Les chères oubliées mettent les stéréotypes en PLS, épisode 1

Il y a deux ans de cela, si vous m’aviez dit « femme noire », la première image convoquée par mon cerveau aurait été celle d’une femme de ménage. Puis seraient venues les sœurs Williams, Venus et Serena. Je connaissais bien sûr Rosa Parks et Angela Davis grâce à la chanson Lily de Pierre Perret que j’écoutais en boucle étant enfant… Mais je n’aurais pas pensé à elles en premières.
Ce n’était pas de ma faute. J’ai grandi et je vis dans un monde qui reste gangrené de stéréotypes racistes, sexistes ou homophobes, et les valeurs que mes parents et mes professeur·es ont cherché à me transmettre ne m’en protègent que partiellement.
Si l’on m’avait présenté très peu de rôles modèles féminins, c’est encore plus vrai concernant les femmes racisées. Or le cerveau humain a beaucoup de mal à imaginer ce à quoi il n’est pas exposé, comme le montre cette passionnante émission de France Télévision « Sommes-nous tous racistes? ». Je vous la recommande vraiment, c’est parfois flippant mais très éclairant.
Et puis les chères oubliées sont arrivées. Comprenons-nous bien, je n’ai pas du tout la prétention de m’être débarrassé de tous mes stéréotypes, je sais que ma vie entière n’y suffirait pas.
Mais aujourd’hui, après bientôt deux ans de lectures, d’écoutes et de recherche, si vous me dites « femme noire » je pense plutôt à:

  • Alice Mathieu Dubois (1861 –  1942), première bachelière noire et première Française noire à devenir docteure en médecine en 1887. Elle est aussi la première médecin française directrice d’un établissement de santé privé
  • Jane (1902 – 1993)  et Paulette Nardal (1896 – 1985). Ces philosophes nées en Martinique tinrent un Clamart un salon littéraire qui devint un haut lieu intellectuel et artistique du monde noir, et fut très vite placé sous surveillance policière. Elles fondèrent en 1931 La Revue du monde noir et  posèrent les bases de la théorie de la négritude, que Césaire, Senghor et Damas leur déroberont sans aucun scrupule. Comme quoi l’effet Matilda ne connaît pas la couleur de peau…
  • Marian Anderson (1897 – 1993),  première cantatrice noire de carrure internationale
  • Katherine Johnson (1918 – 2020), mathématicienne de génie et ingénieures pour le programme Apollo de la Nasa avec Dorothy Vaughan et Mary Jackson
  • Mae Jemison (1956 – ), médecin et ingénieure qui fut la première femme afro-américaine envoyée dans l’espace
  • Toni Morrison (1931 – 2019), première femme noire à recevoir le prix Nobel de littérature en 1993. A noter que son premier roman, « L’oeil le plus bleu » publié en 1970, fut très mal reçu car elle eut le courage d’y parler d’inceste et de pédocriminalité
  • Leymah Gbowee (1972 – ), prix Nobel de la paix en 2011, grâce à qui j’ai découvert, à presque 40 ans, le caractère massif et systémique du viol conjugal en France
  • Solange Faladé (1925 – 2004), médecin, anthropologue et première Africaine psychanalyste
  • Fatoumata Kebe (1985 – ), astrophysicienne et écrivaine spécialisée dans l’étude des débris spatiaux
Il était impossible de toutes leur faire de la place sur le visuel, mais je pense aussi à:

  • Mary-Ann Shadd Carry (1823 – 1893), journaliste et avocate engagée dans la lutte contre l’esclavage et qui fut la première Afro-américaine à fonder un hebdomadaire en Amérique du Nord
  • Edmonia Lewis (1844 – 1907), première sculptrice d’origine Afro-américaine et autochtone à atteindre une reconnaissance internationale
  • Manon Tardon (1913 – 1989), née en Martinique et qui fut une figure de la Résistance intérieure française et de la France libre
  • Viola Desmond (1914 – 1965), femme d’affaires canadienne célèbre pour son action contre la ségrégation raciale. Elle est également la première femme noire à figurer seule sur un billet de banque canadien
  • Olivia Hooker (1915 – 2018), qui fut la première femme afro-américaine à entrer dans la garde côtière américaine en 1945, avant de devenir psychologue et professeure d’université. Elle était la dernière survivante connue du massacre raciste de Tulsa en 1921.
  • Dorothy Dandridge (1922 – 1965), première actrice afro-américaine à s’être imposée à Hollywood
  • Katoucha Niane (1960 – 2008), une des premières top model noires qui fut l’égérie d’Yves Saint-Laurent dans les années 1980
La liste est bien sûr incomplète, je pourrais continuer encore très longtemps.
Mais vous savez quoi, même après avoir découvert toutes ces femmes d’exception, quand on me dit « femme noire », je continue à penser AUSSI aux femmes de ménage. Ainsi qu’aux aides soignantes, aux auxiliaires de vie dans les EHPAD, aux auxiliaires de puériculture, aux femmes de chambre et à toutes celles qui tiennent notre pays à bout de bras en subissant au quotidien un racisme de plus en plus débridé, dans la vraie vie comme sur les réseaux sociaux.

Je pense à particulier à celles qui, n’ayant pas la chance d’être Françaises, vivent dans l’angoisse de perdre leur travail ou d’être expulsées  par un État qui organise lui même leur illégalité, et finit par les déshumaniser en les qualifiant « d’OQTF »

Mais que sommes-nous devenus pour infliger cela à celles et ceux qui font tant pour nous?
Prenez soin de vous et surtout des autres
Guillaume

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