Plus de songes, vie éphémère !
Bien loin de moi tous les hasards ;
Voici l’instant où ma paupière,
De l’œil désormais sans lumière,
N’enfermera plus les regards.
Voici l’instant où le délire
Laisse muet le cœur lassé,
Où la bouche perd le sourire ;
Et si le sein encor soupire,
C’est à l’image du passé.
Voici l’heure où le diadème
Du front des rois est détaché ;
C’est l’instant vengeur et suprême,
L’instant où, libre enfin lui-même,
L’esclave aux fers est arraché.
C’est le moment où l’espérance
Montre les cieux à sa lueur.
Déjà tu fuis, pâle existence,
Ton vol interrompt la souffrance
Comme il achève le bonheur.
C’est l’heure où la lyre sommeille,
Où l’inspiration s’endort ;
Où le cœur qui pense et qui veille,
Quand nul son ne frappe l’oreille,
Frémit sous l’aile de la mort.
C’est l’heure où le trépas nous cueille,
Et glace la voix du désir ;
Où la fleur tombe feuille à feuille ;
Où notre âme, qui se recueille,
Fait ses adieux au souvenir.
Où la mienne désabusée
Sur soi-même jette un regard :
La coupe en un jour épuisée,
Sur mes lèvres, déjà brisée,
Épanche un reste de nectar.
De fleurs, hélas ! trop tôt fanées,
J’ai vu priver mon court exil….
Des heures même fortunées,
En suivant le cours des années,
Jamais un instant revint-il ?
Un jour s’éclipse dès l’aurore,
Un autre s’achève à demi ;
Sortant de la nuit que j’ignore,
Un autre lui succède encore,
Flétri par un vent ennemi.
Maintenant le voile se lève
Et chasse l’ombre de l’erreur :
Ah ! qui pourrait pleurer son rêve,
Quand le poids que la mort soulève
Laisse enfin respirer le cœur.
Gronde encore, impuissant orage,
Tous mes songes sont envolés !
Océan, éveille ta rage,
Je suis calme sur le rivage
Auprès de tes flots refoulés !
Je crois que personne n’écrit comme Linda Lemay. Et sur une diversité de sujets qui est impressionnante. Elle fait partie de celles qui sont capables de vous faire passer du rire aux larmes, parfois dans la même chanson. Et ses textes sont de la poésie pure, elle mérite vraiment sa place ici!
Reste avec elle Elle a dans la tête, toutes les réalités dont j’rêve Reste avec elle Elle a dans le cœur, tout c’que je n’promet qu’jamais du bout des lèvres Reste avec elle Elle a dans les yeux, ce que je n’ai que l’illusion de voir mieux qu’elle Reste avec elle Elle a dans les mains, c’que je n’ai jamais le temps d’atteindre Reste avec elle Elle fait des câlins qui ne s’arrêteront jamais d’étreindre Reste avec elle Elle a dans l’amour c’que je n’aurais jamais que l’impression de feindre Reste avec elle Moi j’ai dans la tête un vieux cauchemar qui se répète Reste avec elle Moi j’ai dans le cœur, l’écho d’une ancienne terrible tempête Feutres et pastels aux mains de mes amants Me dessinent tout le temps le même petit bout d’arc-en-ciel Reste avec elle Elle a dans les hanches, c’qui lui donne une démarche d’ange Elle a dans les joues, un souffle si doux qu’il guérit chacun des petits genoux qui enflent Elle a du courage et le dos plus large que ceux des héros de nos vieux livres d’images Oh oui reste avec elle Elle a le regard si perçant qu’elle peut te trouer tes pires brouillards Reste avec elle Elle a dans le ventre, ce berceau là qui a mis ta vie au pluriel Feutres et pastels aux mains de tes enfants ne te dessineront toujours que son histoire à elle Elle que tu as choisi Elle qui est ton port Elle qui est ton pays Elle que tu adores Elle qu’aussi tu oublies quand tes yeux s’attardent sur mon corps Quand tu m’regardes un peu trop fort Quand tu la quittes le temps d’une folie Quand tu la quittes le temps d’un frisson Vas-y tout de suite, la rejoindre je t’en prie Vas-y tout se suite la rejoindre sinon Reste avec moi Moi je tends les mains et je t’agrippe à l’idée de t’atteindre Reste avec moi J’te ferais des câlins qui ne s’arrêteront jamais d’étreindre Reste avec moi Si c’est pas de l’amour, c’est un feu que je n’arrive pas à éteindre Feutres et pastels à mes mains maintenant me dessinent en tremblant le même petit bout d’arc-en-ciel qu’avant
La boue dans les yeux
Parait que la boue dans les yeux Ça a déjà redonné la vue L’aurait fallut m’en mettre un peu Moi j’ai rien vu Je t’es regarder de mes yeux propres Alors que tu t’sentais toute sale Et j’ai rien vu, du tout
Même que quand tu m’en a parlé A mon couvert comme un tombeau J’ai pas bien déterré tes mots Je n’ai pas su Et je n’aurai jamais pensé Qu’un jour tu pourrai raconté Que je ne t’ai pas cru
Je t’ai bercé Et j’ai soigné, tes mauvais rhumes chaque année Et je t’ai consolé en vain Quand tu pleurais J’ai toujours pris tes gros chagrins Avec un grain d’sel comme on dit J’ai goûté mal, ta pluie
Aujourd’hui y a d’la boue qui gicle Et ça me gicle le visage Et je vois tout de ma faiblesse, de ton courage Et j’aurai jamais cru mérité D’être accusée de cécité Devant la pire, saleté Cette saleté que tu m’crier Dans tes sanglots et tes hoquets Cette vérité que j’étouffais dans des mouchoirs Comme j’étouffais sans me l’admettre La p’tite alarme, la p’tite clochette Qui m’titillait, le soir
Quand je lançais à la sauvette Tes petites robes et jaquettes Dans cette machine à me laver la conscience Comme j’échappais comme des p’tits hôtes Tes p’tits collants et tes culottes Dans la machines à sentir bon comme l’innocence
Parait que la boue dans les yeux Ça a déjà redonné la vue Mais l’fis de Dieu quand t’étais p’tite il est pas venu Maintenant c’est vrai que je vois mieux Mais toi tu ne veux plus me voir Alors Bravo, Jésus
Maintenant que j’ai recouvert mes sens C’est vrai que ça m’tue quand je pense A l’évidence de tes messages, de détresse A tout c’que tu vivais d’horrible Qui me restait invisible Au long de ta, jeunesse.
Maintenant bien sûr tout est limpide Il me remonte des indices Y avait d’la honte à pleins visage Dans tes yeux tristes Quand tu revenais comme toute timide Du dépanneur ou de l’épicerie L’expression vide et lui
Lui il m’embrassait sur le front Vider son sac de Provigo Y avait soit du pain ou du lait, ou des gâteaux Toi dans ta chambre j’t’entendais Verser des rivières de monnaie Sur ta table de, chevet
Parait que la boue dans les yeux Ça a déjà redonné la vue L’aurait fallut m’en mettre un peu Moi j’ai rien vu Je t’ai regardé de mes yeux propres Alors que tu t’sentais toute sale Et j’ai rien vu, du tout
J’aurais voulu être là pour toi Entendre c’que j’entendais pas T’as du m’le dire un millions d’fois Bien sûr que je te crois Je peux même pas t’expliquer comment Avec tout mon cœur de maman J’t’ai pas aidé, mieux qu’ça
Mais j’t’ai aimé, et j’t’aime encore Comme on peut pas aimer plus fort Je savais pas qu’il y avait un monstre à la maison Moi j’pensais qu’ça existait pas J’te l’ai répété tellement d’fois Que j’y ai cru à en dormir comme un poupon Mon grand bébé, j’suis désolé J’te demande, pardon.
Attrape pas froid
Depuis que t’es toute petite Que ton bagou me charme Tu aimes faire le pitre Et nous faire rire aux larmes Depuis que t’es tout poupon Que tu dis tout ce que tu penses Tu cries tes opinions Sans craindre les conséquences Je sais que ce serai mal De te dire de te taire Parce qu’y a sifflé des balles Sur notre coin de terre Plus il tombe de têtes Plus il faut relever la tienne Oublie que je m’inquiète Mais n’oublis pas que je t’aime
Depuis que t’es toute gamine Que je te fais promettre De ne pas courber l’échine
De ne pas te soumettre Mais là y’a mon instinct Qui crie d’aller te cacher Aussi creux aussi bien Que tu peux mon bébé J’ai une espèce de boule Coincée dans l’estomac Un gros côté mère poule Que je combats crois moi J’ai juste envie de te dire De rester bien au chaud Te dire de te couvrir Des pieds jusqu’au cerveau
Attrape pas froid Aux yeux Garde ton audace Attrape ta foi En Dieu S’il te menace Attrape pas froid Aux yeux Ma belle enfant terrible Prends ton courage A deux main libres
Je veux pas que tu maigrisses du cœur En suivant des régimes de peur J’ai pas le droit mon amour De te couver comme une lâche D’écraser ton humour D’ébranler ton courage Je veux pas que tu tournes rond Du coin de tes sarcasmes Parce que les religions Ont pas le sens de la farce Tu vas te geler les doigts Si tu les laisses dormir Loin des crayons de bois Loin des crayons de cire Tu vas ter geler les lèvres Si tu les enfoulardes N’aies pas peur de la crève Ne sois pas sur tes gardes Va jouer là où tu veux Ma belle enfant fragile Même si dehors il pleut Un malheureux grésille Plus le sol est glissant Plus faut que tu patines Plus le monde est terrifiant Plus faut que tu le dessines
Attrape pas froid Aux yeux Garde ton audace Attrape ta foi En Dieu S’il te menace Attrape pas froid Aux yeux Ma belle enfant terrible Prends ton courage A deux main libres
Je veux pas que tu maigrisses du cœur En suivant des régimes de peur
C’est vrai que j’ai juste envie De te mettre des mitaines De te foutre l’esprit Dans un bonnet de laine Je veux pas qu’on t’intimides Parce que t’as des idées Mais ce serait stupide De te les refouler C’est pas vrai que c’est interdit De jouer avec le feutre Il reste un paradis Il reste un terrain neutre Ne joue pas à cache cache Au creux de mes jupons Laisse couler ta gouache Je t’en donne la permission
Attrape pas froid Aux yeux Garde ton audace Attrape ta foi En Dieu S’il te menace Attrape pas froid Aux yeux Ma belle enfant terrible Prends ton courage A deux main libres
Je veux pas que tu maigrisses du cœur En suivant des régimes de peur
Poétesse grecque des VIIè et VIè siècles avant notre ère, Sappho vécut à Mytilène, sur l’île de Lesbos. Très célèbre durant l’Antiquité, son œuvre poétique ne subsiste plus qu’à l’état de fragments.
Elle a exprimé dans ses écrits son attirance pour d’autres femmes, d’où le terme « saphisme » pour désigner l’homosexualité féminine, tandis que le terme « lesbienne » est dérivé de Lesbos, l’île où elle a vécu.
Confidences
Je dis que l’avenir se souviendra de nous.
Je désire et je brûle.
A nouveau, l’Amour, le briseur de membres,
Me tourmente, doux et amer.
Il est insaisissable, il rampe.
A nouveau l’amour a mon cœur battu,
Pareil au vent qui, des hauteurs,
Sur les chênes s’est abattu.
Tu es venue, tu as bien fait:
J’avais envie de toi.
Dans mon cœur tu as allumé
Un feu qui flamboie.
Je ne sais ce que je dois faire,
Et je sens deux âmes en moi.
Je ne sais quel désir me garde possédée
De mourir, et de voir les rives
Des lotus, dessous la rosée.
Pour celles de nous campées sur le rivage
debout sur le pont immuable des décisions
cruciales et seules
pour celles de nous qui n’arrivons pas à nous abandonner
au rêve fugace des choix
les amours vestibules, allant, venant
le long des heures entre les aubes
scrutant l’envers le dedans
à la fois l’après et l’avant
à la poursuite d’un présent qui répète
les futurs
comme le pain dans nos bouches d’enfants
dont les rêves ne seraient plus le reflet
de l’agonie des heures
Pour celles d’entre nous
imprimées de terreur
comme une ligne discrète au milieu du front
apprenant l’effroi dans le lait maternel
par cette arme
cette illusion d’une sûreté à trouver
la maladresse nous voulait muettes
nous toutes
cet instant et ce triomphe
nous n’étions pas sensées survivre.
Et lorsque le soleil se lève nous craignons
qu’il ne puisse se maintenir
quand le soleil se couche nous craignons
qu’il ne se relève pas le matin
quand notre ventre est plein nous craignons
l’indigestion
quand notre ventre est vide nous craignons
de ne plus jamais manger
quand nous sommes aimées nous craignons
que l’amour s’évapore
mais seules nous craignons
que l’amour ait fui à jamais
et quand nous parlons nous craignons
que nos mots soient perdus
ou malvenus
mais même silencieuses
nous restons apeurées
alors il vaut mieux parler
et se souvenir
que nous n’étions pas sensées survivre.
Et la version originale
A Litany for Survival
For those of us who live at the shoreline
standing upon the constant edges of decision
crucial and alone
for those of us who cannot indulge
the passing dreams of choice
who love in doorways coming and going
in the hours between dawns
looking inward and outward
at once before and after
seeking a now that can breed
futures
like bread in our children’s mouths
so their dreams will not reflect
the death of ours;
For those of us
who were imprinted with fear
like a faint line in the center of our foreheads
learning to be afraid with our mother’s milk
for by this weapon
this illusion of some safety to be found
the heavy-footed hoped to silence us
For all of us
this instant and this triumph
We were never meant to survive.
And when the sun rises we are afraid
it might not remain
when the sun sets we are afraid
it might not rise in the morning
when our stomachs are full we are afraid
of indigestion
when our stomachs are empty we are afraid
we may never eat again
when we are loved we are afraid
love will vanish
when we are alone we are afraid
love will never return
and when we speak we are afraid
our words will not be heard
nor welcomed
but when we are silent
we are still afraid
So it is better to speak
Remembering
we were never meant to survive
Judith Love Cohen, 1933-2016, américaine, – Ingénieure Aérospatiale
Chère Judith,
J’ai découvert ton nom tardivement et comme souvent avec les Oubliées, dans l’ombre de celui d’un homme. Cependant et à la différence de beaucoup d’autres, cet homme ne cache pas sa relation avec toi, bien au contraire il en est fier. Fier d’être le fils d’une femme qui a accompli deux miracles le même jour : ramener sur Terre les astronautes de la tristement célèbre mission Apollo 13, tout en mettant au monde le grand Jack Black.
Pas de quoi pavoiser sur le taux de femmes dans nos écoles d’ingenieur.es d’aujourd’hui, mais à ton époque les étudiantes ingénieures étaient aussi rares que les cheveux sur la tête à Mathieu. Tu projettes de devenir professeur de mathématiques, alors tu acceptes de faire les devoirs de tes camarades contre rémunération, autant joindre l’utile à l’agréable.
Mais c’est l’obtention d’une bourse pour étudier au Brooklyn College qui marque le début de ton orientation vers l’ingénierie. Tu poursuis cette voie sans croiser aucune autre femme ingénieure. Tu finis diplômée dans 3 matières différentes, là ou une seule aurait suffi pour exercer ton futur métier.
Tu fais toute ta carrière dans l’aéronautique, en commençant en tant qu’apprentie ingénieure chez la North American Aviation. C’est par la suite, au sein de la Space Technology Laboratories, que tu contribues à tes plus grands projets. Le plus connu d’entre eux : le système de guidage d’abandon du module lunaire (AGS – Abort Guidance System). C’est ce même système qui, lors de catastrophique mission Apollo 13, a servi de moyen de secours d’urgence aux astronautes.
Mais le cœur du miracle, c’est que le module ne pouvait pas fonctionner tel quel pour les ramener sur Terre. Il fallait y apporter des corrections en urgence. Et c’est toi qui les as effectuées. Mais tu n’étais pas physiquement là, à Houston. Tu étais déjà occupée à produire un autre miracle, mettre au monde ton deuxième enfant, le futur Jack Black. Portée par ton sens du devoir, tu emmènes avec toi à l’hôpital tous les éléments nécessaires pour résoudre le problème épineux de faire fonctionner le système de guidage avec le peu de ressources à disposition. Avec un flegme exceptionnel, tu appelles ton chef pour l’informer que le problème est résolu, et ce avant d’avoir mis au monde l’enfant. Mission accomplie ! Quelle incroyable capacité à gérer deux urgences de front.
Tu continueras toute ta vie à montrer l’exemple, même après la fin de ta carrière en 1990. Tu écris deux séries de livres, « You can be a woman » et « Green », pour encourager et promouvoir l‘égalité femme homme et la protection de l’environnement auprès des enfants.
En 2006, tu publies un dernier livre intitulé « The Women of Apollo », pour mettre en avant les biographies de quatre femmes ayant contribué à envoyer l’homme sur la lune.
Tu as grandi et vécu dans une époque et un monde où les gens pensaient que les femmes n’avaient rien à faire dans les milieux techniques tels que l’aérospatiale. Tu t’es battue toute ta carrière pour prouver le contraire. Et si la prouesse d’avoir sauvé la vie des astronautes d’Apollo 13 tout en la donnant à ton fils est évidemment admirable, j’y vois aussi le triste constat que tu ne pouvais pas risquer ta carrière en t’arrêtant pour accoucher. Ce n’est que beaucoup plus tard, en 1993, que les femmes américaines bénéficieront enfin d’un congé maternité de 12 semaines, encore très souvent sans rémunération.
Tu continueras à te battre jusqu’à tes derniers jours pour que les femmes intègrent le domaine de l’ingénierie, pour l’égalité entre les hommes et les femmes et pour la protection de l’environnement.
Je connaissais Jack Black, mais je ne te connaissais pas, Judith Love Cohen. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Il n’est nul besoin d’être morte il y a 100 ans pour être oubliée. On peut même être oubliée de son vivant, je pourrais vous citer d’innombrables femmes illustres ayant connu ce triste sort. Et puisque l’oubli n’attend pas, je ne vois pas pourquoi j’attendrais pour raconter votre histoire et célébrer votre humanité et votre courage.
Vous êtes nées toutes les trois en Palestine, terre sacrée pour beaucoup, et pays sans Etat. Toi, Shireen, le 3 avril 1971 à Jérusalem, dans une famille de chrétiens arabes de Béthleem. Toi, Madleen, en 1994, dans le camp d’Al Shati, au nord de la bande de Gaza. Et toi, Fatima, benjamine de votre trio, en mars 2000, dans la ville de Gaza.
Commençons par toi, chère Shireen. Tu grandis donc à Jérusalem Est, dans le quartier de Beit Hanina. Une partie de la famille de ta mère vit aux Etats-Unis, dans le New Jersey. Tu vivras quelque temps avec eux, ce qui te vaudra d’obtenir la nationalité américaine.
Mais c’est en Jordanie que tu fais tes études supérieures, d’abord dans l’architecture, avant de t’orienter vers le journalisme. En 1997, tu rejoins Al Jazeera, avec qui tu vas très vite acquérir une grande notoriété dans tout le monde arabe. Il faut dire que tu es une des toutes premières femmes arabes correspondante de guerre, alors que tes consœurs sont souvent cantonnées à la présentation des informations dans un studio.
Tu vis et travailles à Jérusalem-Est, où tu couvres inlassablement les événements liés au conflit israélo-palestinien, souvent au péril de ta vie. C’est tout particulièrement vrai lors de la deuxième Intifada, où tu es l’un·e des rares journalistes à couvrir la bataille de Jénine, en avril 2002.
Tu es née quelques mois avant le début de cette deuxième Intifada, chère Fatima. Diplômée en multimédia du collège universitaire des sciences appliquées de Gaza en 2022, tu commences à raconter, armée de ton appareil photo, la vie dans la ville après le début des bombardements israéliens en octobre 2023.
Surnommée par tes collègues l’œil de Gaza, tu documentes inlassablement les images de destruction et de désolation, et la détresse des habitant·es. Toujours avec une profonde humanité. Une de tes amies dira de toi : “Elle parlait aux femmes comme si elles étaient ses mères et traitait chaque enfant comme le sien. Son empathie n’était pas de circonstance, elle était réelle “. Tu publies tes photos sur ton compte Instagram, suivi par plus de 35 000 personnes. Ton courage et ton talent te vaudront d’être exposée par plusieurs grands médias internationaux, notamment le Guardian. Ce qui me bouleverse le plus dans ces images, c’est l’indélébile sourire des enfants gazaouis, en dépit de l’horreur absolue des bombardements, de la faim et du génocide.
J’aime à croire qu’un jour, en parcourant les ruines du port de Gaza, tu as photographié le bateau détruit de Madleen Kulab, la pêcheuse de Gaza, troisième héroïne de ce récit.
Disons-le tout de suite, chère Madleen, tu es la seule de votre trio à être encore vivante aujourd’hui. Du moins je l’espère, tant le compte des enfants et des femmes mortes à Gaza grandit jour après jour.
C’est un rude et noble métier que celui de pêcheur·se. En tout cas pour celles et ceux qui, en paysan·nes des mers, nourrissent les hommes sans détruire les océans. Ils et elles connaissent l’aberration de ces bateaux usine qui, avec leurs immenses chaluts, saccagent le fond des mers comme les pelleteuses les forêts amazoniennes.
Mais de pêche industrielle, à Gaza, il n’est pas question. Depuis 2007 et bien avant que la guerre empêche les 4000 pêcheurs gazaouis de prendre la mer, le blocus israélien les condamnait à de maigres prises, en leur interdisant l’accès aux eaux les plus poissonneuses. Avec ton petit filet, tu ne ramenais jamais plus que deux kilos de poisson, utilisés en grande partie pour nourrir ta famille. Tu ne rêves aujourd’hui que d’une chose, pouvoir repartir en mer, en emmenant tes enfants, qui aimaient tant t’accompagner.
Ton prénom, chère Madleen, a fait le tour du monde au printemps 2025. C’est en effet le nom choisi pour le navire humanitaire de la flottille de la liberté, parti le 1er juin de Catane en Sicile pour rejoindre la bande de Gaza. Transportant des biens de première nécessité, le navire est intercepté par la marine israélienne le 9 juin 2025, en dehors de la zone territoriale du pays et en violation du droit international. Que n’a-t-on pas lu et entendu sur les participant·es à cette courageuse opération de solidarité ? Honte à celles et ceux qui ont multiplié les moqueries, avec des titres comme “la flottille s’amuse” et des plaisanteries racistes sur les membres de l’équipage, Greta Thunberg et Rima Hassan en tête. Rappelons simplement qu’un mois plus tôt, un autre navire de la flottille pour la liberté, le Conscience, avait été frappé par un drone israélien. Et que le 31 mai 2010, l’armée israélienne avait tué 9 membres d’équipage d’une précédente expédition.
Revenons en Cisjordanie. Nous sommes à Jénine, le 11 mai 2022. Tu t’es levée au petit matin, chère Shireen, pour couvrir une offensive de l’armée israélienne. A 6h13, tu envoies un dernier message à la rédaction d’Al Jazeera. Une heure plus tard, tu es déclarée morte à l’hôpital de la ville, après avoir été frappée d’une balle en pleine tête. Le Premier Ministre israélien de l’époque, Naftali Bennett, affirme d’abord que tu as été victime de tirs palestiniens. Mais très vite, il apparaît que ton assassin est un soldat de Tsahal. Le gouvernement américain se fait alors nettement moins pressant pour connaître son identité, en dépit de ta nationalité américaine. Il ne faudrait pas vexer son grand allié israélien. Vêtue d’un gilet pare-balles floqué du mot “Press”, il est pourtant évident que ta mort ne peut pas être accidentelle.
Dans son passionnant documentaire “Who killed Shireen”, le média indépendant Zeteo affirme avoir découvert l’identité de ton assassin. Il s’appellerait Alon Scaggio, et opérait dans une unité de tireurs d’élite de l’armée israélienne. Alon Scaggio a emporté son secret dans la tombe. Ironie de l’histoire, il est mort en opération, lui aussi à Jénine, le 27 juin 2024, à l’âge de 22 ans.
Le contrôle de l’information a toujours été une priorité dans les conflits armés, à Gaza comme ailleurs. Et ce bien souvent au prix de l’assassinat des journalistes qui racontent au péril de leur vie le quotidien de la guerre et de ses horreurs. Depuis le début des frappes israéliennes à Gaza, plus de 200 journalistes y ont trouvé la mort.
Tu fais partie, chère Fatima, du macabre décompte de ces centaines de victimes. Le 16 avril 2025, peu après ton 25ème anniversaire, l’immeuble où tu t’étais réfugiée avec une dizaine de membres de ta famille est frappé par un bombardement israélien. Quelques heures avant ta mort, le festival de Cannes avait annoncé la sélection du documentaire de Sepideh Farsi, “Put your soul on your hands and walk”, qui met en scène un an de conversations vidéo entre la réalisatrice et toi. Quelques mois plus tôt, tu avais déclaré: “Si je meurs, je veux une mort retentissante. Je ne veux pas être une simple brève dans un flash info, ni un chiffre parmi d’autres. Je veux une mort dont le monde entier entendra parler, une empreinte qui restera à jamais, et des images immortelles que ni le temps ni l’espace ne pourront effacer”. Puisse le monde, chère Fatima, ne jamais oublier le fracas de ces mots, ton nom, ton sourire et ton courage.
Je ne vous connaissais pas, femmes de Palestine, Fatima Hassouna, Madleen Kulab et Shireen Abu Akleh. Maintenant si, et je ne vous oublierai pas.
Joséphine Baker, 1906-1975, française, de danseuse de rue à espionne des hautes sphères
Chère Joséphine,
L’histoire de ta vie m’a toujours intéressée. Tu nées en 1906 aux Etats Unis, là où l’esclavage est aboli depuis 1865 mais la ségrégation toujours présente. Dès 8ans, tu travailles après les heures scolaires en tant que femme de ménage, baby-sitter, pour subvenir aux besoins de ta famille. Tu es mariée à 13ans, puis divorcée à 14ans. Tu veux prendre en main ton destin et réaliser ton rêve, celui de devenir une artiste de l’ère du jazz et réclamer la fin de la ségrégation.
Avec ta troupe de danseurs de rue, tu as commencé par danser à Philadelphie puis New York, mais tu as été vite confrontée à la difficulté face à des personnes qui t’ont jugée trop maigre, trop grosse ou bien trop noire pour monter sur scène.
Un jour, une danseuse est malade et il faut la remplacer. Tu saisis cette occasion pour éblouir le public et braquer tous les yeux sur toi. Tu es repérée par un imprésario qui te propose de venir faire carrière à Paris.
En France à cette époque, le racisme est toujours présent mais tu deviens une star dans les cabarets Parisiens grâce tes talents dans la danse charleston, la chanson, et par-dessus tout ton expressivité explosive. C’est le début de ta gloire.
Tu fais exploser les carcans de la morale bourgeoise en révélant une nouvelle forme de liberté pour les femmes, inimaginable pour l’époque.
Derrière les paillettes, tu continues de subir de violentes critiques, tes prestations font scandale. L’Eglise tente même d’interdire tes spectacles et demande aux fidèles de rester chez eux.
Lors de ton 3ème mariage où tu obtiens la nationalité française, tu cherches un nouveau sens à ta vie.
Pendant la 2nd guerre mondiale, tu deviens marraine de guerre : tu envoies à ses filleuls cigarettes, chocolat, chaussettes pour les soutenir sur le front, tu viens aussi en aide à des réfugiés de guerre en apportant nourriture, argent, et même jouets pour enfants. Dès fin 1939, tu rejoins les services de renseignements français. Après la capitulation de l’Allemagne nazie, tu travailles pour les services secrets de la France libre, devenant ainsi résistante. Tu utilises ta renommée pour entrer en contact avec des personnalités importantes et glaner des informations. Pour transmettre ces messages secrets, tu inscris à l’encre invisible des codes sur tes partitions de musique. Menacée en 1941, tu t’enfuis au Maroc. Au lendemain de la guerre, tu recevras la médaille de la Résistance.
Rentrée aux Etats-Unis, la ségrégation contrarie toujours tes ambitions artistiques. Tu continues de te battre, en déclarant que la ségrégation n’a pas sa place dans tes salles de spectacles, ni même partout ailleurs.
Tu es aussi une figure de mère. Tu as adopté après la guerre avec ton mari 12 enfants de nationalité différente. Ta « tribu arc-en-ciel », comme tu l’appelles, est un superbe pied de nez au racisme.
En 1961, tu es décorée de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre. Quelle grande fierté. Quand tu étais résistante, tu te battais déjà contre toutes les formes de racisme et d’intolérance, mais il reste encore beaucoup à faire.
Le 28 août 1963, lorsque Martin Luther King prononce son discours I have a dream lors de la marche sur Washington pour l’emploi et la liberté, tu te tiens à ses côtés vêtues de ton ancien uniforme de l’armée de l’air française et tes médailles de résistante. Tu seras la seule femme à prendre la parole depuis le Lincoln Memorial.
De retour en France, tu connus des années difficiles. Tu finiras criblée de dettes, malade. Entourée d’amis, alors que tu venais de fêter tes 50ans de carrière, tu meurs d’une attaque célébrable le 12 avril 1975.
Tu es une femme libre et audacieuse, artiste révolutionnaire, résistante, militante contre le racisme, mère de famille à la générosité sans bornes. 1000 vies qui te valent bien ton entrée au Panthéon le 30 novembre 2021, devenant ainsi la 6ème femme et la 1ère femme noire à y reposer.
Et bien qu’initialement, le peuple t’ait perçue comme une charmante Afro-Américaine au déhanchement incroyable, tu t’es forgé une solide réputation dans les hautes sphères de la société. Tu as su intelligemment te servir de cette image et la manipuler à sa guise, façonnant toi-même ton personnage public synonyme d’émancipation, symbolisant toute forme de liberté (du swing jusqu’aux droits civiques, en passant par la lutte contre le racisme) et ne définissant ta destinée qu’à ta façon.
Nous t’aimons, Joséphine Baker. Ton combat est notre combat.
Tu es née à Varsovie, le 15 février 1910. Ton père, médecin et membre du Parti socialiste polonais, soigne essentiellement les pauvres et les paysans juifs. Il a dans l’âme cette noblesse des soignants, qui guérissent sans se soucier de religion, de couleur de peau ou de nationalité. Un combat qui est encore d’actualité aujourd’hui Irena, je suis désolé de te le dire. Ce père que tu adores, tu vas pourtant le perdre toute jeune, quelques jours avant ton septième anniversaire. Il est emporté par une épidémie de typhus qu’il aura affrontée avec courage. Mais son héritage ne te quittera jamais, comme la langue yiddish que tu as apprises avec tes camarades de jeux.
Tu te rêvais avocate Irena, mais comme te le répètent la plupart de tes professeurs à l’université de Varsovie, où tu es entrée en 1927, le droit ce n’est pas pour les filles. Alors de guerre lasse, tu te réorientes vers des études littéraires et décide finalement de devenir assistante sociale. A l’université, tu milites avec d’autres étudiants pour l’égalité entre les Polonais catholiques et juifs, ces derniers étant victimes, depuis des siècles, d’un véritable système d’apartheid. Quand certains étudiants veulent obliger leurs camarades juifs à s’asseoir dans une partie séparée de la salle de classe, toi et tes ami.es vous levez, au propre comme au figuré: c’est debout que vous assisterez aux cours.
Les années passent et la haine, doucement, se répand partout en Europe. En septembre 1939, Hitler envahit et occupe la Pologne. Sans hésitation, tu rejoins la résistance polonaise pour te lever contre les mesures ignobles mises en place par les nazis et dont les Juifs, encore une fois, sont les premières victimes. Avec tes ami.es de l’université, tu lances un réseau clandestin qui falsifie des dossiers pour permettre aux Juifs de bénéficier de l’aide sociale dont ils sont normalement privés.
Mais en octobre 1940, tout s’accélère. Les nazis lancent la construction du ghetto de Varsovie et le 16 novembre, les portes en sont fermées, concentrant 450 000 personnes, soit un tiers de la population de Varsovie, dans une surface d’à peine 300 hectares. C’est 80 hectares de moins que la ville de Suresnes où j’habite, comme seulement 48 000 personnes. Mais ce n’est pas un mur qui va t’arrêter, chère Irena. Au péril de votre vie, toi et tes ami.es assurent la liaison avec l’extérieur, faisant entrer clandestinement nourriture, vaccins et argent pour atténuer un peu les terribles souffrances des habitant.es du ghetto.
En 1942, le bruit se répand que les nazis préparent la déportation des Juifs. Il n’y a plus de temps à perdre, et dès lors tu n’auras plus qu’une obsession, sauver les enfants du ghetto. Toi et tes ami.es rivalisez de courage et d’ingéniosité pour en faire sortir le plus possible, cachés dans des ambulances, des tramways ou même des boîtes en bois. La plupart des enfants sont recueillis par des familles et des institutions chrétiennes. Mais dans l’espoir de permettre à leurs parents de les retrouver un jour, tu dresses la liste de ces enfants sur des feuilles de papier à cigarette que tu caches précieusement. Ce sont plus de 2500 enfants que tu arracheras ainsi à une mort certaine.
En juillet 1942, les nazis lancent leur “Grande Action” la déportation massive des juifs du ghetto vers le camp de Treblinka. Quelques mois plus tard, en septembre, ils ne seront plus que 60 000 à survivre dans le ghetto. Quand une nouvelle “Action” est annoncée, en avril 1943, la résistance du ghetto se lance dans un soulèvement désespéré. Malgré leur faible nombre et un armement dérisoire, ils tiendront tête pendant près d’un mois à l’armée nazie. Cet acte de bravoure insensé coûtera la vie à nombre de tes ami.es résistant.es, mais pas à Adam, ton amour de jeunesse, que tu finiras par épouser après la fin de la guerre.
Arrêtée en octobre 1943, tu connaîtras la torture, tes jambes et tes pieds brisés te laisseront infirme à vie. C’est par miracle et grâce à un gardien soudoyé que tu réussiras à t’échapper de ta prison en janvier 1944 et à vivre dans la clandestinité jusqu’à la fin de la guerre.
Tu ne retrouveras jamais ta précieuse liste, cachée au pied d’un pommier dans le jardin d’une maison détruite pendant l’insurrection de Varsovie en août 1944.
Comme beaucoup d’autres Justes, tu ne t’es jamais glorifiée de ces milliers de vie sauvées. Au contraire, tu te blâmais souvent de ne pas en avoir fait assez, pleurant toutes celles et ceux que tu n’avais pas sauvé.es. Et tu te mettais même en colère lorsqu’on te traitait en héroïne. Ne te fâche pas Irena, tu n’es donc pas une héroïne, mais entends tout de même, seize ans après ta mort, mon immense admiration.
Je connaissais la liste de Schindler, mais je ne connaissais pas ta liste, Irena Sendler. Maintenant si, et je ne l’oublierai pas.
Helen Keller, 1880-1968, américaine, autrice et militante politique
Chère Helen,
Nous sommes le 6 février 1913, dans l’auditorium de la Hillside School de Montclair, dans le New Jersey. Ta voix s’élève au-dessus de l’assistance, qui t’écoute religieusement. Pourtant ces femmes et ces hommes qui sont venu·es t’écouter, tu ne les vois pas, tu ne les entends pas. Tu es aveugle et sourde, d’aussi longtemps qu’il t’en souvienne. Et pourtant tu leur parles, et ils entendent le son de ta voix. C’est ton tout premier discours, le début d’une longue série de plusieurs centaines d’interventions en public. Mais comment ce miracle est-il possible ?
Tu es née le 27 juin 1880 à Tuscumbia, une petite ville de l’Alabama, dans le sud-est des États-Unis. Tu es une enfant bouillonnante de vie, mais à dix-huit mois, tu attrapes la scarlatine. Les médecins sont convaincus que la fièvre qui te saisit alors te sera fatale. Tu survis pourtant, mais la maladie entraîne un accident vasculaire cérébral qui te laisse sourde et aveugle. Tu n’es encore qu’un bébé, et te voilà condamnée à passer le reste de ta vie dans le noir et le silence.
Le destin peut priver une enfant de l’ouïe et de la vue, mais il ne saurait lui retirer son inépuisable soif de découvrir le monde. Alors tu explores la maison et le jardin, avec les trois sens qu’il te reste. Tu inventes aussi ta propre langue des signes, qui te permet de communiquer avec ta mère et avec Martha, la fille de la cuisinière. Mais un jour, en posant tes mains sur le visage de tes parents, tu constates en sentant les mouvements de leur bouche qu’ils communiquent d’une autre manière que toi. Le sentiment d’exclusion qui en résulte déclenche des colères terribles. Un soir, tu tentes de renverser le berceau de ta petite sœur, furieuse de l’avoir trouvée dans les bras de ta mère où tu voulais te blottir.
Inquiets, tes parents font appel en 1887 à l’institut Perkins de Boston, spécialisé dans l’éducation des enfants aveugles. L’institut envoie Anne Sullivan, une jeune professeure malvoyante de vingt et un ans. Tu as sept ans et cette rencontre va bouleverser le cours de ton existence. Pour communiquer avec toi, Anne utilise la langue des signes tactile. A chaque fois que tu touches un objet, elle épelle le mot dans le creux de ta main. Au début tu prends cela pour un jeu, tu ne comprends pas. Mais un jour, dans le jardin, Anne plonge ta main sous le jet d’une fontaine et signe au creux de ta paume : E, A, U. Et là, c’est le déclic. La porte du langage universel s’est ouverte, et rien ne pourra plus entraver ta soif de savoir et de connaissance. Te voilà sortie de ce que tu appelleras plus tard, le “non-monde”. Tu apprends de plus en plus de mots, et tu découvres le braille, qui te permet de lire ton premier livre à l’âge de huit ans.
A l’institut Perkins que tu rejoins en 1888, tu découvres avec bonheur la vie en collectivité avec d’autres enfants sourds et aveugles. Anne Sullivan t’apprend également à écrire, et à taper à la machine. Élève brillante, tu parleras jusqu’à sept langues, dont le français, l’allemand, le grec et le latin. A dix ans, tu découvres l’histoire d’une petite fille norvégienne, sourde et aveugle comme toi, qui a appris à oraliser, c’est à dire à s’exprimer par la parole. En posant tes mains sur la bouche et la gorge de ta professeure, tu finis par y parvenir toi aussi, prononçant à force de patience tes tous premiers mots : “je ne suis plus muette”.
En 1900, tu es admise haut la main au Radcliffe College, la branche pour jeunes femmes de l’université de Harvard. Devenue ton interprète et ton amie, Anne Sullivan traduit les cours, lettre après lettre, dans le creux de ta main. Tu as beau être d’une intelligence exceptionnelle, on imagine l’abnégation et la volonté qu’il t’a fallu pour décrocher quatre ans plus tard, en 1904, ta licence en lettres. Tu deviens alors la toute première personne sourde et aveugle à obtenir un diplôme universitaire. Entre temps, tu publies en 1903 ton autobiographie, “The story of my life”, qui connaît un immense succès. Traduit dans cinquante langues, elle fera de toi une célébrité nationale et internationale.
La fidèle Anne Sullivan restera à tes côtés jusqu’à sa mort, en 1936. Votre amitié aura duré quarante-neuf ans. Tu seras ensuite accompagnée dans tes nombreuses activités par deux autres femmes, Polly Thomson, qui vit avec toi depuis 1914, puis Winnie Corbally à partir de 1957.
Écrivaine prolifique puisque tu seras l’autrice de douze livres, tu es aussi une infatigable militante politique. Pacifiste convaincue, tu t’opposes vigoureusement à l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre Mondiale. Tu te bats pour les droits des personnes en situation de handicap bien sûr, mais aussi pour le droit à l’avortement et le droit de vote des femmes (que les Américaines obtiendront en 1920). Tu luttes également pour l’égalité raciale entre les noirs et les blancs. Si on ajoute ton appartenance au parti socialiste et ton combat contre l’exploitation des classes laborieuses et les inégalités de richesse (en bonne germanophone, tu as lu Marx et Engels dans le texte), ton CV militant t’aurait certainement valu en 2025 d’être qualifiée de dangereuse woke. Le FBI ne s’y est d’ailleurs pas trompé, te surveillant comme le lait sur le feu pendant une bonne partie de ta vie.
Rien de tout cela cependant ne vient entacher ton immense popularité. En 1948, tu te rends au Japon, un pays dont la population t’adule, pour rendre hommages aux victimes d’Hiroshima et de Nagasaki. Tout au long de ta vie, tu rencontreras d’innombrables célébrités: Charlie Chaplin, Eleanor Roosevelt, Nehru, la reine d’Angleterre et douze présidents américains, dont John Fitzgerald Kennedy et Lyndon B. Johnson. Ce dernier te remettra en 1964 la médaille présidentielle de la liberté, la plus prestigieuse décoration civile des États-Unis, quatre ans avant ta mort, le 1er juin 1968.
Derrière ton personnage public se cachait une femme d’une grande sensibilité. Tu es tombée amoureuse, te fiançant en secret en 1930 avec Peter Fagan, un jeune journaliste au Boston Herald. Mais lorsque ta famille découvre le pot aux roses, ton fiancé est chassé sans ménagement. Il est à l’époque totalement inenvisageable qu’une personne en situation de handicap puisse avoir une vie affective, sexuelle et familiale. Un préjugé qui est malheureusement loin d’avoir disparu aujourd’hui.
Dans une société validiste qui fait encore bien peu pour permettre à chacun·e d’exprimer tout son potentiel, combien d’enfants extraordinaires sont condamnés à l’isolement, faute de rencontrer leur Anne Sullivan ? De combien d’Hélène Keller nous privons-nous, en faisant le choix, au mépris de la loi, de laisser sur le bord du chemin ces enfants et leurs familles ? Il suffirait pourtant parfois de peu de choses. Je pense par exemple à tous ces enfants sourds qui pourraient suivre une scolarité parfaitement normale en bénéficiant d’un enseignement quotidien en langue des signes. Former des enseignants à la langue des signes, mais vous n’y pensez pas monsieur, les caisses sont vides…
Revenons à ton premier discours, chère Helen. C’est un texte magnifique, et je ne résiste pas à l’envie d’en citer un extrait.
“Je vais essayer de vous faire sentir qu’aucun de nous ne peut rien faire seul, que nous sommes tous ensemble. Je n’aime pas ce monde tel qu’il est. J’essaie de le rendre un peu plus comme je voudrais qu’il soit. Peut-être pensez-vous à quel point j’ai été aveugle. Vous avez vos yeux, vous voyez le soleil, et pourtant vous êtes plus aveugle que moi. […] Nous sommes tous aveugles et sourds jusqu’à ce que nos yeux s’ouvrent à nos semblables. Si nous avions une vision pénétrante, nous ne supporterions pas ce que nous voyons dans le monde d’aujourd’hui. »
Comme tu as raison, Helen. Ces mots sont d’une terrible actualité, dans ce monde si souvent indifférent aux innombrables souffrances infligées aux femmes, aux hommes et à la nature.
Tu croyais, chère Helen, que l’Homme était destiné à la lumière. Puissions-nous ouvrir nos yeux et nos oreilles pour échapper aux ténèbres, avant qu’il ne soit trop tard.
Je ne te connaissais pas, Helen Keller. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Tu es née à Rome le 8 juillet 1593, une époque où le succès des femmes dans le monde des arts est très rare. Fille de l’un des peintres les plus connus de l’époque, Orazio Gentileschi, tu fais preuve d’un grand talent dès ton enfance. Ton père t’apprend la peinture près de son atelier, même si, après la mort de ta mère, tu dois aussi te charger de la gestion de la maison familiale. Tu consacres la plupart de ton temps à t’occuper des tâches domestiques et à pratiquer la peinture, sous la vigilance de ta voisine Tuzia, qui s’occupe de toi en l’absence de tes frères et avec qui tu as lié une profonde amitié.
Influencée par l’esthétique caravagesque, tu connais ton premier succès à seulement dix-sept ans, avec ta toile « Suzanne et les vieillards », réalisée en 1610. Ce tableau représente un épisode iconique extrait de la Bible, où une jeune femme, Suzanne, est surprise par deux vieillards alors qu’elle prend son bain. Elle refuse leurs avances, et les vieillards l’accusent alors d’adultère. Tu feras toi-même bientôt la terrible expérience des brutales injustices dont sont si souvent victimes les femmes.
En tant que femme, tu ne peux pas accéder à l’Académie de Saint-Luc, l’école qui forme les peintres les plus célèbres de l’époque. C’est pourquoi ton père, conscient de ton immense talent, décide de te faire poursuivre à tout prix tes études de peinture à la maison. Cependant, en raison de sa réputation de peintre bien établie, il ne pourra pas te consacrer le temps nécessaire pour t’enseigner son art. C’est ainsi qu’au début de l’année 1611, il fait appel à son ami Agostino Tassi, un peintre assez connu à l’époque, pour t’apprendre l’art de la perspective.
Il comprendra bientôt qu’il s’agit d’une grave erreur, car cet homme, de réputation violente et déjà emprisonné pour avoir commis des violences sexuelles sur des femmes, après avoir persuadé Tuzia de s’éloigner de la maison, tente de te séduire et te viole. Cet événement marquera le début d’une grande souffrance qui t’accompagnera toute ta vie.
À l’époque, ne plus être vierge avant le mariage en tant que femme signifie perdre son honneur et sa dignité, et la seule façon de les retrouver est de passer par le mariage. Sous l’insistance de ton père, le violeur propose donc de t’épouser, mais en mentant sur son véritable état civil d’homme déjà marié. L’union entre Tassi et toi devient donc impossible, et Orazio décide alors de porter plainte au tribunal papal, plusieurs mois après le viol. Cette plainte débouche sur un procès très violent, un événement largement documenté et qui deviendra l’une des affaires les plus célèbres de l’époque.
Le 6 mai 1611, tu témoignes sous serment du viol subi par Tassi. Tu l’accuses d’avoir déjà tenté de te séduire avec insistance, en s’aidant de Tuzia. Tassi, de son côté, refuse d’admettre son crime et t’humilie, te qualifiant de fille légère qui aime séduire les hommes. Sa confession est confirmée par Tuzia, ton amie intime, qui te tourne le dos malgré la confiance que tu lui avais accordée.
Tu es soumise à la « tortura della Sibilla », une pratique d’une rare violence qui consiste à te lier une corde autour des doigts et à la serrer pour te forcer à confesser. Malgré la douleur insupportable, tu resteras toujours cohérente avec ta version.
Le verdict du procès confirme finalement la culpabilité de Tassi, qui est condamné à cinq années d’exil de Rome. Néanmoins, grâce à ses relations haut placées, il ne purgera jamais sa peine, tandis que ta réputation est définitivement ruinée. Pour te protéger, ton père te donne en épouse à Pierantonio Stiattesi, et tu déménages à Florence avec lui.
Après le procès, tu peins ton œuvre la plus célèbre, « Judith décapitant Holopherne », qui représente là encore un épisode de la Bible. Pendant le siège de Béthulie par les Assyriens, Judith séduit le général assyrien Holopherne puis l’assassine dans son sommeil pour sauver son peuple. Ce tableau a souvent été interprété comme une évocation du viol que tu as subi. Tu donnes tes traits à Judith, et ceux de ton violeur Tassi à Holopherne. Quant à la femme aux côtés de Judith, qui enfonce avec elle l’épée dans la gorge d’Holopherne, elle représente la solidarité entre femmes, dont tu as tellement manqué avec la trahison de Tuzia.
« Judith décapitant Holopherne”, 1620 , huile sur toile, galerie des offices, Florence
A Florence, tu connais tout de suite un grand succès. Grâce à ton talent, tu es la toute première femme à être admise à l’Académie de dessin. Le Grand-duc Cosme II de Médicis et sa mère, la Grande-duchesse Christine de Lorraine, petite-fille de Catherine de Médicis, sont impressionnés par ton talent. Tu rencontres Galilée, le célèbre physicien, avec lequel tu entretiendras longtemps une correspondance. Cette période de ta vie sera très féconde artistiquement, mais ton mari s’avère être un irresponsable qui dépense excessivement et accumule les dettes. Tu finis par le quitter et par retourner à Rome en 1621.
Tu passeras le reste de ta vie à chercher des commanditaires, d’abord à Rome, puis à Venise, Naples et même à Londres, où ton père travaillait déjà, à la cour du roi Charles Ier. Ton travail sera toujours apprécié, surtout à Naples, où tu te distingues grâce à ta peinture dans la cathédrale de Pouzzoles. C’est dans cette ville que tu resteras jusqu’à ta mort en 1656, à l’âge de 63 ans.
Dans le domaine de la peinture, tu as été l’une des premières femmes à démontrer que le talent n’a pas de genre. Grâce à tes chefs-d’œuvre, tu as réussi à renverser les usages contemporains en étudiant dans les académies les plus renommées et en rencontrant le succès en tant que femme peintre. Tu as su te battre contre de brutales injustices, à une époque qui ne reconnaissait pas de droits aux femmes.
Chère Artemisia, ton talent, ton courage et ton héritage artistique auront marqué l’histoire de la peinture, et jamais je ne t’oublierai.