
de lune fendue,
de silence.
de roche morte,
de femme au lit,
se jetant dans le vide,
Ouverte a la folie.
Sang clair et défini
fertile semence
Sang incompréhensible qui tournoie,
Sang libération de lui même,
Sang rivière de mes chants,
Mer de mes abîmes.
Sang instant où je nais dans la douleur,
Nourri de ma dernière présence.
Sangre nuestra
Sangre mía,
de alba,
de luna partida,
del silencio.
de roca muerta,
de mujer en cama,
saltando al vacío,
Abierta a la locura.
Sangre clara y definida,
fértil y semilla,
Sangre incomprensible gira,
Sangre liberación de sí misma,
Sangre río de mis cantos,
Mar de mis abismos.
Sangre instante donde nazco adolorida,
Nutrida de mi última presencia.
Et maintenant, passons aux choses sérieuses. C’est le moment de tester vos connaissances en matière de femmes illustres, nous allons voir si vous avez lu les portraits des chères oubliées avec attention.
On commence avec un premier épisode, pensez fort à Hedy Lamarr et lancez-vous, bonne chance à toutes et à tous!
Pernette de Guillet (1518 – 1545) est une poétesse française. La plupart de ses poèmes furent découverts après sa mort par un ami de son mari, Antoine du Moulin, qui les publia de façon posthume sous le titre de Rymes de gentille et vertueuse dame. Il aurait pu appeler le livre « Rymes d’une grande poétesse ultra douée » mais on va se contenter du fait qu’il ne les a pas publiés à son nom.
Voici trois de ses poèmes, « C’est une ardeur d’autant plus violente », « Cette clarté mouvante sans ombrage » et « Heureuse est la peine » et « Heureuse est la peine ». Vous en trouverez de nombreux autres ici.
C’est une ardeur d’autant plus violente
C’est une ardeur d’autant plus violente,
Qu’elle ne peut par Mort ni temps périr :
Car la vertu est d’une action lente,
Qui tant plus va, plus vient à se nourrir.
Mais bien d’Amour la flamme on voit mourir
Aussi soudain qu’on la voit allumée,
Pour ce qu’elle est toujours accoutumée,
Comme le feu, à force et véhémence :
Et celle-là n’est jamais consumée :
Car sa vigueur s’augmente en sa clémence.
Celle clarté mouvante sans ombrage
Celle clarté mouvante sans ombrage,
Qui m’éclaircit en mes ténébreux jours,
De sa lueur éblouit l’œil volage
À l’inconstant, pour ne voir mes séjours :
Car, me voyant, m’eût consommé toujours
Par les erreurs de son errante flèche.
Par quoi l’esprit, qui désir chaste cherche,
En lieu de mort a eu nouvelle vie,
Faillant aux yeux – dont le corps souffrant sèche –
De mes plaisirs la mémoire ravie.
Heureuse est la peine
Heureuse est la peine
De qui le plaisir
À sur foi certaine
Assis son désir.
L’on peut assez en servant requérir,
Sans toutefois par souffrir acquérir
Ce que l’on pourchasse
Par trop désirer,
Dont en male grâce
Se faut retirer.
Car un tel service
Ne prétend qu’au point,
Qui par commun vice
L’honneur pique, et point.
Et ce travail en fumée devient
Toutes les fois, que la raison survient,
Qui toujours domine
Tout cœur noble, et haut,
Et peu à peu mine
Le plaisir, qui faut.
Mais l’attente mienne
Est le désir sien
D’être toute sienne,
Comme il sera mien.
Car quand Amour à Vertu est uni,
Le cœur conçoit un désir infini,
Qui toujours désire
Tout bien haut et saint,
Qui de doux martyre
L’environne, et ceint.
Car il lui engendre
Une ardeur de voir,
Et toujours apprendre
Quelque haut savoir :
Le savoir est ministre de Vertu,
Par qui Amour vicieux est battu,
Et qui le corrige,
Quand dessus le cœur
Par trop il s’érige
Pour être vainqueur.
C’est pourquoi travaille
En moi cet espoir,
Qui désir me baille
Et voir, et savoir.
Étant ainsi mon espoir assuré,
je ne crains point qu’il soit démesuré :
Mais veux bien qu’il croisse
De plus en plus fort,
À fin qu’apparoisse
Mon cœur ferme, et fort.
Et que toujours voie,
Travaillant ainsi,
Tenir droit la voie
D’immortel souci.
Si donc il veut en si haut lieu monter
Qu’il puisse Amour en la Mort surmonter,
Sa caduque vie
Devra soulager
D’une chaste envie
Pour l’accourager.
Ainsi m’accompagne
Un si haut désir
Que pour lui n’épargne
Moi, ni mon plaisir.
Marie de Régnier (1875 – 1889) ou Marie de Heredia de son nom de naissance, fille de José-Maria de Heredia, fait partie de ces autrices françaises ayant du avoir recours à un pseudonyme masculin (Gérard d’Houville) pour accéder au succès que méritait son talent.
Sous ce nom de plume, elle est la première femme à recevoir le Grand prix de littérature de l’Académie Française, en 1918, pour l’ensemble de son oeuvre. Elle reçut également le Grand prix de poésie de l’Académie Française en 1958.
Elle est morte à Suresnes où j’habite, une excellente candidate donc pour y baptiser une rue ou un bâtiment public, ce qui à Suresnes comme partout en France nous fait particulièrement défaut. Mais sous son nom de femme et non de plume svp…
Voici son poème « Le retour », publié en 1917 dans la Revue des Deux Mondes.
Le retour
Tu reviendras ce soir, portant des fleurs sauvages,
Par les chemins de l’ombre où les arbres sont bleus,
Et, voilant les reflets des fuyants paysages,
Tout le grand crépuscule assombrira tes yeux.
Tu reviendras, portant la liberté des cimes
Dans ces fleurs de l’espace embaumant tes bras nus,
Et penchée en riant sur de profonds abîmes,
Tu goûteras l’amour des dangers inconnus.
Tu reverras, le long de ces pentes brumeuses,
Les noirs sapins bénir les grands gouffres d’azur,
Et tu te sentiras, par tes veines heureuses.
Au geste végétal accorder ton cœur pur.
Tu reviendras, rêvant d’heures immaculées,
Car le seul vrai bonheur est là haut, tu le sais :
Les ailes de la joie y sont inviolées,
La délivrance y rit dans les torrents plus frais.
La sainte solitude en haut de la montagne,
Peut recréer le rêve et charmer la douleur ;
Pourquoi donc revenir ? Et qui donc t’accompagne
Dans ce sentier paré de différentes fleurs ?
Quel est l’esprit obscur qui déjà te ramène
Et malgré toi conduit tes pas sur ce chemin ?
… « L’attrait mystérieux de la tendresse humaine
Qui me parle dans l’ombre et qui me prend la main… »
Christina Rossetti (1830 – 1894), est l’une des plus importantes poétesses britanniques. Son recueil de poèmes le plus célèbre demeure Marché gobelin (Goblin Market and Other Poems), paru en 1862. Elle est connue pour ses positions engagées et avant-gardistes: pacifiste, pour le suffrage des femmes opposée à l’esclavage, à la prostitution et à la cruauté envers les animaux.
Voici deux de ses poèmes, « Souviens-toi » et « Quand je serai morte mon amour »
Souviens-toi
Souviens-toi de moi quand je serai partie
Partie bien loin au pays du silence ;
Quand tu ne pourras plus me tenir la main,
Ni moi choisir de partir ou rester.
Souviens-toi de moi quand tu ne me parleras plus
Jour après jour de tes projets pour notre avenir :
Souviens-toi simplement de moi ; tu comprends
Qu’il sera alors tard pour les conseils ou les prières.
Pourtant, si tu devais m’oublier un temps,
Puis te souvenir, ne sois pas triste :
Car si dans l’obscurité et la décomposition subsiste
Un vestige des idées qui furent les miennes,
Mieux vaut que tu oublies en souriant
Plutôt que de te souvenir en pleurant.
Quand je serai morte mon amour
Quand je serai morte mon amour, ne chante pas pour moi de chansons tristes, ne plante pas de roses sur ma tombe, ne la mets pas à l’ombre d’un cyprès,
ne laisse au dessus de moi que l’herbe verte mouillée de pluie et de rosée.
Et si tu veux, souviens toi… Et si tu veux, oublie…
Je ne verrai point les ombres, je ne sentirai point la pluie, je n’entendrai point le rossignol continuer de chanter, comme s’il était douloureux : et rêvant à travers le crépuscule qui ni ne se lève, ni ne se couche, heureuse, je pourrais me souvenir, heureuse, je pourrais oublier.
Depuis que je me suis lancé dans l’aventure des chères oubliées, j’ai appris à me méfier de cet effet “girl boss” dont parle Camille Paix dans son magnifique livre “Mère Lachaise” : il n’est nul besoin d’avoir accompli des choses exceptionnelles pour qu’une histoire soit belle et mérite d’être racontée. Mais tout de même, parmi les centaines de femmes que j’ai eu la chance de découvrir, peu d’entre elles m’ont fait me poser cette question avec autant de force : mais comment diable ai-je fait pour ne jamais avoir entendu parler d’elle ?
Tu es née Elizabeth Jane Cochrane, dans la grande banlieue de Pittsburgh, en Pennsylvanie, le 5 mai 1864. Treizième enfant d’une fratrie de quinze, orpheline de père à l’âge de 6 ans, tu dois grandir très vite pour subvenir à tes besoins et à ceux de ta famille. Mais la carrière de gouvernante ou d’institutrice à laquelle on destine les jeunes filles de l’époque ne te passionne guère. Non toi, ce qui te fait vibrer, chère Nellie, c’est l’écriture.
A l’âge de 16 ans, tu découvres dans le journal local de Pittsburgh un article profondément misogyne affirmant que la place des femmes est à la maison pour s’occuper des enfants. A la lecture de ce torchon, ton sang ne fait qu’un tour, et bouillonnante de rage, tu écris au rédacteur en chef du journal, Georges Madden. A défaut d’empêcher ses chroniqueurs d’écrire des âneries, l’homme sait reconnaître une plume talentueuse et te propose de rejoindre le journal. C’est à ce moment-là que tu adoptes le surnom de Nellie Bly, un clin d’œil à une chanson très populaire de Stephen Foster, “le père de la musique américaine”.
Tu as la fibre sociale et le goût du terrain, et tu te spécialises dans la condition féminine et le monde du travail ouvrier. Pour ne pas écrire sur ce que tu ne connais pas, tu te fais embaucher comme ouvrière dans des usines locales. Tu viens tout simplement d’inventer ce qu’on appelle aujourd’hui le journalisme d’immersion. Les articles que tu publies à la suite de ces expériences, et qui montrent les conditions de travail indignes des ouvrières, connaissent un succès retentissant. Mais ils suscitent aussi la colère des patrons de Pittsburgh, qui finissent par obtenir ton transfert à la rubrique culture du journal.
Qu’à cela ne tienne, tu en profites pour partir comme reporter au Mexique en 1886. Mais là-bas aussi, la liberté de parole dont tu fais preuve dans tes articles sur le régime du général Porfirio Diaz n’est guère appréciée par les autorités locales, qui t’expulsent 6 mois à peine après ton arrivée dans le pays.
Tu as 22 ans et toujours cette envie chevillée au corps de raconter le réel pour faire connaître les injustices qui te révoltent. Ton rêve, être embauchée par le New York World, le quotidien le plus prestigieux du pays, dirigé par Joseph Pulitzer. Ta candidature ne suscite d’abord aucun intérêt, mais on commence à comprendre que pour toi, chère Nellie, non n’est pas vraiment une option. Tu décides alors d’attendre devant l’immeuble jusqu’à ce que Pulitzer accepte de te recevoir, ce qu’il finit par faire après plusieurs jours de siège, le 22 septembre 1887. Intrigué par ta ténacité, Pulitzer te propose un défi : si tu arrives à te faire interner comme folle dans le terrible asile pour femmes de Blackwell’s Island, pour y réaliser un reportage en immersion, il t’embauche !
Tu resteras 10 jours au cœur de cet enfer, jusqu’à ce que Pulitzer parvienne à te faire exfiltrer. Pendant ton séjour, tu es témoin de la barbarie dont sont victimes les patientes, bien souvent guère plus folles que toi et moi à leur entrée à l’asile, mais qui avaient eu le tort d’être des femmes pauvres et isolées. De toute façon, entre les médicaments et la perversité du personnel médical, personne ici ne resterait sain d’esprit très longtemps.
L’article que tu publies à ta sortie de l’hôpital déclenche un scandale monumental, et force la ville de New York à réformer profondément le fonctionnement de l’asile de Blackwell’s Island.
Tu aurais bien eu le droit de souffler un peu, mais le repos, ce n’est pas trop ton truc. Alors tu reprends tes reportages en immersion, allant jusqu’à infiltrer l’entourage d’Edward Phelps, un redoutable trafiquant de drogue très proche de nombreux politiciens.
Et puis en 1888, il te vient une nouvelle idée incroyable. Faire mieux que Phileas Fogg, le célèbre personnage de Jules Verne, et son tour du monde en 80 jours. Ta proposition fait d’abord bien rire Pulitzer, allons bon une femme qui fait le tour du monde seule et puis quoi encore ! Mais devant ta légendaire détermination, il n’a pas d’autre choix que de finir par accepter.
Tu t’élances donc le 14 novembre 1889, direction l’Angleterre. Après un détour par Amiens pour rencontrer Jules Verne en personne, tu rejoins l’Italie, puis l’Egypte, le Yémen, Ceylan, Singapour et Hong-Kong. Peu avant d’atteindre le Japon, tu apprends qu’un autre journal a embauché une concurrente, Elizabeth Bisland, pour effectuer le tour du monde plus vite que toi, en sens contraire. L’histoire rendant rarement grâce aux perdant·es, je rappelle quand même ici qu’Elizabeth aussi battra le record de Phileas Fogg, avec un tour du monde bouclé en 76 jours. Mais tu feras donc encore mieux, chère Nellie, retrouvant ton point de départ le 25 janvier 1890, après 72 jours, 6 heures, 11 minutes et 14 secondes de voyage, bouclé par une folle traversée des Etats-Unis dans un train affrété spécialement pour toi par Pulitzer, afin d’échapper à une terrible tempête de neige. Il faut dire qu’avec plus de 600 000 lecteur·ices qui suivent la progression de tes exploits, il peut se permettre de mettre un peu d’argent sur la table.
Après cette heure de gloire commence la deuxième partie de ta vie. Le 5 avril 1895, tu épouses Robert Seaman, un riche industriel rencontré lors d’une réception à Chicago et dont tu es tombée amoureuse. Après sa mort en 1904, tu prends seule la tête de l’usine, y instaurant de nombreuses réformes pour améliorer les conditions de travail : augmentation des salaires, création de bibliothèques pour les ouvrier·ères et de centres de loisirs pour leurs enfants. Malheureusement, les malversations de ton directeur d’usine mènent l’entreprise à la banqueroute. Te voilà ruinée, et en fuite pour l’Europe afin d’échapper à tes créanciers.
Tu reviens alors à tes premiers amours de journaliste, embauchée comme correspondante de guerre pour le New York Evening Journal pendant la Première Guerre Mondiale. Tu deviens ainsi la première femme reporter à se rendre sur un champ de bataille. Après la fin du conflit, tu rentres à New York où tu consacres les dernières années de ta vie aux combats pour l’amélioration de la condition ouvrière et le droit de vote des femmes.
Le 27 janvier 1922, tu es emportée par une pneumonie, à l’âge de 57 ans. Ironie de l’Histoire, c’est la même maladie qui emportera, 7 ans plus tard, ta rivale et compagne autour du monde, Elizabeth Bisland.
Je connaissais Albert Londres, mais je ne te connaissais pas, Nellie Blye. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Nancy Wake, 1912 – 2011, australienne, journaliste et résistante
Chère Nancy,
Tu es née le 30 août 1912 à Wellington en Nouvelle-Zélande, ce pays que depuis tout petit j’appelle « le pays du bout du monde ». Tes parents, d’origine australienne, décident de retourner à Sidney, où tu passeras ton enfance. Mais vivre enfermée sur une île, aussi immense soit-elle, franchement – très peu pour toi. Alors à 16 ans à peine, c’est le grand départ : Vancouver, New-York et enfin Londres où tu poses tes valises en 1931.
Quand on a commencé à découvrir le monde, difficile de s’arrêter, et cette passion du voyage a certainement contribué à ton choix de devenir journaliste. Diplômée fin 1934, tu ne tardes pas à décrocher un poste de correspondante à Paris pour un groupe de presse américain… Chouette, encore un nouveau pays !
En vérité, l’époque n’est pas vraiment aux réjouissances, alors que des régimes totalitaires, misogynes et racistes prennent le pouvoir en Allemagne, en Italie et en Espagne. Tu pourras le constater de tes propres yeux grâce aux reportages que tu effectues en 1935 à Vienne puis à Berlin, où tu réalises une interview d’Adolf Hitler en personne. Confrontée aux horreurs du nazisme, tu te fais le serment de consacrer toutes tes forces à la lutte contre ce fléau.
Mais l’Amour se moque des turpitudes de l’Histoire, et en 1936 tu vas le rencontrer à Marseille en la personne d’Henri Fiocca, un jeune et riche industriel français. Vous vous mariez le 30 novembre 1939, un peu moins de trois mois après l’invasion de la Pologne par les troupes d’Hitler et la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne.
Lorsque Henri est mobilisé, tu t’engages comme ambulancière. Comme tu le diras plus tard « je ne vois pas pourquoi les femmes se contenteraient de tricoter des bonnets à leurs maris après leur avoir dit au revoir ». Clairement, ça calle le personnage.
Mais très vite c’est la débâcle de l’Armée Française face à la Wehrmacht, le Maréchal Pétain demande l’armistice le 22 juin 1940, et Henri et toi retournez vous installer à Marseille. Vous n’allez pas vous y ennuyer très longtemps car très vite, vous rejoignez la Résistance au sein du réseau Pat O’Leary, de son vrai nom Albert Guérisse.
Tiens petit aparté, savais-tu, chère Nancy, que ce mot de Résistance qui charrie tant de légendes et de grands exploits a été proposé par une femme, Yvonne Oddon ? C’est quand même fou tout ce qu’on apprend quand on commence à chercher un peu.
Mais revenons à tes moutons, chère Nancy. Avec courage et détermination, tu te lances dans des missions de plus en plus périlleuses : transporter des courriers, recueillir des pilotes anglais abattus lors de leurs missions puis les aider à regagner l’Angleterre, et même organiser l’évasion d’un capitaine britannique, Ian Garrow, le 8 décembre 1942. C’est à cette époque que la terrible Gestapo, qui cherche à t’arrêter sans arriver à connaître ton identité, t’attribue le surnom de « souris blanche ». Il faut dire que tu ne cesses de leur filer entre les doigts, n’hésitant pas à utiliser ton charme naturel pour détourner l’attention des soldats allemands. C’est souvent le problème de beaucoup d’hommes, quand ils rencontrent une jolie femme, ils ne voient pas une scientifique, une exploratrice, une écrivaine ou une espionne, ils voient surtout une jolie femme. Mais bon, pour une fois que ça sert à quelque chose…
Malheureusement personne n’échappe éternellement à la Gestapo, et tu es arrêtée le 2 mars 1943, en même temps que le chef de ton réseau, Albert Guérisse. Tu es torturée pendant plusieurs jours mais heureusement, les Allemands ne parviennent pas à établir ta véritable identité, et tu es finalement libérée, avant de parvenir à rejoindre l’Espagne puis l’Angleterre. Ton cher Henri lui n’aura pas cette chance, il meurt en détention le 16 octobre 1943. Mais cela, pauvre Nancy, tu ne l’apprendras que bien plus tard, après la fin de la Guerre.
Hors de question de te reposer sur tes lauriers en Angleterre. Après avoir suivi un entraînement intensif, tu deviens agente secrète pour le Special Operations Executive, qui ne tarde pas à t’envoyer en France, sous le nom de code « Witch ». Entre souris blanche et sorcière, je ne sais pas quel pseudonyme te plaisait le plus. Ta mission, être l’agente de liaison du réseau Hubert en Auvergne. Fort de plusieurs milliers de combattant.es, ce réseau prépare le soulèvement armé qui coïncidera avec le débarquement allié en Normandie.
Impossible de faire la liste de tes actes de bravoure, mais je ne résiste pas à l’envie de raconter celui-ci. Alors que ton groupe a perdu sa radio lors d’un raid allemand, tu parcours d’une traite 400 km en vélo pour en dénicher une nouvelle dans une zone truffée d’ennemis, et la ramener dans le maquis. 400 km c’est grosso modo deux étapes du tour de France, sachant que nos cyclistes du 21ème siècle ont un matériel un peu plus poussé que le tien et n’ont pas à échapper à des soldats nazis.
Tu n’hésites pas non plus à prendre toi-même les armes, comme ce 15 juin 1944 où tu mènes l’assaut du local de la Gestapo à Montluçon. Nancy Wake guidant le maquis d’Auvergne, ça ferait un sacré tableau de Delacroix !
C’est en Angleterre, où tu es rentrée à la fin de l’été 1944, que tu vivras l’Armistice et que tu apprendras la mort de ton grand amour Henri. Impossible de savoir si tu as continué tes activités d’espionne pour les services secrets après la Guerre, mais nul doute que tu n’auras cessé de mettre ton courage et ton intelligence au service de la justice et de la liberté.
Tu es morte le 7 août 2011 à Londres. Le 10 mars 2013, conformément à ta volonté, tes cendres sont dispersées à Verneix, dans ce maquis d’Auvergne où tu t’étais si courageusement battu. Une stèle y est apposée, je me suis promis d’y faire une halte lors de mon prochain séjour dans la région.
Ultime hommage pour toi qui en aura connu beaucoup, un astéroïde découvert en 1999 a été baptisé Wake en ton honneur. En levant les yeux vers le ciel, j’aime à t’imaginer, chère Nancy, traverser l’espace à 150 millions de kilomètres, quelque part entre Mars et Jupiter.
Je connaissais Jean Moulin, mais je ne te connaissais pas, Nancy Wake. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
– Nancy Wake, une résistante au service de la France, épisode 1 et épisode 2, Les Odyssées de France Inter
– « La Gestapo m’appelait la souris blanche: une Australienne au secours de la France », autobiographie de Nancy Wake
Charlotte Delbo (1913 – 1985) est une écrivaine française, résistante et rescapée des camps de concentration nazis.
Membre des Jeunesses communistes, elle s’engage en 1941 dans la Résistance avec son mari Georges Dudach, qui sera arrêté et fusillé au Mont-Valérien en 1942.
En janvier 1943, elle fait partie du « convoi des 31000 » pour Auschwitz Birkenau qui comprend 230 femmes, pour la plupart résistantes. Elle sera l’une des 49 rescapées de ce convoi.
Son oeuvre est marquée par la promesse faite à celles qui ne reviendront pas, ses « spectres », d’honorer leur mémoire.
Voici deux de ses poèmes, « Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants » et « Ô vous qui savez »
Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le coeur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.
Ô vous qui savez
Ô vous qui savez
saviez-vous que la faim fait briller les yeux
que la soif les ternit
Ô vous qui savez
saviez-vous qu’on peut voir sa mère morte
et rester sans larmes
Ô vous qui savez
saviez-vous que le matin on veut mourir
que le soir on a peur
vous qui savez
saviez-vous qu’un jour
est plus qu’une année
une minute plus qu’une vie
Ô vous qui savez
saviez-vous que les jambes
sont plus vulnérables que les yeux
les nerfs plus durs que les os
le coeur plus solide que l’acier
Saviez-vous que les pierres du chemin ne pleurent pas
qu’il n’y a qu’un mot pour l’épouvante
qu’un mot pour l’angoisse
Saviez-vous que la souffrance n’a pas de limite
l’horreur pas de frontière
Le saviez-vous
Vous qui savez.
Phillis Wheatley(1753 – 1784) est la première poétesse noire américaine à avoir été publiée. Née en Afrique de l’Ouest, elle est réduite en esclavage à l’âge de 7 ans et envoyée à Boston.
Elle apprend l’anglais, la lecture et l’écriture avec les enfants de son maître. Elle publie son premier poème à l’âge de 13 ans et est surnommée « La mère de la littérature afro-américaine »
Voici un de ses poèmes traduit en français, « Hymne au soir »
Sitôt le soleil hors des espaces de l’Est
Le tonnerre fit trembler les étendues célestes ;
Grandeur majestueuse ! Le zéphyr de son aile,
Fait du printemps en fleurs s’exhaler tout le miel.
Les fleuves chantent lamés d’or, les oiseaux ont notes nouvelles,
Et dans l’air où elles flottent leurs musiques se mêlent.
À travers tous les cieux, que de couleurs sublimes !
Mais l’occident s’exalte d’un rouge profondissime :
Qu’ainsi brillent nos cœurs à jamais vertueux,
Vivants temples ici-bas, témoins de notre Dieu !
Comblés de la louange de celui qui éclaire,
Et qui de la nuit tire les sableuses portières,
Que par de doux sommeils les esprits las s’apaisent,
Pour qu’au matin, ils soient plus près du ciel, plus clairs ;
Ainsi commenceront les tâches de la journée
Plus pures, plus à l’abri des pièges du péché.
Mes yeux, la nuit les scelle de son sceptre de plomb,
Et jusqu’au lever de l’Aurore cessera ma chanson.