De son vrai nom Colette Anna Grégoire, Anna Gréki (1931 – 1966) est une poétesse algérienne d’origine française. Fille d’instituteurices, elle est née dans les Aurès, une région du nord est de l’Algérie.
Lors de ses études de lettres modernes à la Sorbonne, elle se lie avec l’étudiant algérien en histoire et philosophie Ahmed Inal, membre du parti communiste algérien. En 1955, elle interrompt ses études pour rentrer avec lui en Algérie et participer activement au combat pour l’indépendance.
Après la mort d’Ahmed, tuée par l’armée française le 20 octobre 1956, elle est arrêtée par les parachutistes et torturée pendant une semaine avant d’être incarcérée à la prison Barberousse à Alger.
Expulsée d’Algérie en décembre 1958, elle gagnera Tunis en 1961 pour se mettre au service du FLN.
De retour en Algérie après l’indépendance en 1962, elle signe ses poèmes « Anna Gréki », contraction de son nom et de celui de son mari « Malki »
Elle meut en 1966 pendant un accouchement, à l’âge de 34 ans
Voici trois de ses poèmes, « Avis », « Recette » et « Tableau de chasse »
Avis
Il fut un temps où je portais mon coeur
Tel un narcisse géant à la boutonnière
Je me définissais avec sa ferveur
Qui me faisait flamber au creux de l’hiver
Il fut un temps debout où la faillite
Le doute la peur je n’y pensais même pas
Mon regard était une réussite
Et j’entendais marcher les pierres sur mes pas
Qu’elle était simple la guerre manichéenne!
Rapide est la mort, multiplicatrice vie
J’ai senti s’effriter la chair de mon pays
Dans un effort terrible de récréation
Intègre est notre paix
J’avais des yeux futurs. Tu ne sais où te voir
Dans le miroir hurlant d’exigences nouvelles
Implacable est notre paix
Elle juge sur pièce et n’hésitera
Jamais à te pendre aux cordes de ton enfance
Se protéger dans la camisole de force
De la voie facile et hurler avec les loups?
Lucide est notre paix
Falsificateurs et truqueurs attention
Voici le temps de l’exigence et du respect
Populaire est notre paix
Recette
Pour devenir n’importe qui
Ne pas faire n’importe quoi
Sous le gibet d’un jour annexe
Changer de nom changer de sexe
Peut-être aussi de jeunesse et d’ancêtres
En attendant d’autres planètes
Il y aura toujours assez d’espace
Entre soi-même et son désir
Pour l’alchimie des apparences
Se convertir n’est que se divertir
Ne jamais agiter derrière soi
Le bal masqué de ses brouillons
Raturer avec componction
Même l’odeur des acacias
Se prendre avec grand sérieux car
La lâcheté se vêt de dérision
En arrachant les draps de la passion
Faire l’effort de prendre un pli
Sous le lourd fer du droit commun
Lorsque l’envers vaudra l’endroit
D’ailleurs l’on ne pensera plus
Et s’il arrive un jour qu’on mange ses enfants
Dans la cruauté des rues minérales
Ne pas s’étonner et finir son repas
Telle est la logique des voies
Surhumaines et sur-scientifiques
Où dans une odeur de javel et de fièvre chronique
N’importe qui digère et dirige
L’abstraction de ses délires
Tableau de chasse
A voir tant d’oiseaux jaillir de ma cervelle
Si beaux et très approbateurs
Je me sens devenir chasseur
Dans la forêt des voyages immortels
Où l’arbre précède l’envol
Avec tout l’art de l’hyperbole
Je vais sur une chair lunaire où s’aiguisent
Des plants au corps électrique
Qui chantent et me martyrisent
Avec des accents qui me sont bénéfiques
Dans ce mélange intime où croît
Rêve ou mémoire je monte en moi
Comme un excès de vie comme un appel d’air
Tandis que les arbres s’éthèrent
Sous les bouches ressuscitées
Sur un gazon de multitudes d’enfances
Le temps ajuste sa lancée
De leçons de choses de changes
Et donne à nos délires le meilleur grain
Du monde à prendre à pleines mains.
Nul ne s’étonne du duvet
Nouveau qui soulève les membres si tendres
Des joies tenaces comme l’ambre
Qui furent nourrices et fées
Mais qu’est-ce qui dure au-delà de l’espoir?
Les beaux oiseaux vont de mémoire
En lendemains entre miroirs
Mais qu’est-ce qui dure au-delà de la vie?
Rien qu’une chasse et ses fusils
Bien astiqués pour d’autres vies

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