Anne de Gaulle, tout l’amour du général

Version audio du portrait

Anne de Gaulle (1928 – 1948)

Chère Anne,

Depuis la naissance de mes enfants, je ne vais plus beaucoup au cinéma. Alors deux fois en une semaine, tu penses ! Poussé par la canicule qui nous encourageait à rechercher la fraîcheur des salles obscures, je suis allé voir les deux épisodes du biopic consacré à ton père, « La bataille de Gaulle ».

Pour moi qui suis né plus de 15 ans après sa mort, le général de Gaulle est avant tout un illustre personnage de mes livres d’histoire. Et une figure politique largement récupérée par nombre de politiciens de tous bords, dont certains sont pourtant plus « Maréchal » que « Grand Charles ».

Outre qu’elle me permit une révision fort bienvenue de mes cours d’histoire, « La bataille de Gaulle » fut aussi l’occasion d’une découverte : la tienne, toi qui apparais à deux reprises dans le premier épisode, incarnée par la jeune Elsa Saillard Etcheverry. La première lors de vos retrouvailles familiales à Londres, dans le bureau du général, la seconde dans le jardin de la maison de Hampstead où vous aviez trouvé refuge pendant la guerre.

Et même si l’on sait peu de choses de toi et de ta courte vie, j’ai eu envie de t’écrire cette lettre.

Tu es née le 1er janvier 1928 à Trèves, en Allemagne, où ton père Charles, qui n’est encore que chef de bataillon, est en garnison. La ville, proche de la frontière, est occupée par la France depuis la fin de la première Guerre mondiale. Tu es la troisième de la fratrie après Philippe, né en décembre 1921 et Elisabeth, née en mai 1924. Très heureux de ta naissance, Charles envoie une lettre à son ami le colonel Nachin, dont voici un extrait : « Je vous annonce, mon colonel, la naissance de mon troisième enfant et de ma deuxième fille, survenue le premier janvier. Nous l’appelons Anne. Elle verra peut-être l’an deux mille et la grande peur qui se déchaînera sans doute dans le monde à ce moment-là. Elle verra les nouveaux riches devenir pauvres et les anciens riches recouvrer leur fortune à la faveur des bouleversements. Elle verra les socialistes passer doucement à l’état de réactionnaires. Elle verra la France victorieuse une fois de plus, et peut être son arrière-petit-fils tiendra-t-il garnison dans Trèves ? »

Mais après ta naissance apparaissent les premiers signes de ta maladie. Tu dors beaucoup, tu as du mal à tenir ta tête ou à regarder avec attention. Et très vite le diagnostic tombe. A l’époque on ne parle encore que de syndrome de Down, du nom du médecin britannique John Langdown-Down qui réalisa en 1866 la première étude clinique formelle, sans pouvoir expliquer l’origine de la maladie. Il faudra attendre 1958 et le travail de la brillantissime Marthe Gautier, pour comprendre que la maladie qui te frappe est due à la présence d’un quarante-septième chromosome, et pour lui donner le nom que nous connaissons aujourd’hui : trisomie 21.

A l’époque de ta naissance, l’espérance de vie des enfants porteur·euses de la trisomie 21 dépasse à peine les 10 ans. C’est un choc immense pour tes parents, Yvonne et Charles, d’autant qu’il n’y a aucun antécédent dans leurs familles respectives. Mais cette épreuve ne fera que renforcer leur couple et très vite, ils prennent la décision, peu commune à l’époque, de ne jamais te placer dans une institution spécialisée.

Tu resteras donc auprès d’eux toute ta vie, suivant les affectations de ton père au Liban, à Paris ou à Metz, puis à Londres et Alger où il a trouvé refuge pendant la Seconde Guerre mondiale. Je ne sais rien de ta relation avec ta mère, cette femme si discrète qui ne s’est jamais exprimée publiquement et dont le son de la voix reste donc inconnu. Avec le travail et les déplacements de ton père, elle était très certainement ta principale figure d’attachement. Mais même quand il est question de relations familiales, le « grand homme » prend beaucoup de place dans les récits, ici y compris.

Accordons tout de même à Charles qu’il n’aura pas été pour toi un père distant ou absent. Lui normalement si peu porté aux démonstrations d’affection fait preuve avec toi d’une tendresse étonnante : il te fait écouter des disques pour enfants sur un phonographe, il te cajole, il te prend sur ses genoux pour te raconter des histoires et te chanter des comptines. Impossible de rester de marbre face à l’amour immense que tu lui témoignes. Dès que tu le vois enfiler son uniforme, tu manifestes ta tristesse et ta contrariété, car tu sais que tu ne le verras pas pendant plusieurs semaines.

Vous construisez tous les deux des petits rituels qui n’appartiennent qu’à vous. Comme à Metz où dès que la météo le permet, Charles demande au gardien du parc municipal de lui ouvrir la grille très tôt le matin ou tard le soir, pour aller s’y promener avec toi sans attirer les regards. Car tes parents ont l’obsession de ne pas t’exposer au monde extérieur, pour se protéger de la curiosité malsaine et de la médisance qu’entraînent encore la trisomie 21.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils font en 1934 l’acquisition de leur propriété de la Boisserie à Colombey-les-Deux-Eglises. Située en Haute-Marne, à proximité de la plupart des garnisons militaires, elle a aussi le mérite de disposer d’un grand parc, où tu pourras te promener en toute tranquillité.

On trouve très peu de photos de votre famille. Si pendant la Guerre à Londres, tes parents ont dû se prêter à l’exercice de communication de la photo de couple, un passage obligé pour faire connaître Charles au grand public, ils se sont toujours refusés à faire apparaître leurs enfants sur ces clichés. Il leur est impossible de t’exposer ainsi, mais tout autant impensable de t’effacer en ne posant qu’avec Elisabeth et Philippe.

A la sortie de la guerre, tes parents créent une fondation, dont ta mère prendra la présidence, pour offrir des solutions d’hébergement dignes aux personnes en situation de handicap, en alternative à l’enfer des hôpitaux psychiatriques. Rebaptisée fondation Anne de Gaulle après ta mort, elle poursuit aujourd’hui encore son combat pour l’accessibilité et le vivre ensemble.

Au début de l’année 1948, tu tombes gravement malade. Le médecin diagnostique d’abord une angine, mais tu souffres en fait d’une infection des poumons qui te rend la respiration de plus en plus difficile. Tu meurs dans la maison de Colombey le 6 février 1948, à dix heures et demie du soir, dans les bras de tes parents, à l’âge de 20 ans.

A la demande des habitants du village, Yvonne et Charles, annéanti·es par le deuil, acceptent d’organiser une veillée funéraire pour leur permettre de venir se recueillir sur ton cercueil. C’est l’une des rares occasions où ton père, alors retraité de l’armée et temporairement retiré de la vie politique, exposera son chagrin en public. Il portera toute sa vie autour de son cou un médaillon avec une photographie de toi. Et il déclarera quelque temps après ta mort : « Cette enfant était une grâce. Elle m’a aidé à dépasser tous les échecs et tous les hommes, à voir plus haut ».

Il aimait aussi à raconter que tu lui avais sauvé la vie. Le 22 août 1962, il est victime d’un attentat raté au Petit-Clamart, organisé par des membres de l’OAS en représailles de la signature des accords d’Evian qui marquèrent l’indépendance de l’Algérie. Parmi les 14 balles qui touchent la DS présidentielle, l’une d’entre elles est arrêtée par le cadre d’une photo de toi qu’Yvonne emporte toujours avec elle dans une mallette, placée ce jour-là sur la plage arrière de la voiture.

En novembre 1970, Charles de Gaulle est enterré à tes côtés dans le cimetière de Colombey, rejoint 9 ans plus tard par ta mère Yvonne.

Je voudrais te raconter une histoire, chère Anne. Je suis sûr que tu adores les histoires. C’était à la fin du mois de juillet 2025. J’étais séparé de mes enfants, confiés à mes parents pour la première moitié des vacances scolaires, depuis bientôt un mois. Autant te dire que je commençais à être sacrément en manque de tendresse.

Le temps d’un week-end, j’étais parti retrouver un couple d’ami·es, à une heure de route à l’est d’Avignon. Leur deuxième fille a comme toi, quelque chose en plus. A peine arrivé et alors que j’ouvrais la portière de ma voiture, elle s’est précipitée vers moi de toute la vitesse de ses petites jambes de trois ans, les bras grands ouverts et un sourire rayonnant sur son doux visage.

Comme si elle avait senti mon manque d’amour et voulait le combler de toute la puissance du sien. J’ai été bouleversé par la simplicité et la beauté de ce geste. L’amour immense dont sont capables ces enfants n’est-elle pas une contribution au monde bien plus importante que celle de bien des personnes dites « valides » ?

Mais je sais que cet amour est aussi leur vulnérabilité. Et que plus la vulnérabilité est grande, plus le risque de prédation l’est aussi. Les travaux de la CIIVISE ont montré que les enfants atteints de troubles cognitifs sont près de 5 fois plus victimes de violences sexuelles que les autres. Et alors que même la parole des enfants « valides » est méprisée et écrasée, la leur l’est plus encore.

Oui, tous ces enfants avec quelque chose en plus que nous devrions protéger comme la prunelle de nos yeux, nous les faisons souffrir plus encore que les autres. Et cela, ma chère Anne, me brise le cœur.

A l’écart du tumulte du monde et protégée par l’amour et la fonction de tes parents, tu as grandi et vécu protégée de ces horreurs. Mais je refuse d’accepter qu’aujourd’hui encore, près de 80 ans après ta mort, tant d’autres enfants que toi ne le soient pas.

Je ne te connaissais pas, Anne de Gaulle. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.

 

Un portrait rédigé par Guillaume Dufresne

 

Ressources utilisées pour le portrait:
– De Gaulle et sa fille Anne, enfant atteinte de trisomie 21 qui a révélé chez le Général une tendresse inattendue, les grands dossiers de l’Histoire par Franck Ferrand

 

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