Renée Vivien (1877 – 1909): « Le dédain de Psappha », « Désir », « les Arbres » et « Soir »

De son vrai nom Pauline Mary Tarn, Renée Vivien (1877 – 1909) est une poétesse  lesbienne britannique de langue française, surnommée Sappho 1900.
Morte à seulement 32 ans, elle connut pourtant de son vivant un grand succès, malgré les multiples calomnies que lui valurent ses amours lesbiens.
Elle rendit aussi hommage dans son oeuvre aux poétesses de la Grèce Antique, dont elle traduisit les oeuvre. On connait Sappho bien sûr, mais il y en eut beaucoup d’autres: Myrtis, Télésille, Erinna, Télésippa, Nossis, Praxilla, Anytè, Moïro…
Vous trouverez ci-dessous 4 poèmes de Renée Vivien: « Le dédain de Psappha », « Désir », « Les arbres » et « Soir »

Le dédain de Psappha

Vous qui me jugez, vous n’êtes rien pour moi.
J’ai trop contemplé les ombres infinies.
Je n’ai point l’orgueil de vos fleurs, ni l’effroi
De vos calomnies.

Vous ne saurez point ternir la piété
De ma passion pour la beauté des femmes,
Changeantes ainsi que les couchants d’été,
Les flots et les flammes.

Rien ne souillera les fronts éblouissants
Que frôlent mes chants brisés et mon haleine.
Comme une Statue au milieu des passants,
J’ai l’âme sereine.

Désir

Elle est lasse, après tant d’épuisantes luxures.
Le parfum émané de ses membres meurtris
Est plein du souvenir des lentes meurtrissures.
La débauche a creusé ses yeux bleus assombris.

Et la fièvre des nuits avidement rêvées
Rend plus pâles encor ses pâles cheveux blonds.
Ses attitudes ont des langueurs énervées.
Mais voici que l’Amante aux cruels ongles longs

Soudain la ressaisit, et l’étreint, et l’embrasse
D’une ardeur si sauvage et si douce à la fois,
Que le beau corps brisé s’offre, en demandant grâce,
Dans un râle d’amour, de désirs et d’effrois.

Et le sanglot qui monte avec monotonie,
S’exaspérant enfin de trop de volupté,
Hurle comme l’on hurle aux moments d’agonie,
Sans espoir d’attendrir l’immense surdité.

Puis, l’atroce silence, et l’horreur qu’il apporte,
Le brusque étouffement de la plaintive voix,
Et sur le cou, pareil à quelque tige morte,
Blêmit la marque verte et sinistre des doigts.

Les Arbres

Dans l’azur de l’avril, dans le gris de l’automne,
Les arbres ont un charme inquiet et mouvant.
Le peuplier se ploie et se tord sous le vent,
Pareil aux corps de femme où le désir frissonne.

Sa grâce a des langueurs de chair qui s’abandonne,
Son feuillage murmure et frémit en rêvant,
Et s’incline, amoureux des roses du Levant
Le tremble porte au front une pâle couronne.

Vêtu de clair de lune et de reflets d’argent,
S’effile le bouleau dont l’ivoire changeant
Projette des pâleurs aux ombres incertaines.

Les tilleuls ont l’odeur des âpres cheveux bruns,
Et des acacias aux verdures lointaines
Tombe divinement la neige des parfums.

 

 

Soir

La lumière agonise et meurt à tes genoux.
Viens, ô toi dont le front impénétrable et doux
Porte l’accablement des pesantes années :
Douloureuse, et les traits mortellement pâlis,
Viens, sans autre parfum dans ta robe à longs plis
Que le souffle des fleurs depuis longtemps fanées.

Viens, sans fard à ta lèvre où brûle mon désir,
Sans anneaux, — le rubis, l’opale et le saphir
Déshonorent tes doigts laiteux comme la lune, —
Et bannis de tes yeux les reflets du miroir…
Voici l’heure très simple et très chaste du soir
Où la couleur opprime, où le luxe importune.

Délivre ton chagrin du sourire éternel,
Exhale ta souffrance en un profond appel :
Les choses d’autrefois, si cruelles et folles,
Laissons-les au silence, au lointain, à la mort…
Dans le rêve qui sait consoler de l’effort,
Oublions cette fièvre ancienne des paroles.

Je baiserai tes mains et tes divins pieds nus,
Et nos cœurs pleureront de s’être méconnus,
Pleureront les mots vils et les gestes infâmes.
Des vols s’attarderont dans la paix des chemins…
Tu joindras la blancheur mystique de tes mains,
Et je t’adorerai, dans l’ombre où sont les âmes.


En savoir plus sur Chères oubliées

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Publié par


Laisser un commentaire