Etel Adnan (1925 – 2021), « Nuit »

Etel Adnan est née à Beyrouth le 24 février 1925. Poétesse polyglotte, elle a écrit en français, en anglais et en arabe et possédait les nationalités libanaise américaine et française.

Elle connut aussi à partir du début des années 2010, à plus de 80 ans, un grand succès en tant qu’artiste plasticienne, exposant notamment au musée Guggenheim de New York ou au centre Paul Klee de Berne.

Staring at the sun

Voici deux extraits de son recueil « Nuit » publié en 2017

 

L’amour, sous toutes ses formes, est la chose la plus importante à laquelle nous soyons jamais confrontés, mais la plus dangereuse aussi, la plus imprévisible, la plus chargée de folie. Cependant c’est le seul salut que je connaisse

il n’y a pas lieu de craindre ceux
qui insultent notre insoumission,
les vaincus auront toujours le
dernier mot

j’habite un invisible qui n’a ni
salle de bain ni entrée.
l’invisible n’a pas de propriétaire.
le rêve n’a jamais de murs,
et il n’y fait jamais froid

et mes ombres s’allongent
sur mon corps quand il dort,
et le ciel cesse d’être bleu, et
la lumière attend

nous n’avons pas de grandes actrices
dans nos petites épiceris et nos
hommes exportés par la faim se pressent
dans l’acier de l’hiver

je ne suis pas un fantôme longeant
le fleuve étranger, ni léopard ou
chouette. je suis un courant d’air

si on écrit, c’est qu’on ne peut pas
chanter, si on dort, c’est qu’on ne
peut pas vivre

la plupart du temps, la mémoire
ne sert à rien : les hôtels où j’ai attendu
ont disparu

 

**

La lune a fermé un ou deux rideaux. Une pluie fine interfère.

Je mesure ma mémoire des choses, mais non pas la mémoire elle-même, puisque le présent est aussi en train de déborder.

Nous créons la réalité rien qu’en existant. Ceci est tout aussi vrai pour la chouette qui somnole en ce moment sur une branche.

Un tigre dompté est aussi insignifiant que les gens qui prennent l’escalator de ce bâtiment. L’angoisse noyée dans le vin rouge revient comme le coucher du soleil.

En bas, dans la vallée, la guerre déploie sa logique ; de l’autre côté du ranch l’océan fait monter sa colère.

Mon père est né l’année où l’idée de l’éternel retour vint à l’esprit de Nietzsche ; probablement le même jour.

Un arbre a toujours du courage. D’ailleurs, nous sommes juste une fenêtre sur le monde.

Nous avons besoin d’un buisson de roses sur le balcon et que le téléphone ne sonne pas.

J’ai vécu uniquement par mes propres moyens, voilà pourquoi je suis un fleuve.

La mort n’était ni chaude ni froide lorsqu’elle touchait ta peau. La volonté n’est jamais affrétée, la matière est frustrée par ses limites.

Je voudrais que tu me voies étendue sur l’empreinte laissée par ton corps sur le lit, mais dans nos âmes la chaleur t’appartient.

C’est arrivé dans des années dont personne ne se souvient. Je n’ai pas tenté de faire quoi que ce soit de plus.

Ma propre disparition suivit un nuage qui m’avait trouvée assise dans un jardin.

Les tunnels reproduisent les schémas des artères. Il y a un ver dans le cœur qui se nourrit de sa pitance et dans la cour des oiseaux pour qui l’histoire importe peu, bien qu’elle ait brisé nos vies.

Un jour, le soleil ne se lèvera pas à son heure, alors le jour ne sera pas. Et en l’absence de jour, il n’y aura pas de nuit non plus. Ainsi, la Révélation se sera accomplie.


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