Poétesse polonaise, Wislawa Szymborka (1923 – 2012) a reçu le prix Nobel de littérature en 1966. Elle a publié une vingtaine de recueils de poèmes et a été traduite dans 40 langues.
Rappelons qu’elles ne sont à ce jour que 17 femmes à avoir reçu le prix Nobel de littérature en bientôt 125 ans d’existence. Spoiler alert, ce n’est pas beaucoup mieux dans les autres catégories.
Voici deux de ses poèmes, « Tout hasard » et « Remerciements », dont la traduction est de Piotr Kaminski.
Tout hasard
Cela a pu arriver.
Cela a dû arriver.
Cela est arrivé plus tôt. Plus tard.
Plus près. Plus loin.
Pas à toi.
Tu as survécu, car tu étais le premier.
Tu as survécu, car tu étais le dernier.
Car tu étais seul. Car il y avait des gens.
Car c’était à gauche. Car c’était à droite.
Car tombait la pluie. Car tombait l’ombre.
Car le temps était ensoleillé.
Par bonheur il y avait une forêt.
Par bonheur il n’y avait pas d’arbres.
Par bonheur un rail, un crochet, une poutre, un frein,
un chambranle, un tournant, un millimètre, une seconde.
Par bonheur le rasoir flottait sur l’eau.
Parce que, car, pourtant, malgré.
Que se serait-il passé si la main, le pied,
à un pas, un cheveu
du concours de circonstances.
Tu es encore là? Sorti d’un instant encore entrouvert?
Le filet n’avait qu’une maille et toi tu es passé au travers?
Je ne puis assez m’étonner, me taire.
Ecoute
comme ton cœur me bat vite.
Remerciements
Je dois beaucoup à ceux
dont je ne suis pas amoureuse.
Le soulagement d’apprendre
que d’autres ils sont plus proches
La joie de ne pas être
le loup de leurs agneaux.
La paix vient avec eux, et la liberté,
choses que l’amour ne saurait donner,
ni prendre au demeurant.
Je ne les attends pas
de la porte à la fenêtre.
Patiente tel un cadran solaire,
prête à comprendre
ce que l’amour ne saurait comprendre,
à pardonner
ce que l’amour ne pardonnerait jamais.
D’une lettre à une rencontre
s’étale non pas l’éternité,
mais quelques jours tout bêtes, ou quelques semaines.
Avec eux les voyages sont réussis,
les concerts bien entendus,
les cathédrales bien visitées,
et les paysages bien distincts,
et lorsque des terres et des océans nous séparent,
il s’agit d’océans et de terres
bien connus de la géographie.
C’est à eux que je dois de vivre
en trois solides dimensions
dans un espace non lyrique, et non rhétorique
doté d’un horizon réel, mobile, comme il se doit.
Ah ils ignorent sans doute
combien ils m’apportent dans leurs mains vides.
« Je ne leur dois rien du tout »
dirait l’amour
à ce sujet ouvert.
Mary Wollstonecraft, 1759 – 1787, britannique, philosophe et femme de lettres
Chère Mary,
Ton nom ne parle pas à grand monde en France, peut-être plus chez nos voisins Britanniques puisque c’est là-bas, dans le Grand Londres, que tu nais le 27 avril 1759. Pourtant, en découvrant ton histoire, je ne peux m’empêcher de penser que ton héritage mérite d’être mieux connu, car tu as été une pionnière, une femme en avance sur son temps, une voix forte dans un monde qui ne laissait que peu de place aux femmes.
Tu nais dans une famille plutôt aisée, grâce à la fortune de ton grand-père, fabricant de foulards. Mais ton père te donne le parfait exemple d’une mauvaise gestion d’héritage, en le dilapidant dans des spéculations hasardeuses. C’est aussi un homme violent et alcoolique, qui privilégie largement l’éducation et le futur de ton grand frère, Ned, au tien. Tu parviens néanmoins à t’éduquer de manière autodidacte, dévorant les livres des familles chez qui tu travailles en tant que gouvernante.
Tu quittes ton foyer à 19 ans pour t’éloigner de ton père et assouvir ton inépuisable envie d’apprendre, à travers la littérature et la musique classique. C’est sans doute dans cette enfance difficile que s’est forgée ta détermination, ce refus d’accepter les injustices et cette volonté de te battre pour un monde meilleur. Très tôt, tu as compris que l’éducation était la clé de l’émancipation, et tu as décidé de t’instruire par toi-même, malgré les obstacles. A cette époque, le monde est marqué par l’effervescence des Lumières et la guerre d’Indépendance Américaine, qui donnera naissance à la Constitution Américaine dans laquelle sont retranscrites les idées des Lumières.
Pour la plupart, cet épisode suscite un élan d’espoir, mais tu constates bien vite que les femmes sont exclues de ces avancées. Tu as donc l’idée de créer, avec ton amie Fanny Blood, une école pour filles. Malheureusement, cette aventure prendra fin à la mort de Fanny en 1785.
Quelques années plus tard, en 1787, tu publies ton premier ouvrage, Thoughts on the Education of Daughters, où tu défends l’idée que les femmes, tout comme les hommes, méritent une éducation complète et rigoureuse. À une époque où l’on considère que les femmes doivent se contenter d’apprendre à être de bonnes épouses et mères, tes idées sont révolutionnaires. Mais ce n’est que le début d’un très long combat.
Après une première nouvelle inspirée par ton amie Fanny, Mary : A Fiction, tu écris, en 1792, ton œuvre la plus célèbre, A Vindication of the Rights of Woman. Comme le fait Olympe de Gouges en France, tu y dénonces avec force les inégalités entre les sexes, et tu réclames pour les femmes les mêmes droits que ceux accordés aux hommes, notamment en matière d’éducation et de participation à la vie publique. Tu y affirmes que les femmes ne sont pas inférieures par nature, mais qu’elles le deviennent faute d’opportunités. Tu oses même y critiquer les philosophes masculins de ton époque, qui prônent pour la plupart une éducation différenciée pour les filles et les garçons. On pense notamment à notre cher Jean-Jacques Rousseau avec son célèbre Emile, ou De l’éducation. Dans cet ouvrage un brin misogyne, le rôle de Sophie, la femme d’Emile, se résume à être une bonne mère de famille et une bonne épouse. Ce plaidoyer, audacieux et visionnaire, fait de toi l’une des toutes premières féministes de l’histoire.
Mais ton engagement est loin de se limiter à la plume. Tu voyages, tu observes, tu t’impliques. En 1792 encore, alors que beaucoup essaient de t’en dissuader, tu te rends en France. Tu assistes à la Révolution et espères que ce bouleversement apportera aussi des changements pour les femmes. Tu crois en un monde plus juste, où chacun·e, quelle que soit sa naissance ou son sexe, pourra s’épanouir pleinement. Ton idéal est noble, mais il te vaut aussi des critiques et des attaques. On te reproche ton indépendance, tes idées, et même ta vie personnelle, car tu refuses de te conformer aux normes de l’époque.
Ta vie, chère Mary, n’a pas été facile. Tu as connu des moments de solitude, des épreuves, et même de violentes désillusions. Mais tu as aussi connu l’amour, notamment avec William Godwin, un philosophe avec qui tu partages tes idées progressistes. Ensemble, le 30 août 1797, vous avez une fille, Mary Shelley, qui deviendra une figure marquante de la littérature en écrivant Frankenstein. Elle mériterait elle aussi largement son portrait dans la galerie des chères oubliées… Malheureusement, tu ne verras pas grandir ta fille, car tu meurs tragiquement le 10 septembre 1797, à seulement 38 ans, des suites de complications liées à l’accouchement.
Aujourd’hui, en découvrant tes écrits et ton parcours, je ne peux qu’admirer ton courage, ta vision et ta lucidité. Tu as osé défier les conventions, revendiquer l’égalité et rêver d’un avenir où les femmes auraient les mêmes droits que les hommes. Ton combat n’a pas été vain, car il a inspiré des générations de féministes après toi. Et même si ton nom reste parfois méconnu, ton héritage, lui, est bien vivant.
Je ne te connaissais pas, Mary Wollstonecraft. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Ama Ata Aidoo (1942 – 2023) est une poétesse, dramaturge et universitaire ghanéenne. Avec sa pièce The dilemma of a ghost, elle devient en 1965 la première dramaturge africaine publiée.
Elle fut aussi ministre de l’Education du Ghana en 1982 – 1983.
En tant que professeure, elle aborde notamment le thème de l’émancipation de la femme.
Elle a créé en 2000 la Mbaasem Foundation, dont le but est de soutenir le travail des écrivaines africaines.
Je n’ai pas encore trouvé de traduction en français de son poème A falling que je vous partage ci-dessous, donc si quelqu’un.e souhaite s’y essayer n’hésitez pas!
A Falling
A thud and a
Yellowy presence.
Before that
It was the gentle wave and weight of the wind
That brought you.
We are not talking gold here:
Liquid yet self-assured and tough
Tactile and malleable
Restless, rust-less, regal,
Forever found, never lost.
My Sister, it’s about yellow.
Modest, organic,
Soft as the music that played
The morning they wheeled out our mother’s
We-dare-not-mention.
Yellow, my Brother, is a farewell.
It’s what gets left
When the greening is gone,
And before the crystal white, the copious brown, and
The grim grey of our
Putrefaction.
Gloria Anzaldúa est une poétesse et militante féministe lesbienne et chicana (américaine d’origine mexicaine). Elle est une des grandes figures du féminisme intersectionnel, un courant du féminisme qui prend en compte les différentes formes de discrimination et d’oppression qui peuvent se croiser et se renforcer dans la vie des femmes.
Une femme repose enterrée sous moi
Inhumée depuis des siècles, présumée morte
Une femme repose enterré sous moi
J’entends son doux murmure
Le grésillement de sa peau de parchemin
En lutte contre les plis de son linceul.
Ses yeux sont transpercés par des aiguilles
Ses paupières, deux mites palpitantes
Une femme repose enterrée sous moi,
Effrayée de se réveiller, effrayée de rencontrer
Les ovales aux yeux absents des visages familiers.
Et choisir.
Une femme repose enterrée sous moi
Rêvant qu’elle traverse les cornes de la lune
Et s’éveille au pied de son pont.
Une femme repose enterrée sous moi
Vêtue de noir
La lune répand sa lumière
Une fragile peau de serpent
Qui effleure mon visage
Une femme repose enterrée sous moi
J’entends son doux murmure,
Le grésillement de ses ailes de parchemin
En lutte contre les plis de mon linceul.
Une femme repose enterrée sous moi.
J’émerge couverte de boue.
Des brindilles tombent de mes yeux.
Je me dresse, hume chaque fleur
Touche les quatre directions
Et les arbres en feu.
Dans mes mains
Ma vie.
A woman lies buried under me
Una mujer yace enterrada bajo de mí,
sepultada por siglos, presuntamente muerta.
Una mujer yace enterrada bajo de mí.
Oigo su suave susurro,
el roce áspero de su piel de pergamino
luchando contra los pliegues de su mortaja.
Sus ojos están perforados por agujas,
sus párpados, dos polillas que aletean.
Una mujer yace enterrada bajo de mí,
temerosa de despertar, temerosa de enfrentar
los óvalos sin ojos de rostros íntimos.
Y elige.
Una mujer yace enterrada bajo de mí,
soñando que camina
sobre los cuernos de la luna
y despierta al pie de su puente.
Una mujer yace enterrada bajo de mí.
Vestida de negro
la luna derrama su luz
una frágil piel de serpiente
rozando mi rostro.
Una mujer yace enterrada bajo de mí.
Oigo su suave susurro,
el crujido de sus alas de pergamino
luchando contra los pliegues de mi mortaja.
Una mujer yace enterrada bajo de mí.
Emerjo cubierta de barro.
Ramitas caen de mis ojos.
Me levanto, huelo cada flor,
toco las cuatro esquinas
y los árboles en llamas.
Tu as eu 7 ans aujourd’hui. L’âge de raison dans un monde qui semble souvent l’avoir perdu.
Tout a passé si vite depuis ce matin du 17 décembre 2018. Comme un éclair. Comme un éclat de rire.
Dans cette incroyable aventure de la parentalité, il est une chose essentielle que j’ai fini par comprendre : être parent c’est souvent accepter son impuissance.
Impuissance à échapper à ces stéréotypes de genre qui continuent à gangréner notre société.
Impuissance à mettre fin aux violences abominables que nous infligeons aux femmes et aux enfants, alors que nous prétendons les aimer.
Impuissance à vous protéger ton frère et toi du désastre climatique, de l’empoisonnement généralisé aux biocides, de la destruction du vivant.
Mais j’ai compris aussi que cette impuissance n’est pas un renoncement. Si elle nous enseigne l’humilité face à l’ampleur des combats à mener, elle ne nous donne en aucune façon le droit d’y renoncer.
Il te faudra te battre toi aussi, ma chérie.
Car les hommes et leur système n’ont jamais rien donné aux femmes. Tout ce qu’elles ont acquis, elles l’ont obtenu avec leur force, leur courage et leur abnégation
Je le sais maintenant grâce à mon travail sur les chères oubliées. Ce projet qui a changé ma vie. Ce projet qui n’aurait jamais existé sans toi.
Les hommes ne te donneront rien à toi non plus.
N’écoute pas tous ces beaux parleurs en costume cravate. On voit chaque jour un peu plus à quoi ressemblent leurs grandes causes et leurs promesses.
Quand ils ne sont pas du côté des violeurs, ils gardent leurs yeux, leurs oreilles et leur bouche fermées à double tour, pour ne pas perdre leurs privilèges.
Pour eux tu seras toujours une sale conne, une hystérique, une manipulatrice, une bonne à tout faire, un objet de désir sexuel. Tu seras toujours trop jeune ou trop vieille, trop discrète ou trop bruyante, trop grosse ou trop mince, trop ambitieuse ou trop timorée.
Et ne m’écoute pas trop non plus mon amour. Dans ce grand combat pour l’égalité, je suis presque aussi débutant que toi, du haut de tes 7 ans
Quant à moi je te rêve libre, impertinente et chatoyante
Je te rêve debout, puissante et combattante
Combattante contre cette violence qui porte presque toujours les attributs de la masculinité
Cette certitude me déchire le cœur mais c’est ainsi: tu feras comme toutes les femmes de cette planète l’expérience de la violence masculine
Je ne peux me résoudre à t’apprendre à te méfier des hommes. Les faits me montrent pourtant chaque jour que ce serait le choix le plus rationnel. Je déteste donner des conseils, mais je te donnerai tout de même celui-là: fais tout ce que tu peux pour ne jamais dépendre d’un homme.
Cela mis à part ma chérie, je n’ai à vrai dire qu’une seule chose à te dire : n’oublie jamais d’aimer.
Car l’amour n’est pas une faiblesse. L’amour est une force immense, la seule capable de vaincre la haine et l’obscurantisme qui nous rongent le corps et le cœur. L’amour est un projet de résistance contre ceux qui veulent tout détruire au nom de leur pouvoir et de leur profit.
Pour eux mon amour, tu seras toujours une sale conne.
La poésie peut-elle réussir là où les images ont échoué?
Les mots sauront-ils toucher ces cœurs que les chiffres les plus terrifiants ne parviennent pas à émouvoir?
J’ai en tout cas envie de le croire en lisant les poèmes bouleversants écrits par Neama Hassan entre octobre 2023 et novembre 2024, dans cette peur permanente de mourir et de voir mourir celles et ceux qui lui sont le plus cher, par les bombes, les balles ou la faim.
A Gaza, les parents sont si terrifiés à l’idée de perdre ou de ne pas reconnaître les enfants dans les décombres que certains inscrivent leurs noms sur différentes partie de leur corps.
Ces textes sont extraits du recueil « Sois Gaza », traduit de l’arabe par Souad Labbize
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22 octobre 2023 Il me reste un peu de café
et un bout de cigarette
elle et moi parions sur qui finira la première
toutes ces cigarettes épargnées nous incitent à vivre
pilonnage intensif et silence des lieux
nous lutterons jusqu’au bout
nous écrirons
pour faire entendre notre voix
aucun misérable ne mourra
les misérables resteront pour prouver la justesse du chemin
21 novembre 2023
Après la guerre
je dessinerai
une rue
un café
planterai un arbre
et sous son ombre
j’attendrai le retour des amis
mais trouveront ils le chemin?
23 novembre 2023
Je peux tout remplacer
cuire les aliments sur un feu de papier
quand il n’y en aura plus
j’utiliserai le bois des pupitres
si les enfants ont faim, je leur dirai
que le blé pousse encore dans le champ
au petit matin je préparerai du pain au feu de bois
peut-être m’asseoir dans le noir
leur raconter l’histoire depuis le début
jusqu’à ce que les avions se taisent
je n’attendrai pas le retour de l’électricité
je boira l’eau salée et penserai aux embruns
pour que ma gorge ne brûle pas
je peux tout remplacer
mais je ne trouve pas de fleur séchée qui me tende son ombre
pour pleurer sur toute cette mort
18 décembre 2023
L’idée de l’amour avant la mort est la seule façon de survivre ici
9 janvier 2024
Tu ne peux comprendre la solitude
de ceux qui se réconcilient avec la mort et lui sourient
la blessure est béante
le reste n’est que fioriture
27 mai 2024
Le malheur nous connaissait il pour s’accrocher autant à nous?
5 juin 2024
Si j’essaie de creuser le sable dans ma tante et bute sur quelque chose, je cesse immédiatement. La mort se cache partout, je crains de déranger les cadavres
17 juin 2024
Que faire pour endormir les petits
Guetter leurs rêves et y esquisser une balançoire
Même les sièges gémissent dans le dessin
21 juin 2024
Je ne sais qui plaindre
celui qui a tout perdu à Gaza
ou le déshérité qui attend la fin
d’une vie qu’il n’a pas vécu
22 août 2024 Imagine que tu résides dans une ville où il n’y a rien d’autre que la mort et la peur dans les rues
Désolée, il n’y a pas de rues dans la ville où nous sommes
Je ne crois pas que tu puisses l’imaginer
car moi aussi je rejette cette image
29 août 2024
Nous sommes la botte de foin soupçonnée de cacher l’aiguille
Alors ils ont dressé un bûcher
26 septembre 2024
Chaque soir
j’étreins mes enfants
pour m’endormir
l’amour est une angoisse commune
23 octobre 2024
Faim
froid
errance
et mort
voilà toute notre fortune
*
Génocide sous toutes ces formes dans le nord
Bombardement et famine dans le sud
*
J’ignore comment la mort peur résister si longtemps
et ne jamais ressentir la fatigue des vendanges
1er novembre 2024
A quoi penses tu?
A une tasse de thé à peine sucrée
à un bout de pain qui ne sente pas le moisi
d’être devant mes fourneaux et préparer un repas appétissant pour mes petits
à un robinet pour me laver le visage
à des vêtements élégants après un shampoing tonifiant et parfumé
à un petit spray de parfum
à un lit chaud
et à un coin où poser ma tête et pleurer
Lamya Essemlali, 1979 – , française, militante écologiste
Chère Lamya,
A la différence de nombreuses chères oubliées, ton nom n’a pas été effacé par l’histoire, ni effacé tout court. Mais tu es quand même une femme dont j’ai envie de parler aujourd’hui.
Tu fais partie de ces femmes qui savent ériger au-dessus de leur propre vie ce pour quoi elles se battent.
Je te connais grâce à des podcasts, des articles, des actualités. Où tu parles de Sea Sheperd et de toi, tellement ta vie est liée à cette association. Sea Sheperd a été créée en 1977, à l’initiative de Paul Watson, un dissident de Greenpeace, qui souhaitait mettre des actions concrètes en place face à la destruction par l’humanité du monde vivant des océans. Il a créé une association qui agit contre les pêches industrielles et les pratiques mortifères, et lutte pour la préservation de la vie dans les océans, basée sur la conviction, largement prouvée par les sciences, que sans océan en bonne santé, l’humanité ne survivra pas.
C’est donc pour vous voir et vous écouter, Paul Watson et toi, que je suis allée à cette conférence du festival « Au nom de l’océan », organisé en octobre par l’association Solidarité Ecologie Citoyenneté de l’Ouest Lyonnais. Mais c’est surtout de t’avoir entendue qui a tout changé, qui m’a bouleversée.
Tu m’as touchée. Avec tout ce que tu as accompli de grand, tu restes quelqu’un de simple, avec les pieds sur terre, ou plutôt sur mer. Tu es accessible, drôle. Lorsque tu racontais ces moments en mer, ces moments près des espèces marines, j’ai senti tout l’amour que tu as pour elles. J’ai senti la passion dans tes actions, toutes les difficultés rencontrées qui t’ont touchées et questionnées sans jamais ébranler ta conviction qu’il était juste d’agir. Parce que c’est ce qu’il faut faire, qu’il n’y a pas le choix. Pourtant tu as choisi de te lancer dans ce combat.
Je ne me voyais pas comme une de tes admiratrices, plutôt comme une personne qui adhère au mouvement, à la démarche. Mais ce jour-là, tu es devenue pour moi un modèle, un exemple à suivre car tu as réussi à trouver cet équilibre si difficile entre protéger ceux qu’on aime et se protéger soi. Tu as réussi à maintenir ton engagement dans la durée, avec une légèreté et une joie de vivre remarquables malgré toutes les difficultés et les horreurs auxquelles vous faites face lors de vos missions avec Sea Sheperd. Tu fais preuve d’une sensibilité exceptionnelle envers ce vivant que tu veux protéger, sans jamais renoncer, pour que le massacre des globicéphales, ces petites baleines, cesse d’être quelque chose de normal et d’acceptable. La souffrance de ces êtres magnifiques te hérisse le poil, te transperce, te touche au plus profond de toi, chaque jour de ta vie.
Tu nous montres aussi qu’on peut utiliser sa tristesse et sa colère pour avancer, pour agir et pour inspirer. Tu nous montres qu’être fort ne suffit pas pour réussir, mais qu’on peut changer le monde en suivant ce que nous dit notre cœur.
Car c’est ton cœur que tu as suivi, il y a presque 20 ans maintenant, lorsque tu as fondé Sea Sheperd France, après avoir participé à ta première mission avec l’association, pour dénoncer la pêche illégale des baleines dans le Sanctuaire Antarctique.
On ne compte plus les espèces qui ont survécu grâce à toi et tes actions : les dauphins, les tortues, les baleines et toute leur descendance. On ne compte plus non plus le nombre de personnes qui suivent et soutiennent les actions de Sea Sheperd. Une association qui malgré sa très forte croissance, a su préserver son ADN et le sens originel de ses missions : sauver des individus pour faire bouger les choses et préserver le vivant partout sur notre planète.
Et si je n’aurai jamais le courage de monter à bord de vos navires, je veux ici témoigner de votre courage, de votre combat et de votre profonde humanité. Je veux avoir le courage d’agir à mon échelle, avec mon cœur et mes mots, au nom de toutes ces espèces qui ne cessent de m’émerveiller, chaque jour de ma vie.
Je te connais désormais un peu mieux, Lamya Essemlali, et je ne t’oublierai jamais.
Journaliste, professeure et poétesse brésilienne, Cecilia Meireles est considérée comme l’une des poétesses les plus importantes de la langue portugaise et l’un des grands noms du modernisme brésilien. Ce courant artistique né dans les années 1920 rompt avec l’art académique et traditionnel des élites brésiliennes qui a dominé le 19ème siècle, en s’inspirant des mouvements artistiques avant-gardistes européens.
Voici trois de ses poèmes que je trouve magnifique, « Bord de mer », « Guerre » et « Futur », le dernier également en version original
Bord de mer
J’habite les sables,
de hautes écumes : les navires
traversent mes fenêtres
comme le sang dans mes veines,
comme les petits poissons des rivières…
Ils n’ont pas de voiles et ils ont des voiles ;
et la mer a et n’a pas de sirènes ;
et je navigue et je suis figée,
je vois des mondes et je suis aveugle,
parce que c’est une maladie de famille,
être faite de sable, d’eau, d’île…
Et même sans bateau navigue
qui dans la mer a son destin.
Que Dieu te protège, Cecília,
car tout n’est que mer – et rien d’autre.
Il y a tant de sang
que les fleuves se détournent de leur rythme,
l´océan délire
et repousse son écume rouge.
Il y a tant de sang
que la lune elle-même se lève. Effroyable,
errant en des endroits tranquilles,
somnambule aux halos rouges,
le feu de l´enfer dans ses cheveux.
Il y a tant de morts
que les visages eux-mêmes, côte à côte, ne se reconnaissent pas,
et les morceaux des corps sont là comme des épaves sans emploi.
Oh, les doigts et leurs alliances perdus dans la boue…
les yeux qui ne cillent plus devant la poussière…
Les bouches aux messages égarés…
Le coeur jeté aux vers, sous les épais uniformes…
Il y a tant de morts
que les âmes seules formeraient des colonnes,
les âmes dégagées… — et atteindraient les étoiles.
Et les machines aux entrailles béantes,
et les cadavres encore armés,
et la terre avec ses fleurs qui brûlent,
et les fleuves effarés, zébrés comme des tigres,
et cette mer folle pleine d´incendies et de naufrages,
et la lune hallucinée de tout ce dont elle a témoigné,
et vous et nous, indemnes,
pleurant sur des photos,
tout n´est qu´échafaudages qui se dressent et s´effondrent
parmi les temps longs,
rêvant d´architectures.
Virginia Brindis de Salas (1908-1958), de nationalité uruguayenne, est la première femme noire publiée en Amérique du Sud. Surnommée « la plus militante des écrivains afro-uruguayens ». Son œuvre s’attache à décrire et à dénoncer la situation sociale des Noirs en Uruguay.
Ce texte est extrait de son ouvrage Cien carceles de amor publié en 1949
Dans les forêts séculaires
de l’Afrique virginale
Où le lion et le chacal féroce
terrifient le colibri.
Avec les oiseaux des tropiques
Au plumage hautain.
Et où le chardonneret chante,
C’est là que je suis née.
Si le soleil, le soleil a brûlé
mon front, et non
mon cœur.
À l’inspiration
de cette grande famille humaine.
Apprenant les devoirs
des Noirs : ne pas rejeter les plaisirs
qui élargissent le cœur.
NOIR: TOUJOURS TRISTE
Tristesse de noirs
ta chanson est douleur, silence,
humilité
Ne croisez pas les bras;
Les Noirs ne doivent pas les croiser
jamais
Vos ancêtres les ont déjà croisés. . .
Par peur de l’amour, à cause l’esclavage
Le triste noir oublie. . .
Les navires négriers, ces cales noires
du navire, les horreurs, la faim,
les violences, tout oublier;
Qu’elle vient lentement, la liberté tant désirée !
Cantos En los bosques seculares del Africa Virginal Donde el león y el fiero chacal aterran al colibrí. Con las aves de los trópicos hace el plumaje altanero. Y donde canta el jilguero, allí fue donde nací. Si el sol, sol tostó a mi frente, no igual a mi corazón. A la inspiración de esta gran familia humana. Aprendiendo los deberes negros : no rechacen los placeres que ensanchan al corazón. NEGRO: SIEMPRE TRISTE Tristezas de negros tu canto es dolor, silencio, humildad. No cruces los brazos; los negros no deben cruzarlos jamás. Tus antepasados los cruzaron ya . . . Por temor al amor, por esclavitud negro triste olvida . . . Los buques negreros, aquellas sentinas oscuras del barco, horrores, el hambre, azotes sufridos, olvídalo todo; que lentamente viene, la ansiada libertad
Il fait encore frais ce lundi matin, alors tu t’es habillée chaudement, chère Myriam. Tu as enfilé tes collants blancs, ce sont tes préférés.
Tu es un peu en retard alors, tu laisses la fin de ton petit déjeuner sur la table de la salle à manger.
Tu le finiras peut-être ce soir, ou peut-être pas. A 7 ans, cela n’a aucune importance.
Tu ne veux pas arriver en retard à l’école. Tu es en CE2. C’est important le CE2 !
Tu adores danser, chère Myriam. Dans quelques mois aura lieu le spectacle de fin d’année, il faut que tu sois prête. Alors en sortant de chez toi, tu esquisses quelques pas de danse.
Te voilà sur le trottoir, devant le collège-lycée juif Ozar Hatorah, fondé par tes parents Yaacov et Yaffa il y a plus de 20 ans.
Tu attends la navette qui t’amènera à l’école. A tes côtés se tient Jonathan Sandler, enseignant à Ozar Hatorah, accompagné de ses deux fils, Arié 5 ans, et Gabriel 4 ans.
Il est bientôt 8 heures. Tout va bien, tu es à l’heure.
29 janvier 2024, ville de Gaza.
7 personnes s’entassent dans une Kia noire. Le couple Hamada avec leurs 4 enfants et leur nièce de 5 ans, toi, chère Hind.
Comme vous en avez reçu l’ordre par l’armée israélienne, vous fuyez votre quartier de Tel al-Hawa, en direction du Sud. Mais au détour d’une rue, vous tombez nez à nez avec les chars israéliens, qui ont envahi le quartier.
Impossible de vous échapper. Quand l’un des tanks tire sur votre véhicule, ton oncle, ta tante et 3 de leurs enfants sont tué·es sur le coup. Avec ta cousine Layan, 15 ans, vous êtes les deux seules survivantes.
Par l’intermédiaire d’un autre oncle, les opérateur·ices du Croissant Rouge parviennent à joindre Layan par téléphone. Lorsqu’elle décroche, elle crie, en larmes : « Ils nous tirent dessus. Le char est juste à côté de moi. Nous sommes dans la voiture, le char est juste à côté de nous »
Puis de nouveau le bruit des balles, un cri, et le silence.
Toulouse, devant l’école Ozar Hatorah.
Un homme casqué gare son scooter Yamaha blanc devant l’établissement.
Armé d’un 11,43 et d’un pistolet mitrailleur, il ouvre le feu et abat Jonathan Sandler et son fils Arié. L’arme s’enraye, Gabriel et toi Myriam courez vous réfugier dans la cour de l’établissement.
Mais le tueur ne vous laissera aucune chance. Il pénètre dans la cour et avec sa deuxième arme, il abat le petit Gabriel.
Tu n’aurais pas dû mourir, chère Myriam. Tu aurais pu t’échapper, mais tu cherches à emporter ton cartable rose, trop lourd. Tu trébuches.
Qu’y avait-il donc de si précieux dans ce cartable ? Y avais-tu caché un dessin, ou un poème écrit pour ta maîtresse pendant le week-end ? Je vois à quel point mes deux enfants chérissent ces petites créations, si fragiles, comme eux, comme toi.
Aujourd’hui la haine s’est faite homme et elle n’a pas eu de pitié, même pour une petite fille de 7 ans au visage d’ange et aux boucles blondes.
Ville de Gaza
Lorsque les opérateur·ices du Croissant Rouge rappellent, c’est toi, Hind, qui répond. Toute ta famille est morte autour de toi. Pendant trois longues heures, tu resteras en ligne avec les opérateur·ices, qui te recommandent de rester cachée dans la voiture. On entend régulièrement le bruit des balles. De ta voix fluette de petite fille de 5 ans, tu supplies : « J’ai si peur. S’il te plaît, viens. Viens emmène-moi. S’il te plaît, viendras-tu ? »
Tu n’aurais pas dû mourir, chère Hind. Après trois heures d’un effort surhumain, les secouristes du Croissant Rouge parviennent finalement à obtenir un laisser-passer de l’armée israélienne, et envoient une ambulance pour te porter secours. A son bord, deux ambulanciers, Youssef Zeino et Ahmed Al-Madhoun. Les secouristes pleurent de joie, ils parviennent même à te mettre en ligne avec ta mère. Ça y est, tu es sauvée !
Guidés au téléphone par les secouristes, les ambulanciers se frayent un chemin dans les rues dévastées par les bombardements. Mais alors que leur véhicule n’est plus qu’à quelques centaines de mètres de la Kia, il est frappé par un obus israélien.
Les opérateur·ices te parleront une dernière fois, le temps que tu leur confirmes avoir entendu l’explosion de l’ambulance. Puis la connexion est coupée, c’est de nouveau le silence. Il est 19h30, et ta voix s’est éteinte.
Aujourd’hui la haine s’est faite homme et elle n’a pas eu de pitié, même pour une petite fille de 5 ans au visage d’ange et aux boucles brunes.
Douze jours plus tard, le 10 février 2024, ta famille et des journalistes peuvent enfin se rendre sur place, après que l’armée israélienne ait évacué le quartier.
Déchiquetée par 355 impacts de balle, les fenêtres éclatées, la Kia noire a été poussée sur le bas-côté, sans doute par un bulldozer. Ton petit corps y repose, en compagnie de ceux de tes 4 cousin·es, de ta tante et de ton oncle.
A 150 mètres de là, on retrouve l’ambulance éventrée et les restes calcinés des corps de Youssef Zeino et Ahmed al-Madhoun.
Chère Hind, tu es morte pour la simple raison que tu étais palestinienne.
Chère Myriam, tu es morte pour la simple raison que tu étais juive.
Quand on s’attaque à ses enfants, le monde devrait se lever dans l’instant pour les protéger, ou au moins pour honorer leur mémoire. Mais nous ne nous sommes pas levé·es, ni pour l’une ni pour l’autre.
Nous nous sommes trouvé des excuses, nous avons détourné le regard, nous nous sommes tu·es. Et sur le terreau de notre lâcheté, les graines de la haine ont continué à germer.
Pardon Myriam. Pardon Hind. Nous n’avons pas su vous protéger. Et nous avons appris avec vous que les anges meurent aussi.
J’ai cessé depuis longtemps de croire au paradis. Mais en pensant à vous, Hind et Myriam, il m’arrive pourtant de rêver qu’il existe, pour que les anges ne meurent jamais.
C’est promis, chère Hind, chère Myriam, je ne vous oublierai pas.
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
– La voix de Hind Rajab, film de Kaouther Ben Hania