Version audio du portrait

Noor Inayat Khan, 1914 – 1844, indienne et britannique, résistante
Chère Noor,
Tu es née le 1er janvier 1914 à Moscou en Russie. Ton père, Hazrat Inayat Khan, est un musicien Indien, chanteur et joueur de vina, une sorte de luth. Grand globe-trotter, il se produit avec ses frères en Angleterre, en France, aux Etats-Unis, où il fait la connaissance de ta mère, Ora Ray Baker, et donc en Russie. Il est également un guide spirituel réputé, fondateur d’une branche du soufisme, un courant de la religion musulmane.
On peut lire sur ta page Wikipedia que grâce à l’amitié de ton père avec le célèbre Raspoutine, ta famille aurait été hébergée dans les murs du Kremlin et que tu y serais née. C’est classe mais c’est faux, merci à Shrabani Basu dont la passionnante biographie m’aura évité de colporter cette rumeur.
Ce qui est vrai en revanche, c’est que tu as une ascendance familiale très prestigieuse, puisque tu descends par ta grand-mère paternelle du sultan Tipu de Mysore, qui fut l’un des principaux opposants à l’installation des Britanniques en Inde pendant la deuxième moitié du 18ème siècle. Mes hommages, princesse Noor!
Tes parents et toi quittez la Russie en 1916, peu avant la révolution russe, pour partir vous installer à Londres, où naitront tes deux frères et ta sœur. Pendant la guerre, les concerts se font rares et tu grandis dans une grande précarité. En 1920, nouveau déménagement : direction la France et plus précisément Suresnes. Vous vous y installez en 1921 dans une maison située à un peu plus d’un kilomètre de chez moi, que ton père baptise “la maison des bénédictions”. Si tu es très peu connue en France, tu l’es un peu plus dans ma ville d’adoption, où une école porte ton nom et où ta mémoire est honorée chaque année, lors du défilé du 8 mai.
Si tes parents sont loin de rouler sur l’or, tu reçois néanmoins une éducation très raffinée, accordant une grande place à la poésie et à la musique, ainsi qu’à la tolérance et la non-violence, des valeurs cardinales de la religion soufi.
En septembre 1926, ton père, malade, décide de retourner en Inde, où il décède en février 1927. Ta mère sombre alors dans une profonde dépression, et tu te retrouves cheffe de famille du haut de tes 13 ans, en charge de tes frères et sœur et de la gestion de la maisonnée.
Cela ne t’empêche pas de continuer brillamment tes études. Tu suis une formation en psychologie de l’enfance à la Sorbonne, où tu obtiens une licence en 1938.
En 1934, tu te fiances avec un jeune homme de confession juive venant d’un milieu ouvrier, dont tu as fait la connaissance à l’école normale de musique de Paris, où tu pratiques avec brio la harpe et le piano. Cette relation tumultueuse durera pendant 6 ans, malgré la désapprobation de ta famille, mécontente de te voir fréquenter un homme de basse classe. Mais tu n’es vraiment pas du genre à te laisser dicter ta conduite par qui que ce soit.
Après tes études, tu gagnes ta vie en tant que femme de lettres, écrivant notamment des contes pour enfants qui connaissent un grand succès dans la presse et à la radio.
C’est en juin 1940 que ta vie va basculer, lorsque l’armée allemande est aux portes de Paris. Toute ta famille, de nationalité britannique, doit fuir la ville. Vous prenez le chemin de l’exode comme plus de deux millions de Parisien·nes, sous la menace permanente des bombes incendiaires lâchées par les avions allemands sur les colonnes de réfugié·es. Renonçant à la non-violence prêchée par votre père, ton frère Hilayat et toi décidez de partir pour l’Angleterre afin de vous engager dans la lutte contre le nazisme. Quelques mois après ton arrivée à Londres, tu rejoins en novembre 1940 la Women’s Auxiliary Air Force, où tu es formée au métier d’opératrice radio, et te spécialises dans le renseignement.
Puis au début de l’année 1943, tu es recrutée par le Special Operation Executive ou SOE, une branche des services secrets britanniques créée par Winston Churchill pour opérer dans les pays occupés par les forces de l’Axe. Ta maîtrise du français est un atout rare et précieux pour une future espionne. Tu suis pendant 6 mois un entraînement aussi intensif que rigoureux : maniement des armes a feux et des explosifs, apprendre à tuer en silence, simulation d’interrogatoires par la Gestapo, techniques d’infiltration en territoire ennemi… A l’issue de ta formation, tu es la toute première femme envoyée en France comme opératrice radio. Tu travailleras au sein du réseau de Francis Sutill alias « Prosper », un des plus grands du pays, dans un sous-réseau dirigé par Henri Garry.
Contrairement à son cousin du MI6, beaucoup plus machiste, le SOE enverra de nombreuses femmes sur le terrain. J’ai déjà raconté l’incroyable histoire de Nancy Wake, la souris blanche contre les nazis, mais les agentes Violette Szabo et Odette Samson mériteraient tout autant leur portrait. Tout comme Vera Atkins, numéro deux de la section F du SOE, dédiée aux opérations en France. Après la guerre, elle recherchera inlassablement les traces de ses agentes disparues, pour informer leurs familles et honorer leur mémoire. A noter que sur les 39 agentes du SOE envoyées en mission sur le sol français, 13 ne rentreront jamais, un ratio deux fois plus élevé que pour leurs homologues masculins.
La mission d’opératrice radio exige un grand nombre de compétences : la connaissance du cryptage, une grande dextérité digitale et la maîtrise du morse. C’est aussi une fonction extrêmement risquée nécessitant un sang-froid exceptionnel, car les postes de radio sont très volumineux et peuvent à tout moment être découverts lors d’une fouille ou par les systèmes de détection utilisés par les Allemands. Le danger est tel que le temps de survie d’un·e opérateur·ice radio sur le terrain est estimé par le SOE à 6 semaines. Après leur arrestation par la Gestapo, iels sont soumis à la torture pour connaître leurs clés de sécurité, utilisées ensuite pour envoyer de faux messages destinés à piéger d’autres agent·es du SOE ou les réseaux de résistance. Autant dire qu’il faut un sacré courage pour s’embarquer dans cette aventure. Mais du courage, comme on va le voir, tu n’en manques pas.
Tu atterris près d’Angers dans la nuit du 16 au 17 juin 1943, avant de regagner Paris, avec de faux papiers au nom de Jeanne-Marie Régnier et sous le pseudonyme de Madeleine. Une semaine à peine après ton arrivée, Francis Suttil et les autres dirigeant·es du réseau Prosper sont arrêté·es par la Gestapo. Le réseau et ses sous-réseaux sont largement démantelés, et tu dois t’enfuir avec ton matériel. Changeant régulièrement de lieu de vie, tu continues sans relâche ton travail d’opératrice, échappant par miracle à plusieurs arrestations. Devant la dangerosité de ta situation, le SOE te propose de te rapatrier en Angleterre, mais tu refuses. Il est hors de question pour toi t’abandonner ta mission, si essentielle pour les réseaux d’espionnage et de résistance alors que tu es la seule opérateur·ice radio à encore émettre en région parisienne.
Mais ce qui devait arriver arrive, tu es finalement arrêtée par la Gestapo le 13 octobre 1943, victime d’une dénonciation. Au bal des affreux·ses les coupables potentiels sont deux : Renée Garry, la sœur de Henri ; ou bien Henri Déricourt, un officier du SOE travaillant comme agent double pour les Allemands.
Incarcérée dans les locaux parisiens de la Gestapo, tu tentes de t’évader à deux reprises par les toits mais tu es à chaque fois reprise par tes geôliers. Ils décident alors de te transférer à la prison de Pforzheim, dans l’ouest de l’Allemagne, le 27 novembre 1943. Tu y connais pendant 9 mois un terrible régime de détention, placée à l’isolement total et enchaînée en permanence par les pieds et les mains. Mais aucune des tortures que tu connaîtras là-bas ne réussira à te faire parler.
Le 12 septembre 1944, tu es transférée vers le camp de Dachau, près de Munich, avec trois autres agentes du SOE, Eliane Plewmann, Madeleine Damerment et Yolande Beekman. A ton arrivée au camp, tu es dépouillée de tes vêtements, puis sauvagement battue toute la nuit par un officier SS. Avant qu’il ne t’achève d’une balle dans la nuque, au matin du 13 septembre 1944, et alors que ton pauvre corps n’est plus qu’un amas sanglant, tu trouves la force de prononcer dans un dernier souffle le mot “liberté”. Ton corps est ensuite brûlé dans le four crématoire du camp, avec celui de tes trois camarades de déportation.
Quelques minutes plus tard, alors que ton âme s’échappe de l’âcre fumée noire du crématoire, j’aime à croire que les rayons du soleil sont venus percer les nuages du ciel de Dachau. Comme si sa lumière voulait s’unir à celle de ton prénom pour célébrer l’immensité de ton courage. Ton courage, chère Noor, à tout jamais plus fort que la barbarie.
Je ne te connaissais pas, Noor Inayat Khan. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
– Espionne… et princesse, la vie de Noor Inayat Khan, de Shrabani Basu
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