
J’ai découvert Victoire Babois, ainsi qu’une longue liste d’incroyables autrices, grâce au formidable livre de Julien Marsay, « La revanche des autrices ». Un ouvrage qui est au passage le premier que je lise et qui soit écrit par un homme, et je commence à en avoir lu pas mal. Je vous avoue que cela m’a fait du bien, car dans cette délicieuse obsession que sont devenues pour moi les chères oubliées, il m’arrive parfois de manquer un peu de compagnie masculine.
Bref, revenons à Victoire Babois. Elle était considérée de son vivant comme une des plus grandes poétesses de l’histoire de la poésie française. Ses poèmes furent une sources d’inspiration pour les plus grandes poétesses et poètes du XIXè siècle, comme Marceline Desbordes-Valmore, Alphonse de Lamartine et Victor Hugo. Elle fut pourtant complètement effacée, comme nombre d’autrices de grand talent (comme la plupart en fait…).
C’est pour survivre à la mort de sa fille Blanche, décédée à l’âge de 5 ans, qu’elle se mit à écrire.
En 1804, elle publia en sa mémoire un recueil intitulé « Elégies sur la mort de sa fille âgée de cinq ans », qui connut un grand succès.
On pense bien sûr à Victor Hugo et aux poèmes qu’il écrivit pour pleurer sa fille Léopoldine, morte noyée à 19 ans.
Mais là où il fut unanimement loué pour son amour paternel, nombreux furent ceux qui attaquèrent Victoire Babois, lui reprochant son insincérité pour avoir exprimé avec tant de beauté son chagrin de mère. En littérature comme dans beaucoup de choses, c’est deux poids deux mesures!
Vous trouverez ci-dessous trois de ses poèmes, « A ma fille », « A ma fille décédée » et « Mon sexe, dites-vous, déshérité des cieux », et d’autres encore en suivant ce lien.
A ma fille
Ô toi dont la pénible enfance
S’écoule au milieu des douleurs,
Toi, dont la fragile existence
M’a déjà coûté tant de pleurs ;
Ô ! De ta mère,
Fille trop chère,
Le ciel enfin comble les vœux,
Et de ta vie,
Las ! Tant chérie,
Il daigne resserrer les nœuds.
Déjà de ta bouche enfantine
S’échappent mille traits charmants,
Que mon cœur saisit et devine
Dans les plus doux ravissements ;
Mais sans culture,
De la nature
Tu perdrais les dons généreux,
Si ma tendresse,
Veillant sans cesse,
N’en cultivait le germe heureux.
Je verrai sans inquiétude
Venir la saison des erreurs.
Ma constante sollicitude
Saura se cacher sous les fleurs.
Avec adresse
Douce sagesse
Te conduira vers le bonheur,
Et ma tendresse,
Veillant sans cesse,
Servira d’égide à ton cœur.
A ma fille décédée
Ma fille ! … Je t’appelle, hélas ! Et tu n’es plus !
Loin du climat qui te vit naître,
Comme une tendre fleur, tu n’as fait que paraître.
Je viens graver ici des regrets superflus.
Ici sont renfermés, sous cette froide pierre,
Tes grâces, ta beauté, tes talents, tes vertus,
Et le cœur de ta mère.
Mon sexe, dites-vous, déshérité des cieux
Mon sexe, dites-vous, déshérité des cieux,
Ne sait juger ni vers ni prose.
Un style clair et pur, obscur ou vicieux ;
Du bon ou du mauvais : c’est pour lui même chose.
Jamais de l’analyse il ne prit le compas,
Enfin de l’art d’écrire il ne se doute pas.
Hé bien, passe pour l’art d’écrire :
Mais il faut nous permettre au moins de savoir lire.
Si vous tenez rigueur, si vous n’accordez rien,
Nous lirons malgré vous, et nous lirons très bien.
On a vu, grâce à la sottise,
On voit et l’on verra pédants lourds et diffus
Ecrire sans s’entendre et sans être entendus,
Et s’admirer surtout quoi que la raison dise.
Mais femme en l’art des mots est beaucoup moins apprise :
De la clarté du sens elle fait plus de cas,
Et n’admire jamais ce qu’elle n’entend pas.
Bien il est vrai pourtant que l’austère analyse
Ne procède pas à sa guise.
Elle s’en va décomposant,
Recomposant et détruisant,
Sur l’avenir, sur le présent,
La douce illusion que la nature a mise.
Cette méthode exacte a pour nous peu d’appas ;
Messieurs, ne vous en fâchez pas :
On peut être, je crois, sans vous faire une injure,
Du même avis que la nature.
Et puis, la vérité qui marche pas à pas,
Bientôt nous conduirait peut-être
A vouloir juger notre maître ;
Et quel serait votre embarras,
Si nous allions vous bien connaître !
En vous analysant sans nous laisser charmer,
Le résultat bien net d’une telle science
Ne nous offrirait pas, je pense,
Trop de raisons pour vous aimer.
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