Nelly Sachs (1891- 1970): « Partage-toi, nuit »

Nelly Sachs (1891 – 1970) est une poétesse suédoise, juive, de langue allemande. Elle a reçu le prix Nobel de littérature en 1966.

Rappelons qu’elles ne sont à ce jour que 17 femmes à avoir reçu le prix Nobel de littérature en bientôt 125 ans d’existence. Spoiler alert, ce n’est pas beaucoup mieux dans les autres catégories.

Nelly Sachs publie ses premiers textes dans les années 20. Née en Allemagne, elle échappe aux persécutions nazies en s’exilant à Stockholm avec sa mère, mais plusieurs membres de sa famille seront déportés et mourrons en camp de concentration.

Ce deuil insurmontable des survivants de la Shoah et le désir de mémoire sont au coeur de son oeuvre et de sa vie, marquée par son combat contre la maladie mentale.

Ces trois textes sont issus de son dernier recueil de poèmes intitulé « Partage-toi, nuit », traduit de l’allemand par Mireille Gansel.

 

Blancheur dans le parc de l’hôpital

I

Dans la neige
va la femme
elle tient sur son dos
mal agrippés
en grand secret
des rameaux cassés avec leurs bourgeons
encore couverts de nuit

Elle cependant dans la démence toute silencieuse
dans la neige
regardant autour de soi, et grands ouverts
les yeux où
de tous côtés entre le néant –

Mais à la dérobée les lointains
dans sa main
se sont mis en mouvement –

II

Le silence abreuvé de tant de blessures
religion des orants qu’on a déjà emmenés
vit encore du martyre
toujours nouveau comme le printemps

**

Je vous fais ici prisonnières
vous paroles
tout comme vous en m’épelant jusqu’au sang
me faites prisonnière
vous êtes les battements de mon cœur
vous comptez mon temps
ce vide marqué de noms

Laissez-moi voir l’oiseau
qui chante
sinon je croirai que l’amour ressemble à la mort –

**

Ô vous mes morts
Vos rêves sont devenus orphelins
La nuit a recouvert les images
Envolée en chiffres, votre langue chante

La cohorte d’exode des pensées
votre legs migrant
mendie à mon rivage

Je suis inquiète
très effrayée
de saisir ce trésor avec ma vie si petite

Moi-même dépositaire d’instants
de battements de cœur, d’adieux
de blessures de mort,
où est mon héritage

Le sel est mon héritage

**


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