
Josefina Pla (1903 – 1999) était une poétesse, céramiste et présentatrice de radio paraguayenne d’origine espagnole. Infatigable militante féministe, elle a reçu plusieurs prix pour son oeuvre, notamment de l’Académie Française et du ministère de la culture espagnole.
Voici la traduction française de deux de ses poèmes, « Je suis » et « Tout a commencé dans le miroir »
Je suis
Chair transie, opaque baie vitrée de tristesse,
eau qui fuit du ciel en perpétuel frisson;
vase qui ne sut pas se remplir de pureté
ni s’ouvrir grand aux noirs torrents de l’horreur.
Yeux qui ne servirent de rien pour regarder la mort,
bouche qui ne concéda pas son grand baiser d’amour !
Mains comme deux ailes blessées : celle de droite, inerte,
qui ne parvient pas à s’élever aux zones de l’éclat !
Plante du pied erratique et incertaine, couarde devant le chardon,
rétive au dur voyage, esquivant le culte fidèle;
genoux que le plaisir ne fit pas ployer devant son rouge autel,
et que le remords n’a pas plus réussi à vaincre !
Gorge peureuse du profond et intime cri
de la douleur ultime qui déshabille la chair :
langue qui est comme pierre à la dolence infinie
de la vérité dernière endormie dans la passion !
Visage d’inutiles roses, qui se fane dans l’ombre
puits occulte qui jamais n’abreuva une grande soif;
prairie qui ne put se soumettre en tapis
morceau de la mort, qui ne sait pas se voir !
Tout a commencé dans le miroir
Tout a commencé dans le miroir.
Dans la paume indifférente de l’eau
le nuage a simulé des îles, les fondements d’un arc en ciel.
Tout a commencé dans le miroir.
Dans le ciel l’escroquerie de la mare;
la branche a couvé l’oeuf de la lune;
l’oiseau a cousu un voile avec une couture perdue.
Tout a commencé dans le miroir.
l’étoile a cligné de l’oeil en mentant au poisson naïf;
la lune a écrit une musique qui n’a réveillé personne.
Et dans le miroir un matin,
le voyageur a reconnu son fantôme secret,
il s’est vu pomettes et tempes,
pupilles d’eau à jamais captive,
front comme une pierre tombale de lui même.
Il sortit à l’extérieur, et s’oublia à l’intérieur.
Et il commença à se classifier
selon la couleur et son cheveu.
Et les amants moururent pour lui deux ou trois fois,
et les vieux goutèrent l’agonie anticipée,
et l’homme de couleur perdit patrie et amis,
et la beauté vendit le rêve a son époux.
Tout a commencé dans le miroir.
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