Mary Manning, pas de pamplemousse de l’apartheid

Mary Manning (1963 -), irlandaise, militante contre l’Apartheid

Chère Mary,

J’ai découvert ton histoire au détour d’un sketch de David Nihill et j’en suis très admiratif.

Irlandaise, tu travailles à Dublin chez « Dunnes », une chaîne de supermarchés. Tu es âgée de 21 ans lorsque, le 19 Juillet 1984, tes valeurs te poussent à refuser de vendre deux pamplemousses d’Afrique du Sud. En effet, à plus de 9000 km de chez toi, ce qui n’est pas encore la Rainbow Nation connaît alors les horreurs de l’apartheid. Ton syndicat, le « Irish Distributive and Administrative Trade Union » (le DATU), pousse pour le boycott les produits sud-africains. Révoltée par l’injustice des lois basées sur la couleur de peau, tu suis naturellement le mouvement.

Comme tu l’as expliqué plus tard, tu connais très peu de choses de l’Afrique du Sud. Mais tu as entendu parler de Nelson Mandela et de Steve Biko, torturé à mort dans les prisons du régime. Tu expliques à la cliente la raison de ton refus, mais, malgré sa compréhension, ton manageur veut te forcer à effectuer la vente. Face à ton refus, tu seras suspendue. L’ambiance dans le magasin était déjà tendue, les conditions de travail au Dunne store sont mauvaises depuis de longs mois, les travailleuses, principalement des femmes étant en confrontation avec les managers, principalement masculins. Dix de tes collègues se mettent alors en grève, elles ont toutes entre 17 et 24 ans. Je veux ici écrire leur nom pour rendre hommage à cette jeunesse qui eut le courage de se lever par solidarité envers un peuple opprimé par le racisme : Karen Gearon, Liz Deasy, Michelle Gavin, Vonnie Munroe, Alma Russell, Tommy Davis, Sandra Griffin, Theresa Mooney, Cathryn O’Reilly, Alma Russel et Brendan Barron.

En ce beau dimanche de juillet, vous imaginez partir pour une journée « fériée en plus », peut-être quelques jours de grève. Tes collègues et toi montez un piquet de grève à l’entrée du magasin à Henry Street à Dublin.

2 ans et 9 mois. Vous avez tenu le piquet pendant 2 ans et 9 mois. Soutenues par votre syndicat mais battues par la police (Tommy sera arrêté et emmené, Theresa et Cathryn recevront à la maison des visites du contre-espionnage), abusées par les pickpockets, condamnées par l’église, réprimées par votre employeur, vous n’avez jamais abandonné. Pour cette cause si juste, mais si lointaine, vous avez été traitées de jeunes idiotes (Brigitte Macron dirait « sales connes » aujourd’hui), ne comprenant pas les enjeux. Et pourtant, tous les jours (voire les nuits), vous étiez là.

De 90£ la semaine, vous passez à 21£ par semaine de caisse de grève, un salaire très insuffisant pour subvenir à vos besoins. Tu t’estimes chanceuse car tes parents peuvent t’héberger, c’est plus dur pour Vonnie avec son enfant qui perd sa maison faute de pouvoir payer le crédit, pour Cathryn, mère célibataire, ou pour Theresa qui accouchera pendant la grève.

Mais vous obtenez un second support, moral et de poids, en la personne de Nimrod Sejake, leader syndical sud-africain exilé en Irlande après avoir partagé la cellule de prison de Nelson Mandela. Il vous rejoindra tous les jours, marchant plusieurs kilomètres depuis son domicile, vous expliquant les conditions de vie en Afrique du Sud, renforçant votre conviction quant à la justesse de votre cause. Comme tu t’en souviens encore aujourd’hui il t’explique : « L’Afrique du Sud, c’est comme une pinte de Guinness, un petit nombre de blancs en haut et tout le peuple noir dessous ».

Lors de son exil en Irlande et pendant votre grève Marius Schoon, un activiste Afrikaner anti-apartheid, vous rend un vibrant hommage, après que sa femme, Jeanette et sa fille aient été assassinées par la police Sud-Africaine à l’aide d’un colis piégé.  Comme tu le dis toi-même, vous vous rendez compte ce jour-là que vous ne risquez de perdre qu’un travail là où d’autres perdent la vie.

Quand Desmond Tutu demande à vous rencontrer en allant recevoir son prix Nobel de la paix en 1984, l’opinion publique commence à tourner. Il souligne votre engagement inspirant et la solidarité avec son peuple. Il vous invite en Afrique du Sud en 1985. Une collecte de fond organisée dans les pubs de la ville vous permet de rassembler les 7000£ nécessaires au le voyage en une seule nuit. A l’arrivée à l’aéroport de Johannesburg, les soldats de la police locale vous arrêtent sans aucun juste motif. Après 8h de détention, vous êtes renvoyées en Irlande, sans pouvoir entrer en Afrique du Sud. Mais l’Irlande vous soutient maintenant, et votre accueil à Dublin fera l’objet de nombreux reportages dans les journaux nationaux pour célébrer les «plus dangereuses travailleuses de supermarché du monde» ! Karen sera même invitée à New York à l’ONU où son speech y recevra la première stand-in ovation enregistrée.

Après 14 mois de grève, le groupe est toujours aussi soudé, et avec le soutien de la population, les discussions entre syndicat et patronat aboutissent au bannissement des produits sud-africains dans votre chaine de supermarché en échange de l’arrêt du piquet de grève. Vous ne retournez pas travailler pour autant. Ce n’est qu’en 1987, avec la décision de l’Irlande de bannir l’importation de produits sud-africains, que se termine votre grève. L’Irlande est le premier pays européen à le faire.

Certaines de tes collègues retournent à leur poste (la direction proposera quand même un nouveau contrat où vous ne pouviez refuser de gérer les marchandises). Certaines comme Karen seront virées et blacklisté dans les entreprises de Dublin. En 1990, l’apartheid est enfin aboli et Nelson Mandela se rend en Irlande. Il ne manquera pas de rendre hommage à ces travailleuses qui, à plusieurs milliers de kilomètres de son pays, ont senti la nécessité de s’engager pour sa cause.

Contrairement à d’autres de tes camarades, tu ne le rencontreras pas, étant partie travailler 5 ans en Australie. En revanche, tu feras partie de la délégation des grévistes de Dunnes qui seront invitées à assister à ses funérailles en 2013. Une fierté ainsi qu’une validation, après vous être fait sermonner dans votre pays sur votre mouvement qui « allait encore plus appauvrir les travailleurs sud-africains ». Le peuple sud-africain, lui, ne manquera pas de vous remercier chaleureusement pour vos actions.

L’héritage de votre mouvement ne se résume pas à une plaque sur le lieu du piquet de grève, une rue à ton nom à Johannesburg, quelques chansons ou une page Wikipédia pour la grève. Il incarne surtout une leçon pour toutes celles et ceux qui hésitent à s’engager dans la défense de causes justes, même à l’autre bout du monde.

Et comme on ne se refait pas, tu participais cette année, en 2025, aux marches irlandaises pour la Palestine à Dublin. 41 ans après avoir refusé de vendre ces deux pamplemousses, tu es toujours aussi révoltée par l’apartheid. Et tu appelles au boycott des produits venant d’Israël.

Je ne vous connaissais pas, Mary Maning, Karen Gearon, Liz Deasy, Michelle Gavin, Vonnie Munroe, Alma Russell, Tommy Davis, Sandra Griffin, Theresa Mooney, Cathryn O’Reilly and Brendan Barron. Maintenant si, et je ne vous oublierai pas.

 

Rédigé par Thomas Duffey

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