Version audio du portrait

Sophie Scholl, 1921-1943, allemande, résistante au nazisme
Chère Sophie,
On n’est pas sérieuse, quand on a dix-sept ans. Mais on peut mourir à vingt et un ans, d’avoir été trop courageuse.
Tu es née le 9 mai 1921 à Forchtenberg, un magnifique village des environs de Stuttgart. Ton père Robert est le maire de la commune et ta mère Magdalena, une ancienne infirmière, s’occupe de toi et de tes cinq frères et sœurs : Inge, Hans, Elisabeth, Werner et Tilde. Profondément croyante, elle vous transmet des valeurs chrétiennes qui auront une importance capitale dans le cours de votre existence.
En 1931, ta famille et toi déménagez pour vous installer dans la grande ville d’Ulm, en Bavière. Deux ans plus tard, en janvier 1933 et alors que tu n’as pas encore douze ans, Adolf Hitler est nommé chancelier de la République de Weimar, après l’arrivée en tête du parti nazi aux élections législatives de novembre 1932. Comme plus de 80% des enfants de ta génération, tes frères et sœurs et toi rejoignez les jeunesses hitlériennes, malgré l’opposition de vos parents.
La nature, les nuits à la belle étoile, les chansons autour du feu de camp, l’esprit de camaraderie… tout cela vous enchante. C’est un peu comme les scouts, les croix gammées et l’antisémitisme en plus. A seize ans, tu tombes amoureuse d’un sous-officier de la Wehrmacht de quatre ans ton aîné, Fritz Hartnagel, avec qui tu entretiens une relation passionnée.
Mais peu à peu, vos illusions commencent à se fissurer. C’est d’abord l’interdiction de certaines chansons au prétexte qu’elles ont été écrites par des étrangers. Puis ce livre de Stefan Zweig, « les très riches heures de l’humanité » (un chef d’œuvre pourtant) confisqué à ton frère Hans parce que son auteur était juif. En 1938, il est arrêté par la Gestapo et brièvement incarcéré pour avoir rejoint une organisation de jeunesse concurrente et interdite.
En 1939, c’est le début de la Seconde Guerre Mondiale. Ton fiancé Fritz est envoyé au front, et vous entamez une longue correspondance dont le contenu dit beaucoup sur ta liberté d’esprit et la force de ton caractère. En 1941, tu es réquisitionnée pour un service agricole d’un an entre jeunes femmes, totalement abrutissant. Tu t’en évades en lisant en cachette les confessions de Saint-Augustin, un des pères fondateurs de l’Eglise et grand théoricien de la pensée chrétienne. Gare à ne pas te faire prendre, car la possession de tout livre personnel est rigoureusement interdite. Tu puiseras dans cette foi chrétienne une force incommensurable pour défendre, jusqu’à la fin de ta courte vie, tes idéaux de justice, de paix et de liberté.
Libérée de ton service des champs, tu entames en mai 1942 des études de biologie et de philosophie à l’université de Munich. Tu retrouves ton frère Hans, qui y étudie la médecine depuis trois ans, en alternance avec des séjours à la caserne et sur le front.
En juin 1942, vous fondez avec Alexander Schmorell, un ami et compagnon d’étude de Hans, un petit groupe de résistance que vous baptisez “La Rose Blanche”. Il comptera une quinzaine de membres, des étudiant·es comme vous et un de vos professeurs, Kurt Huber. Vous rédigez quatre premiers tracts, adressés aux intellectuel·les allemand·es et qui comprennent pour l’un d’entre eux une dénonciation des 300 000 victimes de la Shoah en Pologne.
Il faut mesurer l’immense courage et l’intelligence dont vous avez dû faire preuve afin de rassembler tout le matériel nécessaire pour rédiger ces tracts, en faire des milliers de copie et les diffuser dans toutes les grandes villes du Sud de l’Allemagne, et jusqu’à Vienne en Autriche. Car partout dans le pays, la terrible Gestapo surveille les moindres faits et gestes de tous·tes les habitant·es.
A l’été 1942, Hans est envoyé avec ses amis médecins sur le front russe, en pleine bataille de Stalingrad. Témoin des innombrables horreurs commises par l’armée allemande, il en reviendra plus que jamais convaincu de l’absolue nécessité de résister, quoi qu’il en coûte.
Pendant ce temps en Allemagne, ton père Robert est arrêté et emprisonné pendant quatre mois pour avoir exprimé une opinion critique du régime nazi. Afin de soutenir cet homme si épris de liberté, tu te rends devant l’enceinte de la prison et tu entonnes avec ta flûte l’air d’une célèbre chanson allemande intitulée « les pensées sont libres ». Comme il a dû être fier de toi, si les notes de ton instrument sont parvenues jusqu’à lui.
Pendant l’hiver 1942-1943, vous diffusez un cinquième tract, qui dénonce la boucherie de Stalingrad, et appelle le peuple allemand à la révolte. Puis un sixième, adressé directement aux étudiant·es. Vous poussez même l’audace jusqu’à couvrir les murs d’une grande avenue munichoise de dizaines d’inscriptions « A bas Hitler », et « Vive la liberté ».
Le 18 février 1943, Hans et toi partez déposer des tracts dans les salles de classe et les couloirs de l’université de Munich. Alors que vous vous dirigez vers la sortie, tu saisis une pile de tracts et tu la lances par-dessus la rambarde donnant sur le grand hall intérieur de l’université. Cette pluie de papier et de liberté vous sera fatale. Le gardien de l’université vous a repéré·es, et il fait bloquer les accès, jusqu’à l’arrivée de la Gestapo.
Pendant les jours et les nuits d’interrogatoire qui suivent votre arrestation, tu fais preuve d’un calme et d’un courage exceptionnels, donnant des leçons de politique et d’humanité à tes tortionnaires, et t’accusant de tout pour essayer de protéger les autres membres du réseau. Tu n’as pas peur Sophie, tu sais depuis longtemps quel sort t’attend, et tu t’y es préparée.
Le 22 février 1943, après un simulacre de procès, tu es condamnée à la guillotine, en compagnie de Hans et de Christoph Probst, père de trois jeunes enfants et arrêté un jour après vous. L’exécution a lieu quelques heures plus tard, ne te laissant que quelques minutes pour dire adieu à tes parents.
Hans meurt au cri de « Vive la liberté ». Et toi, chère Sophie, juste avant que ta tête ne roule au pied de l’immonde machine de mort, tu prononces ces derniers mots, sublimes d’espoir et de poésie : “Le soleil brille encore”.
Quelques mois plus tard, trois autres membres de la Rose Blanche, Kurt Huber, Alexander Schmorell et Willi Graf, connaîtront le même sort que toi.
Il me semble souvent, chère Sophie, que notre monde est devenu fou. Nous sommes au bord du gouffre climatique, mais les pyromanes de tous les pays veulent démanteler les maigres avancées de ces dernières décennies. La vie sur Terre disparaît à une vitesse terrifiante, nous n’en finissons plus de détruire cette nature que ton frère et toi chérissiez tant. Pendant ce temps aux États-Unis, un milliardaire mégalomane et suprémaciste blanc s’amuse à gratifier la foule de saluts nazis, en pleine investiture présidentielle. En Allemagne, un parti ne cachant que fort peu sa nostalgie du régime nazi arrive en deuxième position dans les intentions de vote. En Autriche, le leader du parti d’extrême droite souhaite se faire appeler “Volkskanzler”, comme Adolf Hitler en son temps. Extrême droite qui partout où elle remporte les élections, s’attaque aux contre-pouvoirs et aux droits des minorités. Et nous regardons ailleurs, comme si au fond tout cela n’était pas bien grave. Tout cela te rappelle peut-être quelque chose, chère Sophie ?
Mais je sais aussi que partout sur cette planète, des femmes et des hommes s’unissent, dans une immense chaine d’actes de résistance. Puisse le chœur de leurs voix s’élever vers les cieux, en un puissant chant de fraternité. Et si ce chant parvient jusqu’à toi, là-haut au paradis des femmes d’exception, alors tu le sauras, Sophie : aujourd’hui aussi, le soleil brille encore.
Je ne te connaissais pas, Sophie Scholl. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas.
Portrait rédigé par Guillaume Dufresne
Ressources utilisées pour ce portrait:
- « Le soleil brille encore », livre d’Adrien Louandre
- « La rose blanche, six allemands contre le nazisme », livre d’Inge Scholl
Chères oubliées © 2025 is licensed under CC BY-NC-ND 4.0
Un projet garanti 100% écrit à la main, sans intelligence artificielle!
Laisser un commentaire