Ingeborg Bachmann (1926 – 1973): « Les ponts » et « Ce qui est vrai »

Ingeborg Bachmann (1926 – 1973) était une poétesse et romancière autrichienne. Fille d’un militant nazi convaincu engagé dès l’invasion de la Pologne en 1939, elle rejoint en 1952 le Groupe 47, qui regroupe des écrivains de langue allemande voulant renouveler la littérature et le langage, rompre avec la tradition et libérer la culture des séquelles du nazisme.

En 1964, elle reçoit le prestigieux prix Georg-Büchner pour ses poèmes. Malina, publié en 1971, est le premier et seul roman achevé par Ingeborg Bachmann et paru de son vivant.

Car elle est morte à  47 ans dans l’incendie de son appartement, après s’être endormie une cigarette à la main sans doute après avoir pris une forte dose d’antidépresseurs et de neuroleptiques.

Voici deux de ses poèmes, « Les ponts » et « Ce qui est vrai »

 

Les Ponts

Devant les ponts le vent tend plus fort le ruban.

Aux traverses le ciel pulvérisait
son bleu le plus sombre.
De ce côté et de l’autre nos ombres
changent sous la lumière.

Pont Mirabeau… Waterloobridge…
Comment les noms supportent-ils
de porter les sans-nom ?

Émus par les perdus
que la foi ne portait pas,
les tambours dans le fleuve s’éveillent.

Tous les ponts sont solitaires,
et la gloire leur est dangereuse,
comme à nous, même si nous croyons percevoir
le pas des étoiles
sur notre épaule.
Cependant, au-dessus de la pente de l’éphémère
nul rêve ne déploie une arche pour nous.

Il vaut mieux vivre
au nom des rives, de l’une à l’autre,
et veiller tout le jour,
que celui qui a reçu mission coupe le ruban.
Car il atteint les ciseaux du soleil
dans le brouillard, et s’il est ébloui,
le brouillard l’enlace dans la chute.

 

Ce qui est vrai

Ce qui est vrai ne jette pas de poudre aux yeux,
ce qui est vrai, sommeil et mort l’exigent de toi,
comme ancrés dans ta chair, chaque douleur portant conseil,
ce qui est vrai déplace la pierre de ta tombe.

Ce qui est vrai, même hors de portée, évanescent
dans le germe et la feuille, dans le lit pourri de la langue
une année et une autre année et tous les ans durant
ce qui est vrai ne crée pas de temps, il le compense.

Ce qui est vrai fait la raie à la terre,
démêle rêve et couronne et les travaux des prés,
monte sur ses ergots et plein de fruits extorqués
te foudroie et te boit tout entier.

Ce qui est vrai n’attend pas l’expédition de prédateurs
où pour toi peut-être tout est en jeu.
Tu es sa proie, quand s’ouvrent tes plaies,
rien ne t’attaque qui ne te trahisse en fait.

Arrive la lune et ses cruches de fiel.
Alors bois ton calice. La nuit tombe amère.
Dans les plumes des pigeons floconne la lie,
tant qu’une branche n’est pas mise à l’abri.

Tu es prisonnier du monde, de chaînes encombré,
mais ce qui est vrai trace des fissures dans le mur.
Tu veilles et guettes ce qui est juste dans l’obscurité,
tourné vers l’issue inconnue.


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