Teresa Wilms Montt, la poétesse libre malgré tout

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Teresa Wilms Montt, 1893-1921, Chili, poétesse

Chère Teresa,

Pour qui n’a jamais été privé d’une liberté en raison de son sexe, il est impossible de comprendre ce que toi et tant d’autres femmes ont eu à subir, et subissent encore. On n’a jamais refusé à un homme, parce qu’il était un homme, le droit de vote, le droit à l’éducation, le droit à un salaire égal, le droit de vivre libre sans subir de violence et de discrimination. Alors non, chère Teresa, je ne prétendrai pas comprendre. J’essaierai juste, humblement, de raconter ton histoire.

Tu es née le 8 septembre 1893 à Viña del Mar, dans une famille de la haute société chilienne. Ton père est issu de l’aristocratie prussienne et la famille de ta mère inclut quatre présidents chiliens. C’est dire que tu n’auras manqué de rien, matériellement du moins. Car tes parents ne goûtent guère à ton caractère rebelle et à tes aspirations à la liberté.

En 1910, pour échapper à la vie tranquille et rangée à laquelle tes parents te destinent, tu épouses à l’âge de 17 ans Gustavo Balmaceda Valdes, tout aussi bien né que toi. Vous vous installez à Santiago où vous aurez rapidement deux filles, Elisa en 1911 et Sylvia Luz en 1913.

Malheureusement, mauvaise pioche. Gustavo est terriblement jaloux et il ne supporte pas que tu t’épanouisses en dehors du cocon (ou de la prison) familiale. Tu danses, tu chantes, tu parles fort, tu fumes, tu bois. Autant de choses qui pour ton mari et pour l’époque sont totalement inacceptables. Sans parler de tes mauvaises fréquentations : toi, la petite fille de la haute aristocratie, tu fréquentes les cercles féministes et anarchistes, et tu découvres avec eux cette misère sociale que l’on t’avait scrupuleusement cachée. Pour te ramener à la raison, ton mari fait déménager la famille à Valdivia puis à Iquique, dont il espère que la taille plus modeste calmera tes ardeurs.

C’est mal te connaître, chère Teresa. Alors, lorsque ton mari découvre ta relation extra-conjugale avec un de ses cousins, il convoque un tribunal de famille qui décide de t’enfermer dans un couvent de Santiago, le 18 octobre 1915. Tu es ainsi définitivement séparée d’Elisa et de Sylvia Luz, adoptées par ta belle-famille et qui ont l’interdiction de te rendre visite.

C’est une pratique courante de l’époque que d’emmurer vivantes les jeunes femmes qui refusent de tenir le rôle que la société leur assigne. Elles y côtoient des femmes jugées folles, mais finalement, une folle et une femme qui veut être libre, c’est un peu la même chose non ?

Fort heureusement, quelques décennies plus tard, la science aura progressé. Pour guérir les femmes de leurs envies de liberté, on pratiquera la lobotomie. Tu pourras en parler avec Rosemary Kennedy (oui oui la sœur de), si par hasard tu la rencontres au paradis des oubliées.

Tu aurais pu terminer tes jours derrière les murs du couvent, perdant peu à peu la raison face à l’incessante détresse d’être séparée de la chair de ta chair. Tu y fais d’ailleurs une première tentative de suicide en mars 1916, mais tu parviens finalement à t’échapper en juin de la même année, avec l’aide du poète Vicente Huidobro.

Direction Buenos Aires, en Argentine. Tu es toujours loin de tes filles, mais au moins tu peux y vivre libre. Tu te lies d’amitié avec de nombreux·ses intellectuel·les locaux·ales, dont les écrivain·es Victoria Ocampo et Jorge Luis Borges. Tu y publies en 1917 tes deux premiers recueils de prose poétique, “Inquiétudes Sentimentales” et “Les Trois Chants”.

C’est aussi à Buenos Aires que tu vivras l’autre grand drame de ta vie. Un jeune poète argentin de tes admirateurs, Horacio Ramos Mejia, fou amoureux de toi et désespéré de ne pas être payé de retour, se tranche les veines à tes pieds, et meurt dans tes bras. La perte tragique de cet être cher est très présente dans tes deux recueils suivants, “Dans la sérénité du marbre” et “Anuari”, publiés en 1918 et 1919.

Est-ce pour fuir le souvenir d’Horacio que tu décides de quitter l’Argentine ? En janvier 1917, tu t’embarques pour New York, où tu souhaites t’engager pour la Croix Rouge. Mais l’origine germanique de ton nom te fait passer, alors que la Première Guerre Mondiale fait rage, pour une espionne allemande. Après un bref emprisonnement, tu es expulsée et tu prends la direction de l’Espagne. Sur le bateau qui t’amène en Europe, tu fais une deuxième tentative de suicide en tentant de te jeter par-dessus bord, sauvée in extremis par un autre voyageur.

Après trois années de bohème à Madrid, tu t’installes finalement à Paris, en 1920. Ton mari y étant muté pour une mission diplomatique, tu réussis à y revoir tes filles, que tu n’as pas serrées dans tes bras depuis plus de cinq ans. D’abord en cachette de ton mari, avec la complicité de leur nourrice, puis grâce à un droit de visite officiel, quelques heures par semaine et sous la garde de tes beaux-parents. Mais lorsqu’elles repartent avec leur père au Chili, en octobre 1921, cette nouvelle séparation t’est insupportable. Tu sombres dans une profonde dépression et tu finis par te suicider, cette fois pour de bon, peu avant Noël. Après plusieurs jours d’agonie, tu meurs le 24 décembre 1921, à l’âge de 28 ans.

J’aimerais pouvoir te dire, comme j’aimerais pouvoir le dire à ma fille, que le combat pour le droit des femmes à vivre libres est gagné, au moins chez moi, en France. Mais je ne veux pas vous mentir, ni à toi ni à elle. Et puis tu le sais bien, en matière de droit des femmes, aucune lutte n’est jamais définitivement terminée.

Et maintenant, chère Teresa, je te laisse la parole, avec ces mots couchés dans les dernières pages de ton journal.

Je suis Teresa Wilms Montt
Et bien que je sois née cent ans avant toi
Ma vie ne fut pas si différente de la tienne
Moi aussi j’ai eu le privilège d’être femme
Il est difficile d’être femme en ce monde
Tu le sais mieux que personne
J’ai vécu intensément chaque respiration
Et chaque instant de ma vie
Essence de femme
Ils ont essayé de me réprimer, mais on ne me soumet pas
Quand ils m’ont tourné le dos, j’ai gardé la tête haute
Quand ils m’ont laissée seule, j’ai offert ma compagnie
Quand ils ont voulu me tuer, j’ai donné la vie
Quand ils ont voulu m’enfermer, j’ai cherché la liberté
Quand on m’aimait sans amour, j’ai donné plus d’amour
Quand ils ont voulu me faire taire, j’ai crié
Quand ils m’ont frappée, j’ai riposté
Je fus crucifiée, laissée pour morte et enterrée
Par ma famille et par la société
Je suis née cent ans avant toi mais je te vois semblable à moi.

Ces vers, chère Teresa, ne me sont pas adressés. Ils le sont à toutes celles qui, hier comme aujourd’hui, ont tant sacrifié pour essayer d’obtenir ce droit tout simple de vivre libre. Mais je te remercie de m’avoir laissé les dire, et au nom de tous mes semblables qui vous ont privé de cette liberté et vous en privent encore, je te demande pardon.

Je ne te connaissais pas, Teresa Wilms Montt. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.

 

Portrait rédigé par Guillaume Dufresne


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Réponse

  1. Avatar de Nora BARSALI
    Nora BARSALI

    merci Guillaume ,

    pour ce nouveau portrait très touchant! Je pense que ce destin est encore possible malheureusement dans de nombreux pays ou continents notamment Asie Inde moyen orient Afghanistan Iran Libye etc…

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