Alice Guy, l’inventrice du cinéma

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Alice Guy, 1873 – 1968, française, cinéaste

Chère Alice,

Nous sommes le 22 mars 1895, tu n’as pas encore 22 ans et tu t’apprêtes à vivre un événement qui va bouleverser ta vie. Tu travailles comme secrétaire chez Léon Gaumont, qui dirige le Comptoir Général de la Photographie et dont le nom, contrairement au tien, s’affiche en grandes lettres au-dessus de nombreux cinémas d’aujourd’hui.

Ce jour-là, Monsieur Gaumont te propose de découvrir la nouvelle invention de Louis et Auguste Lumière, le cinématographe, génial assemblage d’un écran et d’un système de projection. Tu assistes émerveillée à la toute première projection de cinéma du monde, un court film de 45 secondes, tourné trois jours plus tôt et baptisé « La Sortie de l’usine Lumière à Lyon », montrant des ouvrières sortant de leur travail.

Ton génie, Alice, est d’avoir réalisé que le cinéma ne devait pas se contenter de filmer la réalité, mais aussi de raconter des histoires et de les mettre en scène. Quel courage et quelle abnégation t’a-t-il fallu, après avoir obtenu l’autorisation de ton patron, pour mener de front ton emploi de secrétaire la semaine, et ta passion du cinéma les soirs et les week-ends.

Toujours est-il que tu es lancée Alice, et que plus rien ne pourra t’arrêter. Ton tout premier film, sorti en 1896 et baptisé « La Fée aux choux », est souvent considéré comme la toute première fiction de l’histoire du cinéma. Pendant 51 secondes, on y voit une drôle de fée sortir les uns après les autres des bébés de gros choux. Les bébés sont en bois, les choux en carton mais honnêtement, même près de 130 ans plus tard, on y croit vraiment ! Entre 1897 et 1907, tu vas tourner plus de 200 films, redoublant d’audace et de créativité pour inventer de nombreux effets spéciaux au service de productions toujours plus ambitieuses. Jusqu’à cette histoire de la vie de Jésus Christ, tournée en 1906 et qui met en scène pendant 35 minutes plus de 300 figurants !

Et puis Alice, voilà que tu te prends à rêver d’Amérique. Tu veux l’avoir, et on peut dire que tu l’auras. Avec ta maison de production créée en 1910, la Solax Company, tu fais construire le plus grand studio du pays, Fort Lee, dans le New Jersey. Grâce à tes talents de réalisatrice et de directrice d’acteur⸱ice, tu enchaînes triomphe sur triomphe. La diversité ne te fait pas peur, tu crées des westerns, des péplums, des drames, des comédies, toutes plus géniales les unes que les autres. A force de succès, tu deviens même la femme la mieux payée des Etats-Unis ! Même si on imagine bien, chère Alice, que ce n’est pas l’argent qui te fait avancer !

Mais le destin aime à jouer des tours, et il sera particulièrement cruel avec toi. Le 22 décembre 1919, terrible revers de la fortune, ton précieux studio est emporté par un gigantesque incendie. Qu’à cela ne tienne, tu y vois une opportunité de repartir à zéro en rentrant en France. Mais là-bas le cinéma a avancé sans toi et tu trouveras partout refus et portes closes. Cet oubli s’étendra aux historiens du cinéma qui ne citeront même pas ton nom, toi qui as pourtant tellement fait pour donner ses lettres de noblesse au 7ème art. Tu auras tourné plus de 500 films en moins de 25 ans, et puis plus rien jusqu’à ta mort en 1968. A combien de chefs-d’œuvre aurais-tu donné vie durant ce demi-siècle, si on t’en avait donné les moyens ?

Les États-Unis aussi t’ont largement effacée, malgré le succès que tu y as connu. Etais-tu trop française pour être reconnue là-bas, et trop femme pour être reconnue dans ton pays de naissance ?

Je connaissais les frères Lumières, mais je ne te connaissais pas, Alice Guy. Maintenant si, et je ne t’oublierai pas !

 

Portrait rédigé par Guillaume Dufresne

 

Ressources utilisées pour ce portrait:
– Alice Guy en bande dessinée, par Catel & Bocquet
– Les Odyssées de France Inter: L’incroyable vie d’Alice Guy, la première réalisatrice de cinéma de l’histoire
– Documentaire BE NATURAL: The untold story of Alice Guy-Blaché

 

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