Charlotte Delbo (1913 – 1985), « Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants » et « Ô vous qui savez »

Charlotte Delbo (1913 – 1985) est une écrivaine française, résistante et rescapée des camps de concentration nazis.

Membre des Jeunesses communistes, elle s’engage en 1941 dans la Résistance avec son mari Georges Dudach, qui sera arrêté et fusillé au Mont-Valérien en 1942.

En janvier 1943, elle fait partie du « convoi des 31000 » pour Auschwitz Birkenau qui comprend 230 femmes, pour la plupart résistantes. Elle sera l’une des 49 rescapées de ce convoi.

Son oeuvre est marquée par la promesse faite à celles qui ne reviendront pas, ses « spectres », d’honorer leur mémoire.

Voici deux de ses poèmes, « Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants » et « Ô vous qui savez »

 

Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants

Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le coeur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.

 

Ô vous qui savez

Ô vous qui savez
saviez-vous que la faim fait briller les yeux
que la soif les ternit

Ô vous qui savez
saviez-vous qu’on peut voir sa mère morte
et rester sans larmes

Ô vous qui savez
saviez-vous que le matin on veut mourir
que le soir on a peur

vous qui savez
saviez-vous qu’un jour
est plus qu’une année
une minute plus qu’une vie

Ô vous qui savez
saviez-vous que les jambes
sont plus vulnérables que les yeux
les nerfs plus durs que les os
le coeur plus solide que l’acier

Saviez-vous que les pierres du chemin ne pleurent pas
qu’il n’y a qu’un mot pour l’épouvante
qu’un mot pour l’angoisse

Saviez-vous que la souffrance n’a pas de limite
l’horreur pas de frontière
Le saviez-vous
Vous qui savez.


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