Etel Adnan (1925 – 2021): « Beyrouth »

Etel Adnan (1925 – 2021) est née à Beyrouth et morte à Paris. Écrivaine polyglotte, elle écrit en français, en anglais et en arable.

Dans la dernière partie de sa longue vie, après ses 80 ans, elle est aussi une artiste plasticienne exposée reconnue dans le monde entier. Ses œuvres mêlant peinture et écriture sont exposées dans de nombreux musées prestigieux, comme le Guggenheim à New York ou le centre Paul Klee à Berne.

Artiste lesbienne, elle est la compagne de la sculptrice Simone Fattal.

Voici l’un de ses poèmes « Beyrouth » écrit en 1982, en pleine occupation du Liban par Israël. Il est traduit de l’anglais par Jean Frémon et extrait de son recueil « Je suis un volcan criblé de météores « 

 

Beyrouth

Ô douce sauvagerie du
cœur
le jour où Beyrouth mourut
sous une averse de fleurs rouges !

Oum Kalsoum est partie la première :
elle chantait pour les anges et les chevaux…
Puis les Palestiniens l’ont suivie
en silence
en procession
comme sur les fresques de leurs
ancêtres
Les Bêtes sauvages ne sont pas dans les Zoos…

B comme Begin
qui est entré dans la mythologie du Mal
avec trois milliards de dollars
pour tuer un enfant
pour tuer une forêt humaine

*

Le temps est venu pour les mots d’emprunt
de ne pas quitter l’abîme de notre
tristesse
les rides de nos visages sont aussi profondes que les canyons
du Wadi Rum
et des ossements humains
mêlés aux déjections animales
pavent ls rues de Beyrouth…
Nommons nos enfants :
Deir Yassin
Kalkilya
Sabra et
Chatila
Ne l’oublions pas…

Je n’aurais jamais cru
que la vengeance
soit un arbre qui pousse
dans mon jardin

*

Les arbres poussent dans toutes les directions
comme les Palestiniens :

déracinés
et, à la différence des papillons,
sans ailes,
liés à la terre,
lourds d’amour
pour leurs frontières et leur
misère,

aucun peuple ne peut vivre éternellement
derrière des grilles
ou sous la pluie,

leurs compagnons sont les poètes
de Russie et d’Amérique
et les Indiens du Guatemala…

Ô volcans éteints
où sont vos murs s’ils n’ont pas brûlé
et le feu qui
ronge les montagnes plus amèrement
que le Déluge ? !

Nous ne pleurerons pas des larmes
mais du sang

Quand nous avons créé
l’Ange du désert syrien
il est apparu vêtu
de vent : il n’y
avait plus de feuilles aux buissons desséchés
de l’Arabie
alors nous avons appelé  le joueur de flûte
de la Tribu
et lui avons demandé
de charmer les vagues de la Méditerranée :
elle a répondu par un chant funèbre

Nous avons assisté à tant de funérailles
pendant tant d’années
que seule la neige peut
effacer nos traces
il n’y a pas de neige à Jéricho

Ahmad et Muhammad
sont venus frapper à la porte
nucléaire
« Il faut sauver le monde, disaient-ils
c’est urgent
soyons fous. »

Il n’y a pas de place
pour quiconque est sans papiers
dans les taxis de Beyrouth
et Ahmad n’a pas de nom

Ahmad est bleu comme les bananiers de
Sidon

et jaune comme les oranges que cultivait
son grand-père à Jaffa
mais Muhammad est confus
il hallucine
chaque soir
devant la radio
et vomit les nouvelles

Qu’on l’enterre avec une longue procession de fleurs

Savez-vous ? Avez-vous entendu ?
Vous a-t-on dit
que les gens couraient dans les rues
à la recherche non de leurs chaussures mais
de leurs pieds
non pas dans un rêve cauchemardesque
mais juste devant la télévision

Le soleil est si fort au
Liban
que les caméras sont invisibles…

Savez-vous ? Vous a-t-on dit
que des peaux d’éléphant
poussent sur nos yeux
er du poil derrière les oreilles ?

Oh comme l’air est beau entre deux
nuages
sur le Mont Sannine
les jours d’Octobre

mais le carnage a eu lieu dans le
noir

cela leur a pris trois jours et trois nuits
le temps que le Christ a passé au tombeau

oui les Romains et les Juifs
attendent derrière le
Grand Mur des Lamentations
qui entoure les bidonvilles palestiniens
ô réfugiés dont le refuge
n’est même pas
une
tombe

mais la décharge de la Cité éternelle
les égouts de Beyrouth !

Ne nous précipitons pas vers notre
Sort
arrêtons-nous et regardons la Mer

Je m’adresse à vous du fond du monde
des morts
et je regarde la beauté
immaculée du ciel
notre père

nous savons combien les sommets sont assoiffés
nous connaissons la sécheresse de notre cœur

il n’ a de mots dans aucune langue

pour décrire la bête humaine

nous ne demandons rien, nous n’espérons
rien

et après les nouvelles du soir nous avons pris un bain
et salué le temps qu’il fait

J’ai gravi les marches du Mont Tamalpais
avec des béquilles
pour contempler le lever du soleil

mais je suis tombé dans les égouts
de Sabra et Chatila

un rosaire de massacres pour les moines
chrétiens du Liban
et les meurtres à venir !

De nos jours les gens sont plus nombreux que des insectes
et les pesticides faiblissent
Alors
Nous irons d’une Solution Finale à l’autre
sur les plages folles de la Terre

Je vous préviens ô nuages
ils vous tireront dessus
aussi
parce que vous êtes meilleurs
que nous le sommes

Il y a un pin à ma porte
comme un ange exterminateur
mais je lui ai dit
qu’il montait la garde auprès de mon ombre

les bananiers de Sidon
sont bleus et meurtris

l’ennemi manœuvre ses
tanks
dans nos champs
pour empêcher la moisson et la Paix

N’oublions pas la couleur
de la mer

Poètes, changez le monde
ou barrez-vous !

*

Bénis ceux qui luttent
avec leur poing
contre les avions
Bénis leurs mariages
et leurs tombes
Croyez-moi :
Nous allons ressusciter !

*

Le ciel est gris acier
aussi gris que les navires de guerre
et les arbres sont désespérément verts
nous sommes entourés d’une grande
étendue d’eau
la Volonté Divine ne parle plus
avec du feu et des mots
il y a longtemps qu’elle nous a abandonnés.

Mais dans Beyrouth assiégée
les femmes dansent encore
oui
danse du ventre
le ventre même
le ventre de femme
a gardé
son honneur intact
Beyrouth dansait sous une
averse de bombes au phosphore

l’orgueil de la cité était un chant arabe.

Les dunes de sable archaïques
sont
de nouveau en marche
la terre-mère est un suaire

Vous nous avez laissé des chants de mort
Mais ils sont plus beaux
que vos hommes

Et vous nous avez laissés sous la pluie avec
des coups de poignard au ventre
mais un enfant mort d’Ain al-Hilweh
mérite qu’ion se batte pour lui
jusqu’à ce que vos femmes
crachent leur sang
dans le Jourdain

Ce n’est pas dans les cimetières que nous
planterons le blé
ni dans la paume de ma main
Nous sommes furieux comme la tempête.

1982


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