
Poétesse polonaise, Wislawa Szymborka (1923 – 2012) a reçu le prix Nobel de littérature en 1966. Elle a publié une vingtaine de recueils de poèmes et a été traduite dans 40 langues.
Rappelons qu’elles ne sont à ce jour que 17 femmes à avoir reçu le prix Nobel de littérature en bientôt 125 ans d’existence. Spoiler alert, ce n’est pas beaucoup mieux dans les autres catégories.
Voici deux de ses poèmes, « Tout hasard » et « Remerciements », dont la traduction est de Piotr Kaminski.
Tout hasard
Cela a dû arriver.
Cela est arrivé plus tôt. Plus tard.
Plus près. Plus loin.
Pas à toi.
Tu as survécu, car tu étais le premier.
Tu as survécu, car tu étais le dernier.
Car tu étais seul. Car il y avait des gens.
Car c’était à gauche. Car c’était à droite.
Car tombait la pluie. Car tombait l’ombre.
Car le temps était ensoleillé.
Par bonheur il y avait une forêt.
Par bonheur il n’y avait pas d’arbres.
Par bonheur un rail, un crochet, une poutre, un frein,
un chambranle, un tournant, un millimètre, une seconde.
Par bonheur le rasoir flottait sur l’eau.
Parce que, car, pourtant, malgré.
Que se serait-il passé si la main, le pied,
à un pas, un cheveu
du concours de circonstances.
Tu es encore là? Sorti d’un instant encore entrouvert?
Le filet n’avait qu’une maille et toi tu es passé au travers?
Je ne puis assez m’étonner, me taire.
Ecoute
comme ton cœur me bat vite.
Remerciements
Je dois beaucoup à ceux
dont je ne suis pas amoureuse.
Le soulagement d’apprendre
que d’autres ils sont plus proches
La joie de ne pas être
le loup de leurs agneaux.
La paix vient avec eux, et la liberté,
choses que l’amour ne saurait donner,
ni prendre au demeurant.
Je ne les attends pas
de la porte à la fenêtre.
Patiente tel un cadran solaire,
prête à comprendre
ce que l’amour ne saurait comprendre,
à pardonner
ce que l’amour ne pardonnerait jamais.
Avec eux les voyages sont réussis,
les concerts bien entendus,
les cathédrales bien visitées,
et les paysages bien distincts,
et lorsque des terres et des océans nous séparent,
il s’agit d’océans et de terres
bien connus de la géographie.
C’est à eux que je dois de vivre
en trois solides dimensions
dans un espace non lyrique, et non rhétorique
doté d’un horizon réel, mobile, comme il se doit.
Ah ils ignorent sans doute
combien ils m’apportent dans leurs mains vides.
« Je ne leur dois rien du tout »
dirait l’amour
à ce sujet ouvert.
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