
May Ziadé (1886 – 1914) est née à Nazareth, fille d’un père libanais et d’une mère palestinienne. Poétesse, écrivaine et journaliste, elle est une pionnière du féminisme dans le monde arabe, appelant à émanciper les femmes et à leur accorder les mêmes droits que les hommes.
En 1910, elle publie son premier ouvrage de poésie, « Fleurs de rêve », sous le pseudonyme de Isis Copia.
Pendant 19 ans, elle entretient une relation amoureuse épistolaire et platonique avec l’écrivain Khalil Gibran, qu’elle n’a jamais rencontré. Après sa mort en 1931, elle lui restera fidèle, renonçant à toute autre relation amoureuse.
Voici l’un de ses poèmes, « La vie humaine »
LA VIE HUMAINE
Notre vie est ainsi faite que nous laissons un peu de nous-même aux ronces du sentier, et cela à chaque instant.
Nous paraissons marcher en aveugles sur cette terre, et, ce qui est pire, au lieu d’être guidés par nos semblables, nous en sommes les antagonistes obligés.
Voulons-nous détacher de sa tige une rose diamantée d’un pleur de la nuit ? les épines nous déchirent la main ; … cueillir sur le gazon moussu une violette qui feint de se cacher ? un serpent siffle, s’enroule, se délace, s’élance et pique ; … couper un lilas éclos et frais ? un œil nous guette ; baiser un lys blanc ? une main pesante arrête notre épaule.
L’homme qui ne vit ne vit pas pour lui, mais pour son semblable. Et que peut-il faire, en effet, s’il a contre lui les forces coalisées de tous les hommes ? c’est à peine s’il peut en passant cueillir un pétale de fleur, récolter la pensée du fruit de sa peine !
Quand nous trouvons un instant de bonheur, avec quelle rapidité ne nous échappe-t-il pas ? En vain voudrions-nous nous arrêter ; mais nous sommes semblables à un torrent, et l’onde qui suit pousse devant elle l’onde qui précède. Son eau roule sur des roches rugueuses, tombe en cascades frémissantes ; il voudrait quitter ces bas-fonds inhospitaliers, mais il ne le peut pas : il y reste le temps que lui a départi le destin. Il côtoie de beaux rivages, de frais jardins dont le silence est rompu seulement par le murmure mystérieux d’une charmille ; en vain veut-il ralentir sa course, il ne le peut pas, le destin en a décidé de la sorte.
Quelquefois une main rêveuse lui jette un myosotis ; il n’essaie même pas de connaître cette main ; mais, cette fleur frêle, il s’efforce inutilement de s’unir à elle, de la faire sienne, de l’engloutir…
Peut-être reçoit-il un bouquet fané, il ne peut pas le rejeter, il n’en a pas le temps.
S’il traverse un lac aux rives bordées d’arbres feuillers, il espère s’y reposer un instant, mais il ne s’arrête que pour y prendre un nouvel élan ; il bondit dans une gorge resserrée, s’y blesse, y blesse une plante verte et délicate, s’élance dans une vallée qu’il féconde de sa fraîcheur, se calme à mesure que la plaine qui le borde devient plus large, se clarifie à mesure qu’il s’éloigne de la montagne, et ne vient expirer dans le grand océan bleu que lorsque son eau est parfaitement limpide.
L’eau du torrent aspire à la beauté azurée des mers comme le cœur de l’homme à l’Idéal… le torrent à l’immensité profonde, comme l’homme, au bonheur.
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