Simone Touseau, collaborationniste nazie tondue à la Libération

Simone Touseau, la tondue de Chartre

Simone Touseau (1921 – 1966), française, collaborationniste nazie

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Version écrite du portrait

Chère Simone,

Entre le milieu de l’année 1944 et la fin de l’année 1945, on estime qu’environ 20 000 femmes ont été tondues en France, leur visage souvent marqué d’une croix gammée. On leur reprochait la plupart du temps leur « collaboration horizontale », en clair d’avoir couché avec des soldats allemands.

Il ne fut pour ces femmes nulle question de justice. La justice examine les preuves, recueille les témoignages, accorde à l’accusé·e le droit de se défendre. Puis elle condamne, elle acquitte, ou elle admet son incapacité à le faire, le doute bénéficiant toujours à l’accusé·e. Rien de tout cela ici. En s’attaquant aux armes de leur séduction, l’humiliation publique de ces femmes, exhibées comme des trophées de guerre, semblait plutôt avoir pour objectif de réaffirmer une virilité et une domination sur les corps féminins, que les hommes français avaient le sentiment d’avoir perdu pendant l’occupation nazie. Elle fut aussi l’occasion pour bien des résistants de la dernière heure de se racheter à peu de frais de leur passivité pendant la majeure partie de l’occupation. Une médaille vaut bien quelques femmes tondues, sans doute.

Rares furent celles et ceux à s’opposer à cette pratique ignoble. Et beaucoup s’en accommodèrent, à l’image du journal La France Nouvelle qui écrivait ainsi, le 6 octobre 1944, dans un texte dégoulinant de misogynie : « Tant que les notoires partisans de Pétain et de la collaboration avec l’ennemi seront reçus et tolérés dans des milieux dit « gaullistes », nous nous permettrons de considérer comme une distraction bien frivole le châtiment de la « tonte » infligées à quelques femmes qui, sous toutes les occupations, ne demandent qu’à être occupées ».

Les tontes ayant été pratiquées hors de tout cadre judiciaire, on ne sait le plus souvent rien de l’histoire de ces femmes, pas même leur nom. Leur degré de responsabilité n’intéressait guère leurs bourreaux et la foule qui souvent, se délectait du spectacle. Mais sur toi, chère Simonne, et même si de nombreuses zones d’ombres planent encore sur ta vie, on en connaît assez pour m’avoir donné envie de t’écrire cette lettre.

Je regarde cette photo de Robert Capa baptisée « La tondue de Chartres », devenue emblématique de l’épuration sauvage et qui a fait de toi, à ton corps défendant, une célébrité anonyme. Elle a été prise à Chartres, le matin du 16 août 1944, quelques heures avant que les Américains ne fassent leur entrée dans la ville. Les combats font encore rage dans de nombreux endroits, et l’ambiance est électrique. Tu marches le crâne rasé, le front marqué au fer rouge d’une croix gammée. Tu tiens dans tes bras ta fille Catherine, née quelques mois plus tôt, le 23 mai. Ton regard porte sur elle, comme si tu voulais la protéger. Ta mère, tondue elle aussi, marche à tes côtés. Ton père vous précède, le regard baissé vers le sol. Tu es escortée par des policiers et entourée par la foule. Au premier plan, on voit surtout des femmes, de tous âges, hilares pour la plupart. En point de fuite, un drapeau français flotte sur le spectacle de ton humiliation publique.

Mais qui étais-tu vraiment, chère Simone ? Je connais l’illusion de vouloir classer les gens en gentils et en méchants, et ne le fais plus guère que pour mes jeunes enfants. Je préfère me concentrer sur ce qu’une personne a fait, et non sur ce qu’elle est. Mais disons-le tout de suite, si l’on devait t’assigner une catégorie, tu tomberais très certainement dans celle des méchantes.

Tu es née le 19 août 1921 à Chartres, alors une petite ville où tout le monde se connaît. Tes parents, Germaine et Georges, tiennent une crèmerie qui sans les rendre richissimes, les met à l’abri du besoin. Mais en 1935, pendant la grande dépression, l’entreprise familiale fait faillite, entraînant un important déclassement social qui va faire naître chez tes parents un profond ressentiment contre le gouvernement du Front Populaire, et ceux qu’elle et il rendent responsables de leur sort : les Juifs, les Anglais et les communistes.

C’est dans ce climat familial que tu vas forger tes propres convictions fascistes. Impossible en ce qui te concerne de nier le caractère profondément idéologique de ta collaboration. Plusieurs témoignages recoupés indiquent que tu dessinais, dès les années 30, des croix gammées sur tes cahiers d’écolière. Adolescente, tu affirmes à tes camarades que « Il nous faudrait quelqu’un comme Hitler en France », plusieurs années après l’arrivée au pouvoir de ce dernier en Allemagne.

Au début de l’année 1943, tu rejoins le parti populaire français ou PPF de Jacque Doriot, probablement ce qu’on peut faire de pire en matière de collaboration. Ouvertement pro nazis, des milliers de membres du PPF prendront les armes pour traquer les résistants, les Juifs et les communistes. Doriot lui-même finira gradé dans la Waffen SS et engagé sur le front de l’Est. C’est en toute connaissance de cause que tu as rejoint ce parti : un choix éclairé et profondément politique. Tu es d’ailleurs loin d’être la seule à avoir fait ce choix, puisque les femmes représentaient environ 20% des effectifs des collaborationnistes. Mais la dimension idéologique de cette collaboration féminine fut souvent occultée, pour être réduite à leur seule dimension sexuelle ou amoureuse.

Au cours de l’été 1941, tu fais la connaissance d’Erich Göz, un soldat allemand bibliothécaire de profession et responsable de la librairie de l’armée allemande à Chartres. Il vient d’une famille protestante très conservatrice mais n’est pas, contrairement à toi, un nazi convaincu. Vous tombez très vite fous amoureux l’un de l’autre et ne tardez pas à afficher votre relation : vous vous promenez ensemble dans les rues de la ville et Erich fréquente quotidiennement la maison de tes parents. Il est d’ailleurs loin d’être le seul allemand accueilli chez les Touseau, votre maison familiale servant régulièrement de lieu de rendez-vous pour des soirées bien arrosées, qui suscitent l’animosité de vos voisins.

C’est aussi en 1941 que tu fais une autre rencontre qui va te faire tomber plus profond encore dans l’infamie. Tu te lies d’amitié avec Ella Amerzin-Meyer, une Suissesse alémanique de 10 ans ton aînée qui s’est installée à Chartres après son mariage avec Georges Meyer, un pilote français héros de la Première Guerre mondiale. Divorcée peu après l’arrivée des Allemands, Ella travaille comme interprète pour la Sipo-SD, la police de sûreté et de renseignement allemande dont fait partie la Gestapo. Comme tu parles et écris bien l’allemand, elle te propose de la remplacer pendant son congé maternité, à la fin de l’année 1942. Au début de l’année 1943, Ella Amerzin-Meyer devient l’amante de Lorenz Kreuzer, le chef local de la Sipo-SD, ce qui lui confère un pouvoir considérable. Elle est au cœur de la machine de répression nazie : elle dirige des interrogatoires, menace les résistants et leurs familles, participe à des séances de torture. Et tout laisse à penser que l’autorité dont elle dispose n’est pas étranger au plaisir que tu prends à la fréquenter, comme une revanche face au déclassement de ta famille.

Erich et toi vous fiancez à l’automne 1942 mais à la fin de l’année, la dégradation de la situation militaire en Russie entraîne l’affectation de ton amant sur le front de l’Est. Il y est gravement blessé à l’été 1943, et rapatrié à Münich pour y être soigné. Pour le rejoindre, tu te portes volontaire pour le service de travail obligatoire, pourtant imposé uniquement aux hommes. C’est lors de ce séjour bavarois que tu vas tomber enceinte de ta fille. Erich souhaite reconnaître l’enfant et t’épouser, mais les autorités nazies, qui interdisent les mariages mixtes avec les femmes des pays occupés, voient votre liaison d’un très mauvais œil. Tu dois rentrer en France où ton père, furieux de te voir enceinte d’un allemand, te chasse de la maison. Tu n’as alors pour seuls soutiens que celui de ta mère et de ton amie Ella. Erich lui, est renvoyé en première ligne sur le front de l’est, où il meurt le 8 juillet 1944. Tu n’apprendras sa mort que bien plus tard, en 1946.

Le matin du 16 août 1944, tes parents et toi faites partie des premiers collaborateur·ices arrêté·es. Ta mère et toi êtes rassemblées avec neuf autres femmes dans la cour d’honneur de la préfecture de Chartres, pour y être tondues. Quelques instants plus tôt, trois militants du parti populaire français y ont été fusillés, après des interrogatoires expéditifs menés par les résistants. Tu es la seule femme à subir le supplice du marquage au fer rouge, qui te laissera une cicatrice indélébile sur le front jusqu’à la fin de ta vie. Pas de châtiment pour ton père, perçu par les tondeurs, dont le sexisme n’avait guère à envier à la lâcheté, comme « un brave homme qui ne savait pas tenir les femmes de sa maison ».

Trois jours après la tonte, ta mère et toi êtes accusées d’être responsables de l’arrestation de plusieurs de vos voisins dans la nuit du 24 au 25 février 1943. Un informateur les aurait dénoncés comme ennemis de l’Allemagne, pour avoir écouté la radio BBC. Aucun des cinq pères de famille arrêtés n’était un résistant, mais quatre ont été déportés au camp autrichien de Mauthausen, où deux d’entre ont trouvé la mort. Peu avant son arrestation, on aurait entendu ta mère dire au sujet d’un des déportés : « Celui-là, il ne tardera pas à partir ». Si ces accusations avaient été connues le 16 août, il est probable que ta mère et toi ne seriez pas rentrées vivantes chez vous.

Ta responsabilité dans cette dénonciation ne pourra être prouvée lors de ton procès, qui ne se tiendra finalement qu’au début de l’année 1947. Tu es sauvée en partie par l’évêque de Chartres qui, notoirement vichyste, a encouragé ses ouailles à la discrétion. Le scénario le plus probable est que tu te soies plainte à ton amie Ella de tes voisins, qui vous qualifiaient ta mère et toi de « poules à boches », et que cette dernière ait demandé au chef de la Sipo-SD de déclencher leur arrestation. Celle-ci s’inscrivant dans un coup de filet plus large, dont le but était de faire diversion face aux accusations portées sur des officiers nazis d’avoir profité du marché noir pour s’enrichir.

Le non-lieu dont tu bénéficies pour les faits de dénonciation te permet d’échapper à la peine de mort, mais tes actes de collaboration te valent d’être condamnée le 8 mars 1947 à dix ans d’indignité nationale, te privant de tes droits civils et politiques.

La vie étant devenue impossible à Chartres, tu pars t’installer avec tes parents à Saint-Arnoult-en-Yvelines, où tu cherches à reconstruire ta vie dans l’anonymat, en travaillant comme aide préparatrice dans une pharmacie. Tu t’y maries en 1954 et y accouches de deux nouveaux enfants. Mais lorsque les habitants de Saint-Arnoult découvrent ton identité et ton rôle sous l’Occupation, tu perds ton emploi et ton couple vole en éclats.

Ayant sombré dans la dépression et l’alcoolisme, tu rentres à Chartres au début des années 1960. Tu y meurs seule à l’Hôtel-Dieu, le 21 février 1966, âgée de 44 ans.

Ton histoire, chère Simone, me fait ressentir un profond malaise. Que tu aies ou non été responsable de la déportation et de la mort de personnes innocentes, ton adhésion sans faille à l’idéologie nazie et tes agissements méritaient indéniablement une condamnation exemplaire. Mais rien pourtant ne saurait justifier les humiliations que tu as subies. Sans doute est-ce cela, le rôle de la justice. Trancher avec humanité pour protéger de la vengeance des hommes. Voilà ce que je peux souhaiter au fond, pour les victimes comme pour les criminel·les : que justice soit rendue.

Je pense aussi à tes enfants, et en particulier à ta fille Christine. Ils ne sont en rien responsables de tes crimes, dont ils ont dû pourtant porter le lourd fardeau. Protégé·es par l’anonymat, je leur souhaite en tout cas de tout mon cœur, d’avoir réussi à vivre heureux·ses.

Je ne te connaissais pas, Simone Touseau. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.

 

Portrait rédigé par Guillaume Dufresne

 

Ressources utilisées pour ce portrait:

– Qui est la tondue de Chartres? , un podcast de France Culture


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