Mila Racine et Marianne Cohn, héroïnes de la résistance juive contre les nazis

Mila Racine et Marianne Cohn, leurs vies pour les enfants

Mila Racine (1919 – 1945), résistante juive et russe
Marianne Cohn (1922 – 1944), résistante juive et allemande

Version audio du portrait

Version écrite du portrait

Chère Mila, chère Marianne,

Qu’est-ce que le courage ? C’est une question que je me pose souvent. Cette qualité me fascine d’autant plus que ce sont toujours celles et ceux qui en font le plus preuve qui la revendiquent le moins. Le dictionnaire évoque une force de caractère et une fermeté d’âme qui permettent d’affronter les souffrances, le danger et la peur. Ne serait donc courageuse que celle ou celui qui a connu la peur, et qui s’efforce de la surmonter. Au vu des souffrances que vous avez connu pendant votre courte existence, je ne peux croire que vous n’avez jamais eu peur. Mais une chose est absolument certaine, chère Mila, chère Marianne, vous avez été immensément courageuses.

Je ne sais pas si vos chemins se sont croisés, aucune rencontre entre vous deux n’étant documentée dans les archives. Mais vos histoires sont liées par un engagement et un sacrifice communs.  Celui d’avoir donné votre vie pour sauver celle d’enfants juif·ves promis·es, sans votre courage, à l’extermination dans les camps nazis.

Vous êtes nées à trois ans tout juste de distance. Toi Mila le 14 septembre 1919 à Moscou, comme ton grand frère Emmanuel et ta petite sœur Sacha.  Et toi Marianne le 17 septembre 1922 à Mannheim en Allemagne, comme ta petite sœur Lisa.

Juives toutes les deux, vous avez connu l’exil dès votre plus jeune âge. Tes parents, Mila, Georges et Berthe Hirsch (ou Racine selon leur patronyme francisé), fuient la Russie et le régime bolchévique en 1926. Et les tiens, Marianne, Alfred et Margarete Cohn, quittent l’Allemagne en 1934, après l’arrivée au pouvoir des nazis.

Vos familles trouvent finalement refuge à Paris, pour les Cohn après un séjour de cinq ans en Espagne, qu’ils et elles ont dû fuir à nouveau après la défaite des républicains lors de la guerre civile espagnole, en avril 1939.

Le répit sera de courte durée, puisque votre vie et celle de vos familles sont de nouveau menacées après la débâcle de l’armée française face à la Wehrmacht et le début de l’occupation nazie, en juin 1940.

Dans un contexte de flambée de l’antisémitisme, votre engagement dans des organisations juives avait commencé avant la guerre, toutes deux au sein des éclaireurs israélites de France et pour toi, Mila, avec l’organisation internationale des femmes sionistes, dont tu as créé une branche jeunesse à Paris en 1937.

Et alors que les persécutions contre les Juif·ves se multiplient avec l’arrivée au pouvoir du régime de Vichy, il est impensable pour vous de rester les bras croisés. Réfugiées en zone libre, vous faites la connaissance de pionnier·ère·s de la résistance juive : David Knout et sa femme Sarah, fondateurs en juillet 1940 de l’organisation « la main forte », qui apporte du secours aux Juif·ves interné·es dans les camps du sud-ouest comme Gurs  ou Rivesaltes, et qui deviendra l’armée juive en janvier 1942 ;  ou encore Simon Lévitte, qui créera le 10 mai 1942 le mouvement de la jeunesse sioniste, rassemblant une dizaine de mouvements pour gagner en efficacité dans le sauvetage des Juif·ves.

Si des Juif·ves ont aussi combattu les armes à la main, c’est une des spécificités de la résistance juive que d’avoir eu un caractère essentiellement civil. Son principal objectif fut de soustraire les Juif·ves à la déportation en les munissant de faux papiers, en les camouflant ou en les plaçant en lieu sûr, quitte à les faire passer à l’étranger. En particulier en Suisse, qui accepte d’accueillir les enfants de moins de 16 ans et les femmes avec des bébés.

Installée à Annecy, chère Mila, tu fondes avec ton frère Emmanuel, ta sœur Sacha et l’aide d’ecclésiastiques locaux une filière d’évasion vers la Suisse en passant par la ville frontalière d’Annemasse, pour des enfants juif·ves venu·es de toutes la France. D’abord à un rythme hebdomadaire mais qui devient quasi quotidien à l’été 1943, après la prise de contrôle par les nazis de la zone d’occupation italienne et l’intensification de la traque des Juif·ves. Les risques bien sûr deviennent de plus en plus grands et le 21 octobre 1943, le convoi que tu diriges avec Roland Epstein est arrêté par les Allemands, qui vous conduisent à la prison d’Annemasse.

Le maire de la ville, Jean Deffaugt, réussit à faire libérer quelques enfants, dont un bébé de 14 mois. De concert avec ton frère Emmanuel et Simon Lévitte, il te propose même de te faire évader, mais tu refuses catégoriquement, craignant de mettre en danger la vie des enfants.

Ayant caché ton identité juive grâce à de faux papiers au nom de Marie-Anne Richemond, tu es internée à Lyon dans la sinistre prison de Montluc. Sur le mur de ta cellule, tu graves cette phrase : « Gardez, avec l’espérance, toujours, le souvenir ». Après un séjour de trois jours au camp de Royallieu à Compiègne, tu es déportée le 31 janvier 1944, vers le camp de concentration de Ravensbrück, à 80 kilomètres au nord de Berlin. Tu fais partie avec Geneviève de Gaulle, la nièce du général, d’un convoi de 1000 prisonnières baptisé les « 27 000 » comme les numéros qui vous ont été affectés. Tu portes quant à toi le numéro 27 918.

A ton arrivée à Ravensbrück, dans une région que l’on appelle la petite Sibérie, les températures atteignent les – 30 °C. Malgré l’horreur de l’univers concentrationnaire, tu ne perdras jamais ton sens de l’engagement, t’occupant des vieilles femmes et des malades ou montant une chorale clandestine dans ton bloc numéro 13.

Tu te lies aussi d’amitié avec Denise Jacob, la sœur de Simone Veil, déportée comme toi à Ravensbrück en tant que résistante, sans que son identité juive n’ait été découverte. Le 2 mars 1945, tu fais partie avec elle d’un convoi nuit et brouillard vers le camp de Mathausen en Autriche, dont le but est de faire disparaître les opposant·es politiques dans le plus grand secret. Vous êtes finalement affectées à un commando de travail près de la ville d’Amstetten, chargées de la réparation des voies ferrées détruites par les bombardements alliés.

Sombre ironie de l’histoire, tu trouves la mort le 30 mars 1945, quelques semaines à peine avant la fin de la guerre, tuée par un bombardement britannique avec 35 autres détenues. Tu avais 25 ans. Denise elle, survivra pour faire le récit de tes derniers mois.

Après l’arrestation de Mila, c’est toi, chère Marianne, qui va reprendre son flambeau dans la cellule d’exfiltration des enfants juif·ves vers la Suisse, à partir de janvier 1944. Mais le 31 mai, alors que tu convoies un groupe de 28 enfants âgé·es de 4 à 15 ans, tu es arrêtée toi aussi près de Saint-Julien-en-Genevois, à un kilomètre de la frontière suisse.

Grâce aux multiples interventions de Jean Deffaugt, qui sera déclaré après la guerre « Juste parmi les nations », tous les enfants seront finalement sauvé·es. Mais toi Marianne, tu n’auras pas cette chance. Comme l’avait fait Mila avant toi, tu refuses un plan d’évasion proposé par ton réseau, par peur de représailles exercées sur les enfants. Enfermée à l’hôtel Pax, quartier général de la Gestapo à Annemasse, tu es torturée sans que tes bourreaux ne réussissent à te faire révéler la moindre information. Dans la nuit du 7 au 8 juillet 1944, la Gestapo de Lyon envoie une équipe à Annemasse. Tu es extraite de ta cellule et massacrée à coups de pelles et de bottes. Quelques jours plus tard, ton corps mutilé est retrouvé dans un charnier près de Ville-la-Grand. Tu avais 21 ans.

Lors d’une précédente arrestation à Nice en 1943, tu avais rédigé un poème bouleversant, « Je trahirai demain ».

 

Je trahirai demain, pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, arrachez‑moi les ongles,
Je ne trahirai pas.

Vous ne savez pas le bout de mon courage.
Moi je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui,
Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre,
Il ne faut pas moins d’une nuit
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.

Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir la vie,
Pour mourir.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n’est pas pour le barreau,
La lime n’est pas pour le bourreau,
La lime est pour mon poignet.

Aujourd’hui je n’ai rien à dire,
Je trahirai demain.

 

Trahir ici, Marianne, ce n’est pas révéler sous la torture le nom de tes camarades de résistance. Trahir c’est renoncer à vivre, c’est abandonner l’espoir d’un monde meilleur. Quelle magnifique leçon d’humanité et de courage tu nous offres avec ce texte, du haut de tes 20 ans.

Raconter votre histoire, chère Mila, chère Marianne, permet de s’attaquer à deux idées reçues sur la Résistance.

La première est qu’elle aurait d’abord été une affaire d’hommes. C’est faux bien sûr, elle fut tout autant une affaire de femmes et c’est d’ailleurs l’une d’entre elles, Yvonne Oddon, qui lui a donné son nom. Mais l’Histoire, presque toujours écrite par des hommes, a la mémoire fort sélective quand il s’agit de féminin.

Ce à quoi vient s’ajouter le fait qu’après la guerre, bien des résistantes sont retournées sans protester au nouveau rôle que l’ingrat patriarcat leur avait assigné : repeupler la France. Là où bien des hommes ont fait des pieds et des mains pour obtenir médailles et citations, alors que nombre d’entre eux n’étaient que des résistants de la dernière heure.

La seconde idée reçue voudrait que les Juif·ves n’aient pas résisté face à la Shoah, et soient allé·es à la mort comme moutons à l’abattoir. Quelle aberration ! Jamais aucun peuple n’a accepté son extermination sans lutter de toutes ses forces, malgré l’écrasante supériorité de ceux qui voulaient les détruire. Outre les filières de protection et d’évasion des populations civiles, nombreux·ses furent les Juif·ves à l’avant-garde du combat :  dans le groupe Manouchian-Boczov-Rayman, dans les forêts de Biélorussie avec les partisans Bielski, dans les ghettos de Pologne et jusque dans les camps d’extermination de Sobibor, de Treblinka, de Chelmno ou d’Auschwitz, avec le soulèvement des Sonderkommandos le 7 octobre 1944.

Là encore les femmes ont joué un rôle central, et sans pouvoir ici raconter leurs histoires à toutes, je veux au moins citer le nom de certaines d’entre elles : Regina Safirsztain, Roza Robota, Ella Gärtner, Estusia Wajcblum, Hannah Szenes, Sarah Knout, Liliane Klein-Lieber, Jeanine Fraenkel, Denise Siekierksi, Léa Raich, Claire Heyman, Jeanine Sontag, Germaine Masour, Odette Rosenstock, Andrée Salomon, Paula Kaufman.

Oui décidément, chère Mila, chère Marianne, vous êtes bien entourées au panthéon des grandes femmes juives. Grâce à votre immense courage et à celui de vos camarades des organisations de résistance juive, ce sont près de 2000 enfants qui ont échappé à une mort certaine en trouvant refuge en Suisse. 2000 vies qui sans vous, se seraient achevées dans l’horreur des camps d’extermination. 2000 raisons de ne pas perdre espoir. 2000 raisons de ne jamais trahir, ni aujourd’hui, ni demain.

Je ne vous connaissais pas, Mila Racine, Marianne Cohn. Maintenant si, et je ne vous oublierai pas.

 

Un portrait rédigé par Guillaume Dufresne

 

Ressources utilisées pour le portrait
– Les résistantes, un podcast de Philippe Colin sur France Inter
– Les résistances juives pendant l’occupation, de Georges Loinger

 


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