Isabelle Crombez alias Laurent Evrard, « La ville qui bouge », 1900

George Sand (de son vrai nom Aurore Dupin), ne fut pas la seule autrice à devoir adopter un pseudonyme masculin pour être reconnue. En plus d’Isabelle Crombez (1858 – 1911,  alias Laurent Evrard), poétesse souvent comparée à Mallarmé et qui fut la première autrice à recevoir le grand prix de littérature de l’Académie Française en 1918, on peut citer Marie d’Agoult (alias Daniel Stern), Victoire Léodile Béra (alias André Léo) ou Marie-Amélie Chartroule (alias Marc de Montifaud)

 

La ville qui bouge

 

On m’a dit que la ville aux flancs obscurs de ses marbres
Porte un peuple d’invisibles et nécessaires cariatides:
Et quelquefois dans la longueur du Vieil Age et de la Nuit
Des corps occultes et formidables se retournent dans ses murailles

Leurs grand gestes font des crevasses, les arcs bougent, les fûts tressaillent
Un pan de mur en avançant se balance, un autre fuit;
Puis ils gardent l’attitude et les façades sont rigides,
Dans leur poste imprudente et leurs aplombs déboités

Comme on voit en passant que tous ces murs sont hantés!
Tant de têtes apparaissent dont les cous sortent de la pierre!
C’est leur destin de s’encadrer aux saillies des ornements:
Mais ces visages qui s’intercalent ont des marques de vie profonde,

Mais tous ces muscles inconnaissables obéissent et correspondent
Au plan du dieu qui les enchaîne en un tragique alignement,
Et ces êtres héroïques sourient et semblent se complaire
Au secret de leur sort impénétrable et muré.

Il en est parmi eux dont le regard assuré
Manifeste plusieurs siècles de jouissance clandestine.
Là-bas, au centre, un front surplombe et s’unit d’un tel effort,
D’un tel pouvoir d’attention au triangle du fronton lisse,

Qu’il le projette comme une image et qu’il pense tout l’édifice!
Ou bien encore un masque immense et serein dont l’œil s’endort
Se recule dans les pierres et s’enfonce sous les patines
Pour gagner au sommet et reposer les vieux murs.

Et souvent excessifs dans leur besoin de torture,
Pour que l’oeuvre solidaire soit plus intime, plus cruelle,
Ils sacrifient leurs fruits humains aux fantaisies des Motifs:
Et la volute qui les couronne se termine comme une oreille

Et s’il arrive que des yeux tristes, près d’un angle, s’effraient et veillent
Dans un visage où le jour plaque un blanc morne et maladif,
C’est que la haute maison souffre d’un mal terrible et chancelle
Quand le corps prisonnier veut respirer trop souvent

Mais voici sur des fronts comme un mauvais coup de vent!
Ah! les têtes surprenantes de gens qui courent immobiles!
Ils ont vraiment l’air de bondir, haletants, échevelés,
Devant la fougue diabolique d’un orage dans la façade!

Puis les arêtes sont plus tremblantes, plus obliques les colonnades,
Car ces grands murs en se penchant font un pas pour s’en aller,
Elle est si raide, si chimérique, la démarche dont ils oscillent
Que l’on croit voir dans la ruelle inégale branler des arbres

Mais je sais que ma ville aux flancs obscurs de ses marbres
Porte un peuple d’invisibles et nécessaires cariatides:
Et quelquefois dans la longueur du Vieil Age et de la nuit
Des corps occultes et formidables se retournent dans ses murailles


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