Version audio du portrait

Nellie Bly, 1864-1922, américaine, journaliste
Chère Nellie,
Depuis que je me suis lancé dans l’aventure des chères oubliées, j’ai appris à me méfier de cet effet “girl boss” dont parle Camille Paix dans son magnifique livre “Mère Lachaise” : il n’est nul besoin d’avoir accompli des choses exceptionnelles pour qu’une histoire soit belle et mérite d’être racontée. Mais tout de même, parmi les centaines de femmes que j’ai eu la chance de découvrir, peu d’entre elles m’ont fait me poser cette question avec autant de force : mais comment diable ai-je fait pour ne jamais avoir entendu parler d’elle ?
Tu es née Elizabeth Jane Cochrane, dans la grande banlieue de Pittsburgh, en Pennsylvanie, le 5 mai 1864. Treizième enfant d’une fratrie de quinze, orpheline de père à l’âge de 6 ans, tu dois grandir très vite pour subvenir à tes besoins et à ceux de ta famille. Mais la carrière de gouvernante ou d’institutrice à laquelle on destine les jeunes filles de l’époque ne te passionne guère. Non toi, ce qui te fait vibrer, chère Nellie, c’est l’écriture.
A l’âge de 16 ans, tu découvres dans le journal local de Pittsburgh un article profondément misogyne affirmant que la place des femmes est à la maison pour s’occuper des enfants. A la lecture de ce torchon, ton sang ne fait qu’un tour, et bouillonnante de rage, tu écris au rédacteur en chef du journal, Georges Madden. A défaut d’empêcher ses chroniqueurs d’écrire des âneries, l’homme sait reconnaître une plume talentueuse et te propose de rejoindre le journal. C’est à ce moment-là que tu adoptes le surnom de Nellie Bly, un clin d’œil à une chanson très populaire de Stephen Foster, “le père de la musique américaine”.
Tu as la fibre sociale et le goût du terrain, et tu te spécialises dans la condition féminine et le monde du travail ouvrier. Pour ne pas écrire sur ce que tu ne connais pas, tu te fais embaucher comme ouvrière dans des usines locales. Tu viens tout simplement d’inventer ce qu’on appelle aujourd’hui le journalisme d’immersion. Les articles que tu publies à la suite de ces expériences, et qui montrent les conditions de travail indignes des ouvrières, connaissent un succès retentissant. Mais ils suscitent aussi la colère des patrons de Pittsburgh, qui finissent par obtenir ton transfert à la rubrique culture du journal.
Qu’à cela ne tienne, tu en profites pour partir comme reporter au Mexique en 1886. Mais là-bas aussi, la liberté de parole dont tu fais preuve dans tes articles sur le régime du général Porfirio Diaz n’est guère appréciée par les autorités locales, qui t’expulsent 6 mois à peine après ton arrivée dans le pays.
Tu as 22 ans et toujours cette envie chevillée au corps de raconter le réel pour faire connaître les injustices qui te révoltent. Ton rêve, être embauchée par le New York World, le quotidien le plus prestigieux du pays, dirigé par Joseph Pulitzer. Ta candidature ne suscite d’abord aucun intérêt, mais on commence à comprendre que pour toi, chère Nellie, non n’est pas vraiment une option. Tu décides alors d’attendre devant l’immeuble jusqu’à ce que Pulitzer accepte de te recevoir, ce qu’il finit par faire après plusieurs jours de siège, le 22 septembre 1887. Intrigué par ta ténacité, Pulitzer te propose un défi : si tu arrives à te faire interner comme folle dans le terrible asile pour femmes de Blackwell’s Island, pour y réaliser un reportage en immersion, il t’embauche !
Tu resteras 10 jours au cœur de cet enfer, jusqu’à ce que Pulitzer parvienne à te faire exfiltrer. Pendant ton séjour, tu es témoin de la barbarie dont sont victimes les patientes, bien souvent guère plus folles que toi et moi à leur entrée à l’asile, mais qui avaient eu le tort d’être des femmes pauvres et isolées. De toute façon, entre les médicaments et la perversité du personnel médical, personne ici ne resterait sain d’esprit très longtemps.
L’article que tu publies à ta sortie de l’hôpital déclenche un scandale monumental, et force la ville de New York à réformer profondément le fonctionnement de l’asile de Blackwell’s Island.
Tu aurais bien eu le droit de souffler un peu, mais le repos, ce n’est pas trop ton truc. Alors tu reprends tes reportages en immersion, allant jusqu’à infiltrer l’entourage d’Edward Phelps, un redoutable trafiquant de drogue très proche de nombreux politiciens.
Et puis en 1888, il te vient une nouvelle idée incroyable. Faire mieux que Phileas Fogg, le célèbre personnage de Jules Verne, et son tour du monde en 80 jours. Ta proposition fait d’abord bien rire Pulitzer, allons bon une femme qui fait le tour du monde seule et puis quoi encore ! Mais devant ta légendaire détermination, il n’a pas d’autre choix que de finir par accepter.
Tu t’élances donc le 14 novembre 1889, direction l’Angleterre. Après un détour par Amiens pour rencontrer Jules Verne en personne, tu rejoins l’Italie, puis l’Egypte, le Yémen, Ceylan, Singapour et Hong-Kong. Peu avant d’atteindre le Japon, tu apprends qu’un autre journal a embauché une concurrente, Elizabeth Bisland, pour effectuer le tour du monde plus vite que toi, en sens contraire. L’histoire rendant rarement grâce aux perdant·es, je rappelle quand même ici qu’Elizabeth aussi battra le record de Phileas Fogg, avec un tour du monde bouclé en 76 jours. Mais tu feras donc encore mieux, chère Nellie, retrouvant ton point de départ le 25 janvier 1890, après 72 jours, 6 heures, 11 minutes et 14 secondes de voyage, bouclé par une folle traversée des Etats-Unis dans un train affrété spécialement pour toi par Pulitzer, afin d’échapper à une terrible tempête de neige. Il faut dire qu’avec plus de 600 000 lecteur·ices qui suivent la progression de tes exploits, il peut se permettre de mettre un peu d’argent sur la table.
Après cette heure de gloire commence la deuxième partie de ta vie. Le 5 avril 1895, tu épouses Robert Seaman, un riche industriel rencontré lors d’une réception à Chicago et dont tu es tombée amoureuse. Après sa mort en 1904, tu prends seule la tête de l’usine, y instaurant de nombreuses réformes pour améliorer les conditions de travail : augmentation des salaires, création de bibliothèques pour les ouvrier·ères et de centres de loisirs pour leurs enfants. Malheureusement, les malversations de ton directeur d’usine mènent l’entreprise à la banqueroute. Te voilà ruinée, et en fuite pour l’Europe afin d’échapper à tes créanciers.
Tu reviens alors à tes premiers amours de journaliste, embauchée comme correspondante de guerre pour le New York Evening Journal pendant la Première Guerre Mondiale. Tu deviens ainsi la première femme reporter à se rendre sur un champ de bataille. Après la fin du conflit, tu rentres à New York où tu consacres les dernières années de ta vie aux combats pour l’amélioration de la condition ouvrière et le droit de vote des femmes.
Le 27 janvier 1922, tu es emportée par une pneumonie, à l’âge de 57 ans. Ironie de l’Histoire, c’est la même maladie qui emportera, 7 ans plus tard, ta rivale et compagne autour du monde, Elizabeth Bisland.
Je connaissais Albert Londres, mais je ne te connaissais pas, Nellie Blye. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
– L’incroyable tour du monde de Nellie Bly, les Odyssées de France Inter
– « Culottées » de Pénélope Bagieu
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